‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 30 sur 112 · II · texte numérisé non relu

II

11 lui écrivit le jour même oùDessolles quittait Paris: « Ce général vous dira, lui mandait-il, que personne ne s'intéresse plus que moi à votre gloire personnelle et à votre bonheur. Les Anglais embarquent à force; que veulent-ils? Je suis aujourd'hui ure espèce de mannequin qui a perdu sa liberté et son bonheur. Les grandeurs sont belles, mais en souvenir et en imagination, j'envie votre bonheur; vous allez avec des braves faire de belles choses, je troquerais volontiers ma pourpre consulaire pov/r une épaulette de chef de brigad» sous vos ordresl » (16 mars.)

Gomment supposer que celui qui exprimait ce vœu mélancolique et désintéressé avait été, selon son propre aveu, sur le point de quitter Paris pour aller retirer à Moreau son commandement? et comment le croire lorsqu'il écrit* que « Moreau ne jouissait alors d'aucun crédit ni dans la nation ni dans rarmée, » qu'il eût pu facilement le remplacer par un autre général ? La vérité est qu'il croyait alors devoir lui montrer de grands ménagements, qui étaient justifiés par la position exceptionnelle de son ancien émule. Moreau n'était pas populaire dans le sens ordinaire du mot ; il y avait en lui une réserve et une simplicité qui étaient peu propres à lui assurer ce genre de succès, mais une haute estime s'attachait à sa personne. Deux actes de faiblesse avaient terni sa gloire autrefois si pure, l'un avait été sa dénonciation tardive de la conspiration de Pichegru, l'autre, sa coopération imprévoyante au 18 brumaire ; il avait racheté le premier en consentant à servir obscurément sous Schérer pour recon-

1, Mémoirei: notes et mélanges.

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quérir ses grades et en sauvant une armée qu'on regardait comme perdue ; il brûlait d'effacer le second par de nouveaux services. Ni l'un ni l'autre de ces torts ne pouvait faire oublier la droiture de ce caractère, sa modestie sincère au milieu des plus éclatants succès, son inébranlable fermeté dans les revers, son désintéressement, son éloignement pour toute intrigue et pour tout charlatanisme.

En attendant que Moreau ouvrit la campagne, ce qu'il ne pouvait faire faute de vivres et d'approvisionnements de guerre, Bonaparte pressait l'organisation de cette armée de réserve qui devait être le pivot de ces grandes opérations militaires. Il accélérait la marche invisible de ces bataillons, qui, selon son expression, arpentaient la France dans toutes les directions, il hâtait l'instruction des recrues, il faisait diriger sur Genève, Lausanne et Villeneuve une énorme quantité de vivres et de munitions. Avant la fin d'avril, cette armée comptait cinquante mille hommes, « disponibles de suUe^y » et son existence continuait à être niée universellement, môme dans les bureaux de la guerre qu'on avait soigneusement exclus du secret. Cependant le conseil, aulique de Vienne fut averti de la destination de l'armée de réserve, mais il ne tint aucun compte de cet avis *. Bonaparte lui avait donné pour général son chef d'état-major Berthier, remplacé au ministère de la guerre par Camot, qui selon son habitude invétérée de se considérer comme un homme nécessaire, apporta au Premier Consul le concours de sa grande réputation civique, sans songer que ce

1. Correspondance : à Berthier., 26 avril, î. De Bulow : Campagne de 1800.

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n'était pas à un proscrit de fructidor de servir le gouyernement de brumaire.

Ces cinquante mille hommes, réunis aux vingt mille du corps de Lecourbe que Moreau s'était engagé à détacher de son armée par un traité en règle, œuvre singulière et insolite de la défiance de Bonaparte, devaient former avec les vingt-cinq mille hommes de Masséna un total d'environ cent mille , nombre plus que suffisant pour anéantir Mêlas. On ne fait pas entrer d'ordinaire l'armée de Masséna dans cette évaluation, ce qui est un tort, car au moment décisif elle devait paralyser une partie considérable des forces autrichiennes.

Ainsi qu'on devait s'y attendre, les hostilités éclatèrent d'abord sur l'Apennin. Les instructions de Premier Consul prescrivaient à Masséna de ne se préoccuper en rien de maintenir ses communications avec la France. Concentrer à Gênes et dans les environs de cette place les quatre cinquièmes de ses forces, en laissant le reste dans les positions importantes du littoral jusqu'à Nice; en cas d^attaques simultanées, n'en accepter qu'une pour se trouver sur un seul point avec toutes ses forces réunies; attirer l'ennemi à lui en exagérant ses forces et en annonçant des secours de l'intérieur > afin de détourner son attention du Saint-Gothard etduSimplon, qui étaient les véritables points d'attaque; enfin tenir là jusqu'à la dernière extrémité en attendant qu'il pût être dégagé par l'armée de réserve* tels étaient les conseils qu'il donnait l Masséna ^, conseils pleins de génie, mais qui prouvent

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