‹ Histoire de Napoléon Ier (volume 2)Chapitre 79 sur 310 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

5£G0CIATI0NS. — PLAN DE LA CAMPAGNE MARITIME. — LE PAPE PIE YII A PARIS. — L^EXPOSÉ DE LA SITUATION EN 1804. — LES PRIX DÉCENNAUX.

Le régime inauguré sous le nom d'Empire, n'était autre chose que le césarisme pur, tel que Tavaient connu Rome et Byzance. Quelques formes de légalité avaient subsisté jusque-là; on les avait souvent violées; mais ces violations même, et les subtiles interprétations auxquelles il fallait recourir pour les justifier , attestaient l'existence d'un ordre permanent, d'une certaine règle inhérente aux institutions et qu'on était forcé de proclamer en la transgressant. Ces dernières apparences disparurent avec le régime consulaire, et il ne resta plus pour toute loi que le caprice d un seul homme. Il n'était plus désormais aucune barrière contre ses volontés désordonnées, et s'il restait encore quelque grandeur à la Dation, c'était seulement celle qu'elle tenait de lui. Qu'à cet homme incomparable dans la guerre, supérieur dans l'art d'organiser le despotisme, petit dans la poétique, échût un successeur incapable?

tout s*écroulait aussitôt, et Ton pass^ait sans transition de César à Augustule, car la France n'avait plus même ces débris d'institutions qui, à Rome, restèrent debout après la chute de la république. Voilà où venait aboutir en si peu d'années une révolution qui avait débuté par la Déclaration des droits 1 Ce monstrueux avortement a été selon l'usage amnistié au nom de la nécessité, qui est devenue de notre temps le grand rédempteur des turpitudes humaines. Peu de mots suffisent pour faire justice de ce mauvais lieu commun, si commode pour la routine et la médiocrité. Il est facile de démontrer que ni la France ni l'Europe n'ont eu conscience de cette prétendue nécessité. A l'intérieur elle était si peu sentie, pendant les années qui précédèrent la proclamation de l'Empire, que Bonaparte lui-même n'osa pas l'invoquer ouvertement. Chacun des pas qu'il avait faits, depuis le 18 brumaire, vers ce but secret de ses désirs, avait été couvert par des feintes et des dissimulations sans nombre, auxquelles ses familiers eux-mémBs s'étaient laissé tromper. Depuis l'époque où il avait demandé trois mois de dictature pour sauver la république, il n'avait pas cessé un instant de désavouer les intentions qu'on lui prétait, comme une invention perfide et calomnieuse de ses ennemis; il avait si bien accrédité ce mensonge que personne ne voulait croire à son projet même devant l'évideD^, et il n'osa le démasquer qu'après avoir pris ses précautions pour rendre toute résistance impossible. Ce n'est point ainsi que procèdent les transforma^ tions réclamées par le vœu public. La France avait désiré l'ordre et la stabilité, elle n'avait pas a^^pelé

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on poreO despotisme. On doit iqonter qu'elle ne- le mëritftît pas. Non; qadque démoralisée et déchue qu'elle fût momentanément, par suite des effroyables immolations de la Terreur et des stériles agitations du Directoire, la France possédait encore dans son sein trop de lumières, d'éléments de moralité, d'énergie, de civilisation , de bien-être, pour mériter le r^ime qui avait servi de chAtiment à la populace do bas empire ! Elle n'était pas montée à uu si haut rang parmi les peuples, pour retomber si brusquement dans un état social dégradant, mille fois pire que toutes les misères du moyen âge, rejeté par la barbarie elle-même comme trop au-dessous d'elle. Ce réginie était au fond antipathique à tous ses instincts durables et élevés, contraire à son génie, à ses intérêts, à ses besoins, à son juste orgueil de nation initiatrice , au rôle qu'elle venait de remplir avec tant d'éclat pendant le dix-huitième siècle, aux nobles idées de justice et de liberté qu'elle avait propagées dans le monde; il lui avait été imposé dans un moment de surprise par un soldat-tribun qui profitait de la faiblesse d*un peuple enivré de gloire militaire pour exploiter sa trop confiante admiration ; mais elle Tavait subi, elle ne l'avait pas dé* siré. Pour créer ce pouvoir, sans précédents chez les peuples modernes, il avait fallu faire violence à l'esprit de la nation non moins qu*à l'esprit du temps ; pour le conserver, il fallait empêcher cette nation de reprendre conscience d'elle-même, en opprimant ses classes éclairées et en la précipitant dans un tourbillon d'aventures indéfinies.

La nécessité de ce changement est encore moins

j^ HISTOIRE DE NAPOLÉON I*'.

^>uMQâb^^ au point de vue de notre influence en bu»P<« On a dit que les puissances n'avaient pas ^ucjr^ ^ Afisez battues pour accepter les grands réjuiUK» d9 la révolution frança'se, qu*ii fallait donc ^ 9{i<t prit la forme d'une dictature militaire pour se âiûre r^pecter, sauf à revenir plus tard à ses véritables principes. Rien de plus faux liistoriquement qu'une pareille appréciation. Depuis longtemps, les rOIes avaient été complètement intervertis; c'est nous qui menacions l'Europe, et c'est l'Europe qui tremblait devant nous. Bonaparte avait inauguré, dès la campagne d'Italie, un système de conquête qui n'avait rien de commun avec l'ancienne défensive républicaine ni môme avec nos guerres de propagande ; depuis le 18 brumaire , ce système avait pris des proportions formidables et nous ne portions plus aa dehors que la servitude. Bonaparte avait déjà enchaîné ou gravement compromis Tindépendance de toutes les nations voisines, il tenait les autres dans la crainte et l'immobilité. Par ses procédés violants et perfides, par ses ingérences dans les afiaires d'autrui, par ses prétentions insolentes, par ses continuels coups de surprise il avait mécontenté et troublé incessamment l'Europe, qui avait tout lieu d'être foit tranquille sur la propagande des principes républicains, mais qui craignait tout d'une ambition qu*elle avait appris à connaître. Dans une telle situation, que devaient penser les puissances en le voyant rétablir les cadres du vieil empire d'Occident? Quel effet pouvaient produire sur leur esprit ces incessantes évocations de César et de Charlemagne? Si le consul qui n'était qu'un parvenu d'hier avait pu montrer de si

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insatiables exigences , était-il à supposer que l'empereur serait plus facile à satisfaire?

Non-seulement donc une détermination de nature à faire naître tant d'alarmes n'étiit pas nécessaire, mais elle était souyerainement impolitique au point de Tue même d'une ambition bien entendue. Cette transformation du Consulat en Empire, funeste au dedans, dangereuse au dehors, fut l'ouvrage de la volonté d'un seul et de la complaisance de tous; elle fut inspirée par une vanité puérile à qui la réalité du pouvoir ne sufGsait plus, si elle n'était accompagnée des hommages extérieurs, invent'^s et perfectionnés par tant de siècles de superstition monarchique, fin cela, Bonaparte était très-inférieur à ce Cromwell dont il parlait avec tant de dédain; il y a dans l'homme d'Etat anglais plus de sérieux , de sens et de virilité. On sent dans Cromwell des facultés moins étonnantes à certains égards, mais plus sûres, plus réfléchies, plus faites pour le gouvernement. Le génie de Bonaparte est prodigieux, mais dans des limites étroites. 11 est doué d'une pénétration extraordinaire, et il n'a aucune prévoyance; il est tout calcul, et il se montre incapable de se gouverner lui-même. Ici la comparaison n'était pas à son avantage. 11 subordonnait les grands intérêts politiques à une misérable satisfaction d'amour-propre. Jamais la petitesse innée de son âme ne s'est trahie plus visiblement que dans la hâte fiévreuse avec laquelle il s'empara des formules de l'ancienne étiquette. Que lui importent les périls que cette mesquine ambition va nous créer, pourvu que lui , le fils de l'obscur avocat d'Ajaccio, il puisse appeler les rois « notre très-aimé bon frère, » pourvu

qu'il paisse signer ses lettres aa pape « votre dévot (ils, » pourvu qu'il puisse dire : « ma bonne ville de Paris, mes sujets, mon peuple, mes ministres, mon palais, ma forêt de Fontainebleau! » Ces fonnnlefl reviennent à chaque instant sur aes lèvres, et 1*00 voit qu'il ne peut s'en rassasier.

Mais ce n'était pas assez pour lui d'emprunter à l'ancien régime ses titres, ses formules et ses peni* pes les plus décriées; ce qu'il lui enviait le plus c'était le prestige résultant d'une antique possession y efc l'idée de légitimité que les préjugés populaires attir chaient à une tradition héréditaire. N'ayant pas réussi & obtenir à prix d'argent des Bourbons une renmciation en règle qui eût jusqu'à un certain point pallié le vice d'origine dont son pouvoir était enta^ ché à ses propres yeux , il résolut de suppléer h ce qui lui manquait, sous ce rapport, par la consècnh tion religieuse à laquelle les hommes avaient si long* temps attribué le pouvoir de légitimer l'usorpation. Kn rendant cet hommage inattendu à des superstitions éteintes, il allait commettre un nouvel aoaehro* nisme non moins inopportun que le précédent, csr SX \\\ foi monarchique avait encore ses fidèles, depuis longtemps elle s'était affranchie de la tutelle de la foi religionso, et ce qui avait pu entraîner lei eentemporains de Pi'^pin le Bref, était beaucoup moins propre à éblouir les contemporains de Voltaire et de Montesquieu. C'était au pape lui-même que Napoléon avait résolu de demander cette métamorphose de fait en droit, opération qui était à peu près aussi conforme à l'esprit du tepips que la transmutaUoD des métaux.

Dés le commenoement du mois de mai 1804, avant même que TEmpire eût été ofliciellemeht proclamé, il communiqua au cardinal Caprara son projet de demander au pape de venir le couronner à Paris, en retour de tout ce qu'il avait fait jusque-là pour FËglise ; il le chargea de faire à Rome les ouvertures nicessaires. Au ton péremptoire et décidé du Premier Consul , Caprara comprit que c'était là une demande dont le succès lui tenait profondément à cœur, et ce fat sous cet aspect qu'il la présenta à la cour romaine. Cn acquiescement vaudrait au Saint-Siège d'immenses avantages temporels, probablement une extension de territoire, un refus pouvait tout compromettre. Quant k une réponse évasive ou dilatoire on ne devait pas se flatter de la faire prendre au sérieux :' < on n'accepterait aucune excuse comme valable, fût-elle même confirmée par le cardinal Fesch. On ne la regarderait que comme un prétexte ^ »

Cette requête, prévue par Lafayette dès l'époque du Concordat, prit la Cour de Rome au dépourvu. Elle ne semblait pas se douter que < le désir de se' faire casser la petite fiole sur la tête, » eût été pour quelque chose dans les services que Bonaparte lui avait rendus. Elle paraissait ignorer qu'une préoccupation personnelle, complètement étrangère au sentiment reli- ^euT, avait seule inspiré sa politique avec FLglise. Et pourtant, depuis qu'elle avait signé avec lui ce pacte d'alliance, que de déceptions, que de déboires, que de sujets de plainte et de défiance, à commencer

1. Capraia 4 CoimlTi, 10 mai 1804. Pièce citée dans l'^^ùf ro- WMine et le premier Empire, par le comte d'Haussonville.

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fzr !es sapmheries de la signature et de la poblicatioo des articles organiques, i finir par la fausse rétractation des éfèqnes consUtotiocnels et par les violences de l'extradition de Temëgoes ! La Cour de Rome aTiit accepté tout cela et bien d'autres humiliations encore, tant elle sentait que son existence, au milieu d'âne époque si nouvelle, ne tenait plus qu'à un fil, et que ce fil était placé dans ces mains redoutables. Elle avait subi dans toute leur rigueur les conditions du pacte; elle voyait les évéques français employés comme des fonctionnaires, tantôt à appuyer l'exécution des lois sur la conscription, tantôt à dénoncer ou à épier les fauteurs de conspirations politiques, tantôt enfin à seconder par un enthousiasme de commande les manifestations d*une fausse opinion publique, dont Bonaparte se servait dans l'intérêt de son ambition. Le moment n'était pas éloigné où Fouché, le ministre de la poUvv , allait écrire en toute vérité sa fameuse circulaire* : ^ Monsieur Tévêque, entre vos fonctions et k*s miennes, il y a plus d'un rapport! » Tous ces service? pou honorables, peu dignes d'un pouvoir qui prètiMulvtil être une puissance morale, l'Église les rendait on gx^mi^sar.t, mais elle préférait les rendre plutôt que de perdre une protection toute -puissante : Ofunio soTiliur pro dominatione, A ces griefs en quelque sorte personnels pour TÊi^lise, venait de s'ajouter tout récemment un siyet de reproche bien autrement grave à ses yeux, si elle avait eu à cœur son rôle de juge spirituel et d'arbitre souverain des consciences, c'était le crime de Vincennes. Il ne pouvait échapper à la Cour de Rome qu'un des motifs déterminants de llonapart?, en appelant le pape à Paris, était de pla-

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oer le meurtrier sovs la protection de Tauréole pontificale, de le montrer non- seulement absous, mais glorifié par Télu de Dieu. Les autres souverains avaient le droit de n'envisager le meurtre du duc d'Eoghien qu'au point de vue politique, le pape était tenu par ses devoirs les plus impérieux de pasteur des âmes de l'envisager, en outre, au point de vue moral, car le sacre qn'on lui demandait n'avait d'autre but que de compléter et d'achever l'œuvre commencée par la fusillade de Vincennes, c'est-à-dire la substitution de la dynastie de Bonaparte à celle des Bourbons. En consacrant cette œuvre il en approuvait les actes préparatoires, il se déclarait hautement solidaire d'une action qu'au fond du cœur il considérait comme criminelle, d'une action qu'un souverain schismatique, l'empereur de Russie, n'avait pas hésité à dénoncer à l'indignation du monde civilisé, il venait enfin couvrir le coupable du prestige de son autorité dans un moment où la réprobation universelle faisait présager son châtiment prochain.

U n'est pas permis de supposer que Pie VII, quelque faible et borné qu'il fût, ait pu se dérober à des scrupules si naturels dans sa position. Consalvi atteste dans ses mémoires < que la mort du duc d'Enghien fut une des causes qui firent le plus longtemps hés'ter le saint père, et que lorsqu'on lui annonça VassassU Tuu de cette grande et innocente victime^ ses larmes coulëreiit tout autant sur la mort de l'un que sur l'a/- Uxiuu de l'autre*. » S'il en était ainsi, quelle considération pouvait l'amener à s'associer par une dé-

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