‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 39 sur 112 · Bon., à Suchet, S juin · texte numérisé non relu

Bon., à Suchet, S juin

IBO HISTOIRE DE NAPOLÉON l*'.

sur Je Pô supérieur et forçant le passage du Tessin. Il resta ainsi immobile à Stradella pendant les journées du 10, du 11 et du 12 juin, en proie aune perplexité qui croissait d'heure en heure. A la fin , il n'y tint plus, et, abandonnant sa position presque inexpugnable de Stradella, il se porta au-devant de Tennemi dans la direction d'Alexandrie. Il s'avança au delà de Tortone, jusqu'à San-Giuliano et à Marengo, sans rencontrer autre chose qu'un petit détachement qui se replia après un combat de courte durée.

Il était aux portes d'Alexandrie au milieu d'une vaste plaine qui s'étendait d'une part entre la route et le Pô, de l'autre, entre deux affluents de ce fleuve, la Scrivia et la Bormida. Son impatience et sa perplexité, juste expiation d'un plan trop ambitieux, lui avaient fait perdre tout l'avantage de sa position première, car dans cette vaste plaine l'ennemi pouvait s'étendre et faire manœuvrer à l'aise sa cavalerie. De plus en plus convaincu que Mêlas s'était échappé du côté de Gênes, Bonaparte dirige sur Novi la division Boudet qu'il confie à Desaix arrivé la veille au quartier général. Ignorant que l'ennemi a des ponts sur la Bormida par suite de la reconnaissance insuffisante qu'il fait faire sur ce point, il établit son armée à Marengo et dans les environs et lui-même va passer la nuit un peu en arrière à Torre di Garofolo.

Mêlas n'avait pas quitté Alexandrie. Obligé de faire lace à Suchet et de laisser des garnisons dans quelques places, il n'avait pu concentrer sur ce point qu'environ quarante mille hommes, nombre d'ailleurs supérieur au nôtre. Après avoir délibéré en conseil sur les diflôrents expédients qui s'offraient à lui, il s'était

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décidé à rejeter la responsabilité des événemeats sur le cabinet de Vienne, qui lui avait laissé ignorer jusqu'au dernier moment l'existence de notre armée de réserve et lui avait même prescrit de ne pas s'en occuper. Au lieu donc de chercher un salut fort douteux dans une fuite sur le Tessin ou dans une marche ré ' trograde sur Gênes, il irait droit à son adversaire dont il supposait l'armée plus considérable qu'elle n'était réellement, et tenterait de s'ouvrir un passage de vive force par la route de Plaisance.

Cette résolution prise après une longue indécision, le 14 juin à la pointe du jour, l'armée autrichienne franchit lentement la Bormida sur trois ponts et vint déboucher devant Marengo où était établi le corps du général Victor. Ce village que protégeait heureusement un ruisseau peu large mais pi'ofond fut aussitôt attaqué avec fureur. Couverts par cette barrière naturelle, les soldats de Victor reçurent sans s'ébranler des assauts multipliés. En même temps Lannes, qui occupait la plaine entre Marengo et Castel-Ceriolo , était débordé de tous côtés par les troupes autrichiennes. Tous deux se maintinrent longtemps avec une invincible opiniâtreté, mais vers dix heures du matin l'armée autrichienne ayant achevé le passage de la Bormida, le baron de Mêlas réunit ses principaux corps^ et les appuyant d'une artillerie formidable les lança de nouveau sur Marengo qui fut emporté après un affreux carnage.

C'était le moment où Bonaparte arrivait sur le champ de bataille avec sa garde et son état-major et la division Monnier soutenue par deux régiments de cavalerie. A notre gauche la division Victor était en

complète déroute ; à nolrç droite Lannes reculait pas à pas dans un ordi*e admirable mais avec des pertes cruelles, mettant une heure pour rétrograder d'un quart de lieue. Les troupes fraîches qu'amène le Premier Consul rétablissent le combat. Au lieu de les placer sur la route que balayaient sans cesse les charges de la cavalerie autrichienne, il les porte à l'extrémité droite de Lannes, et sur la gauche de Fennemi qui les dépasse pour gagner San-Giuliano et dégager la route de Plaisance. Cette manœuvre, qui consistait à refuser le combat sur le point le plus essentiel à Tennemi et à transporter l'action sur un terrain qui attirait moins son attention, avait surtout pour but de gagner du temps. Mais elle s'exécuta mal, en raison du désordre extrême que le succès des Autrichiens avait jeté dans notre armée. En dépit de la solidité de la garde consulaire et des efforts héroïques de Lannes, une partie de nos troupes se met en retraite sur la route vers San-Giuliano, l'autre, qui a occupé un instant Castel- Ceriolo, se dérobe à droite sur Sale.

Telle était notre position vers trois heures de l'après-midi. Notre armée était sur le point d'être coupée en deux : une moitié était rejetée dans la direction de Sale et du Pô, l'autre poussée sous le canon de Tortone. Notre situation semblait tellement désespérée que le vieux Mêlas, exténué de fatigue et sûr de la victoire, rentra dans Alexandrie et envoya des courriers dans toutes les directions pour annoncer son succès, laissant à son chef d'état-major M. de Zach le soin d'achever notre défaite.

Un incident tout à fait imprévu vint bii faire expier cruellement cette erreur. Desaix, accouru au secours

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du Premier Consul, débouchait en ce moment même dans la plaine de Marengo avec la division Boudet. Au premier bruit du canon il avait suspendu sa marche sur Novi , et après s'être assuré que personne ne nous menaçait de ce côté il s'était dirigé en toute hâte sur San-Giuliano. Il reconnut tout d'abord que labataille était perdue, mais il ne regarda pas comm^ impossible d'en gagner sur le champ une seconde qu réparerait la première. Aussitôt Marmont rassemble le petit nombre de nos pièces que l'ennemi n'a pas démontées et dirige un feu violent sur la colonne principale qui s'avance à travers la plaine commandée par M. de Zach en personne. Elle le reçoit sans être ébranlée, Desaix lance alors contre elle deux demibrigades qui arrêtent un instant les Autrichiens dans leur marche, : au milieu de la mêlée que produit ce mouvement, Desaix tombe mort frappé d'une balle au cœur. Ces braves troupes accablées par le nombre cédaient le terrain, et la terrible colonne que rien ne semblait pouvoir entamer, s'avançait toujours faisant tout plier devant elle, quand tout à coup Kellermann lance ses dragons avec tant d'à-propos et d'impétuosité sur son flanc, qu'elle en est comme anéantie. Surprise sans avoir eu le temps de se mettre en défense de ce côté, séparée du reste de l'armée autrichienne, elle met bas les armes sur le champ de bataille au nombre de six mille hommes. Ce coup foudroyant, prodigieux, change en un instant la face des choses ; jamais on ne vit à la guerre une révolution plus subite et plus complète.

Notre mouvement rétrograde s'arrête, nos fuyards se rallient et nous reprenons l'ofTensive sur tous les

points. Les Autrichiens étonnés reculent à leur tour, puis ils se débandent; bientôt c'est une panique sans exemple, et leur cavalerie passe sur le corps de leurs fantassins pour les devancer au passage des ponts. Tout vient s'entasser là dans un désordre affreux, et ceux qui ne peuvent passer sont jetés dans la Bormida. L'artillerie presque tout entière reste aux mains des Français. C'est un complet désastre.

Telles furent, autant qu'on peut le démêler à travers la contradiction des récits et le charlatanisme des bulletins, les principales péripéties de cette célèbre bataille. La confusion des événements y avait été si extraordinaire, que quelque habitué que fût Bonaparte à rectifier sur le papier ses opérations militaires par des arrangements après coup, qui leur donnaient souvent un ordre et une clarté qu'elles n'avaient point eus, il lui fut impossible d'écrire sur sa victoire autre chose qu'une relation informe où il n'y a ni plan ni suite.

Il: y suppléa par des artifices oratoires qui masquaient imparfaitement les lacunes de son récit. Il attribuait une phrase de rhétoricienà Desaix, qui était tombé mort, frappé d'une balle au cœur, sans proférer une seule parole, et dont le corps resta abandonné et dépouillé sur le champ de bataille *. « Allez dire au Premier Consul, lui faisait-il dire, que je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour la postérité. » Il fallait qu'on crût que le Premier Consul était la dernière pensée des mourants, comme l'orgueil et l'espérance de ceux qui survivaient, et pour

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