ASPERN-ESSLING
Le 22 mai, vers trois heuîres du matin, les deux ^armées qui avaient bivouaqué, en présence l'une de ^*autre, avaient déjà repris les armes. La fusillade 'commença avec, le jour dans Aspern, occupé moitié 'par les Français, moitié par les Autrichiens. Soutenu 'par des troupes fraîches, Masséna attaque à la baïon- Pnette les régiments de Hiller et de Bellegarde, qui ont Épris position dans le village; il leur enlève successi- Ihnent le cimetière et Téglise, puis les refoule sur Éleur ligne de bataille. Essling, toujours conGé à la difhnsion Boudet, n'essuie encore qu'une violente canon- 'nada. Comme la veille la ligne ennemie forme autour Fde nous, d'Aspern à Enzersdorf, un vaste demi-cercle, ftdont tous les feux convergent sur notre centre. Mais cette fois Napoléon n'est plus réduit à l'immobilité 0qui lui a causé tant de pertes le jour précédent. Il a ^résolu de percer au centre cette ligne trop étendue 0'pouT être bien solide, et c'est Lannes qu'il a chargé ^de porter à l'archiduc ce coup qui doit couper son ^ armée en deux.
f Nul n'était plus capable que ce chef intrépide de f comprendre et d'exécuter cette grande manœuvre. f Lannes débouche entre les deux villages, avec une t masse irrésistible formée par les deux divisions d*Ou- ^ dinot, celle de Saint-Bilaire et plusieurs divisions de ^ cavalerie, sous les ordres de Bessières. Ses colonnes ' trop profondes font d'abord de grandes pertes, mais elles se déploient en chemin et marchent tout droit sur Breitenlée où se trouve le quartier général de l'archiduc. Le corps de HohenzoUem, qui s'efforce de nous barrer le passage, est à demi renversé ; il se re* plie sur Breitenlée en recevant avec bravoure les
ï)3i HISTOIRE DE NAPOLEON J".
charges de notre cavalerie. La ligne d'artillerie, docl le feu a fait dans nos rangs de si cruels ravages, est rompue, Lannes continue à s'avancer sur le centre autrichien où l'archiduc, accouru un drapeau à Ii main, rallie ses soldats et déploie ses réserves de grenadiers. Déjà quelques-uns de nos escadrons Tiennent charger jusqu'à Breitenlée, lorsque Lannes, à sa granJe surprise, s'aperçoit qu'il n'est pas souteno. Le centre de l'arcliiduc a reculé devant nous, anâsâ nous allons plus loin, ses ailes vont se rabattre sur nos flancs dans l'espace que nous laissons h décoo' vert. Bientôt le maréchal reçoit l'ordre de rétrograder sur Essling. Napoléon vient d'apprendre que le grand pont s'est rompu de nouveau. li est forcé de renoncer i l'appui de Davout, et la nécessité de g»rder ses communications avec l'Ile Lobau le Cse aui positions d'.\spern et d'Ëssling. Les deux ailes de cotre armée restant dans l'immobilité, le mouTemetf de Lannes n'était plus qu'une manœuvre excentri^M qui ne pouvait aboutir.
Il est certain toutefois que si le mouvement it Lannes avait jeté l'ennemi • dans la plus épouTantable déroule, » comme Napoléon l'assura dans son bulletin et plus tard dans ses notes sur la bataille d'Ëssling, l'empereur n'aurait pas hésité k compléter cette déroute par un mouvement de toute l'armée, ta risque d'exposer ses communications, car cette craide ne l'a jamais arrêté lorsqu'il a cru toucher au succès. La manœuvre de Lannes avait été brillanuMlt exécutée, mais elle ne pouvait s'achever qu'au pfik de longs et sanglants elTorts, qui eussent exigé k présente au totç^ i% ïi^n^nA. ft^ià. u nouvella
ASPERN-SSSLING. 535
nous oblige & la retraite commence à se répandre dans 163 deux armées, elle consterne nos soldats et ranime l'ardeur de nos adversaires. Lannes se replie pas à pas sur Ëssling, serré de près par les troupes que tout à l'heure il chassait devant lui. Dans cette marche rétrograde, un des généraux les plus braves et les plus estimés de l'armée, Saint-Hilaire, est mortellement blessé. L'ennemi s'efforce en vain d'ébraoler les trois divisions que Lannes ramène à Napoléon, mais il a reformé sa ligne d'artillerie, et ses boulets font d'affreuses trouées dans nos rangs.
La bataille désormais sans combinaisons pour nous, se trouvait ramenée aux conditions de celle de la veille, c'est-à-dire à une défensive opiniâtre derrière les maisons croulantes des deux villages d'Aspem et d'Essling. Vivement attaqués par les colonnes autrichiennes, qui sentent la nécessité d'un effort suprême pour saisir la victoire, ces deux réduits sont de nouveau pris, repris, disputés pied à pied, au milieu de mille scènes de confusion , de désespoir, de carnage. Les maisons, les rues sont encombrées de cadavres; partout les blessés du jour tombent sur les morts de la veille. Essling est emporté }usqu*à cinq fois par les Autrichiens, et cinq fois ils en sont chassés. Les attaques dirigées contre notre centre, où Lannes est venu reprendre ses positions du matin, ne sont pas plus décisives. Le corps de UohenzoUern et la cavalerie de Liechtenstein y retrouvent les divisions qu'elles viennent de combattre dans la plaine du Marchfeld ; elles ne peuvent forcer ce poste dont dépend notre salut, mais elles nous infligent sans le savoir une pert? plus sensible qu'une défaite. Le maréchal Laa-
536 HISTOIRE DE SAPOtEOM I".
nés tombe les genoux fracassés par un boalet. A k moment, grice à un élan d'une irrésistible impétuosité, Rosenberg a enfin réussi à se rendre maître d'EssIingi il en arrache les débris mutilés de ia division Boudet et s'y retranche avec les réserves de l'archiduc. Déjà nos soldats sont refoulés vers l'étroite presqu'île où ils von', se trouver acculés sur le fleute. Mais le général Mouton, le même que notre gënëntion a connu sous le nom de comte Loliau, s'av&oa alors b, la tête des fusiliers de la garde. Kien ne réa&k h sa froide intrépidité; il charge les Autrichiens è U baïonnette, et lus rejette jusqu'à l'extrémité du ïill»g*-
Cette dernière tentative a découragé l'enneaii, qui se borne désormais à nous canonner à distance. N'ayaLt pa.s réussi la veille à nous forcer dansas mêmes positions alors qu'il nous était si supërietu en nombre, il comprend qu'il doit renoucer à cette espérance aujourd'hui que nos forces sont presque égales aux siennes. Mais son artillerie, à laquelle I* nitre ne répond plus que faiblement, parce qu'on craint de manquer de munitions, multiplie les victimes dans nos rangs et prolonge les petites de U bataille après la cessation du combat.
Les deux journées d'Aspern-Essliog avaient iM une des affaires les plus sanglantes du si^icle et lestaient sans résultat très-marqué pour l'un comme pour l'autre parti. Mais celte absence même de résultat étciit pour Napoléon un grave échec, tt, &otis ce rappoit, la bataille d'EssUng ne peut être comparée qu'à celle d'EyIau. 11 était forcé de faire oa mouveuienlrétrogrado,d"abandonner cette rive gauche du Danube pour la possessiou de laquelle U ventit
ASPEHN-ESSLIKG. 537
de verser tant de sang, et par là môme tout se trouvait remis en question. Il lui était défendu pour longtemps, sous peine de ridicule , de parler de la canaille autrichienne. L'archiduc Charles s'était montré dans cette seconde Journée aussi vaillant soldat qce brillant général; mais il n'était plus en son pouvoir de réparer la faute qu'il avait commise la veille, par la lenteur et la mollesse de ses attaques contre une armée alors peu en état de lui résister.
La nuit venue. Napoléon lit repasser ses troupes dans l'Ile de Loban. Cette lie lui oSï'ait une sorte de camp retranché d'une force i peu près înexpugna' ble ; ses abords étaient couverts de batteries qui balayaient la rive gauche du Danube- Les divisions de Davout bordaient la rive droite. Elles allaient y donner la main au prince Eugène qui accourait à la tête de l'armée d'Italie. Les corps de Bernadotte et de Lefebvre gardaient le cours du fleuve depuis les environs de Vienne jusqu'en Bavière. Les approvisionnements de la Lobau étaient assurés, grâce au voisinage de la capitale autrichienne. On pouvait tenir là, au besoin, plusieurs mois. Ce poste fut conlié àMasséna, dont l'indomptable force d'âme n'avait jamais plus excité l'admiration de l'armée qu'au milieu des périls de ces deui journées.
Au moment où Napoléon passait dans l'Ile Lobau, il aperçut la litière où gisait son vieui compagnon d'armes, Lannes, qu'on venait d'amputer. 11 se précipita vers lui et le couvrit d'embrassements. Le lendemain il alla le voir dans une maison d'Ebei sdorf où le maréchal avait été transporté. On dit que le mourant, revenu d'un long évanouissement précurseur
d3t HISTOIRE DE NAPOLÉON 1".
du dernier sommeil, tourna vers lui des regards qui n'étaient plus ni d'un serviteur ni d'an ami, mm d'un juge. En présence du grand mysière qui dis^ les illusions humaines, et ne voulant plus ménigff que la vérité, Lannes repoussa des consolations dont il connaissait tout le néant. 11 se répandit en plaiota amères contre l'ambition, l'insensibilité du joueur effréné pour qui les hommes n'étaient plus que cetl* petite monnaie qu'on expose sans scrupule et qu'on perd fans remords- Lannes avait été républicain; il était resté un patriote ardent; plus d'une fois il avait déplu au maître par la hardiesse de ses censures, et montré un front désapprobateur au milieu d'une cour Eervile. Les paroles qu'on lut attribue à ses dernien moments n'ont donc rien que de très-conforme à m caractère, et les dénégations [assionnées de NapoléoD leur donnent tin assez haut degré de probabilité. Tbm l'entretien n'ayant pas eu de témoins avoués, odsoi toujours réduit sur ce point à des conjectures {)fBt ou moins vraisemblables'.
Un massacre horrible d'au moins cinquante mille hommes tombés en une seule rencontre sans astre résultat que des bravades de bulletin; la fortune de nouveau incertaine; les nations inquiètes, agitées par un soufUe de liberté et n'attendant qu'un signe pour courir aux armes ; Napoléon arrêté dans a
1. Cei entretien a été reproduit li'ipr^ le cécii des udU qui cBMruent Lannes, par Cadet de Gassicourl, qui fut cbarg A irmnliiiiiii le corpK du marécbal. (roi/agt fn ialriche m |H09 à la luilt t" arméti froHeaiset.) Le démenli que lui donne ■ cet dgtrd le gèaMl Pelei dans ses Mémoires sur la guerre àt ia09, est wni nlenr pw»qu'il ne s'applique pus à la scène dont parle Cadet d« C nuis à U preiaitre entrerue du blesù av»c NapolÔnl.
l^^vt^