Ihid. : à Masséna, 9 avril
3. Ce fut là son premier plan. Correspondance ^ note du 18 fé* vricr.
GÊNES, ULM, MARENOO. 143
tachés de rarmée de Moreau ; il fondrait de là sur les derrières de Mêlas, encore occupé sur le littoral de Gènes, et le général autrichien se trouverait pris entre l'armée de Masséna et celle de Bonaparte.
Ce plan était assurément une inspiration de génie des plus brillantes et des plus hardies; mais comme l'événement le démontra, il ne pouvait rien terminer parce qu'il déplaçait le vrai théâtre de la guerre. Dans tous les cas, il était loin, comme on Ta prétendu plus tard, d'être un sacrifice à la personnalité de Moreau, car il subordonnait toutes ses opérations à celles de l'armée d'Italie qui, par la nature des choses, ne devaient être que secondaires, il le paralysait en lui faisant une loi de ne manœuvrer « que sur la rive droite du Danube, » et enfin il l'arrêtait court dans sa marche en lui interdisant de dépasser Ulm et en l'affaiblissant du quart de son armée au moment de recueillir le fruit de sa victoire. Il fallait au contraire une grande abnégation pour accepter des conditions si difficiles à remplir et un rôle dont la gloire était si loin d'égaler les dangers. Moreau les accepta pourtant dans leur ensemble ; ses objections ne portèrent que sur le passage du Rhin qu'il concevait autrement que le général Bonaparte. Ce passage, il voulait rester le maître de l'opérer à sa guise, ainsi que ses autres mouvements, prétention bien légitime chez un homme de guerre d'une si haute autorité. Pour la comprendre, Bonaparte n'avait qu'à se rappeler ses propres révoltes contre les plans que lui expédiait le Dirertoire. Des instructions rédigées loin du théâtre de la guerre sont toujours sujettes à beaucoup d'in-
*X)nvénients. Celles-ci émanaient à la vérité d'un
homme de génie; mais il n*aYait jamais opéré sur ce champ de bataille, tandis que le général Moreau se trouvait sur un terrain illustré par ses victoires et qu'il connaissait mieux qu'aucun autre militaire en Europe. D'ailleurs, on n'exécute bien que ce qu'on a conçu soi-même.
Fidèle à son caractère qui ne voulait jamais rien laisser au hasard, Moreau estimait que le passage du Rhin sur un seul point entre Schaffouse et Constance était une opération trop aventurée en présence des cent vingt mille hommes de Kray et surtout de Timmense facilité de concentration que leur donnait leur position à Donaueschingen; et ses prévisions à cet égard furent justifiées par l'événement, puisque même complètement trompé par ses manœuvres, Kray put encore se trouver avec des forces considérables sur le champ de bataille d'Engen. Dans de telles conditions la victoire était plus qu'incertaine; la défaite était irréparable.
A ce passage périlleux, qui devait être opéré de vive force et sous le feu d'une armée formidable, Moreau avait préféré un plan qui lui permettait d'utiliser les nombreux ponts que nous avions sur le Rhin, et qui, échelonnant l'opération de Strasbourg à Schaffouse, devait avoir pour effet d'attirer Kray vers le Bas-Rhin à travers la Porêt-Noire, pendant que lui-même jetterait le gros de son armée un peu audessus du lac de Constance.
Il envoya à Paris son chef d'état-major Desselles pour exposer et défendre ses vues qui furent adoptées dans leur entier après une assez longue résistance de la part du Premier Consul. A ses objections per^
sistantes Desselles répondit par l'offre de la démission de Moreau^ ce qui mit fin au débat. Cet officier éminent, dont les rapports militaires resteront comme un modèle du genre, a pris soin de raconter lui-même cette curieuse discussion dans un document historique des plus précieux^. Il ne reste rien grâce à lui des fausses allégations que contiennent les Mémoires de Napoléon, et après eux ceux de Saint-Cyr, au sujet d'un prétendu plan mitoyen que Bonaparte aurait imposé à la routine de Moreau. Moreau n'eut qu'un plan qui fut adopté tel quel, et le seul résultat des efforts de Bonaparte pour lui imposer ses propres idées fut un retard de plus d'un mois dans Touverture de la campagne.
Ce démêlé célèbre n'eut donc pas la couleur que le dénigrement lui a prêtée ; et loin de porter atteinte au caractère de Moreau il fait honneur à la fois à sa dignité et à son désintéressement. Moreau avait suffi- , samment prouvé sa condescendance en acceptant pour son armée un rôle de dépendance et d'expectative au lieu du rôle actif et prépondérant que la nature dès choses l'appelait à jouer ; il maintint avec fermeté sa libre initiative en tout ce qui concernait les moyens d'exécution, et le Premier Consul en conçut une vive irritation qu'il laissa éclater sans contrainte en présence de DessoUes et de Berthier. Il s'écria que Moreau « était incapable de le comprendre! » mais, ne jugeant pas prudent de lui retirer son commandement, il dissimula avec son habileté accoutumée.
1. Lettre de DessoUes au marquis de Carrion-Nisas. {Mémorial du dépôt de la guerre.) Elle est confirmée par une lettre du général Guilleminot.