Mt'iinoirj» de Rovigo
obtenir cet effet théâtral, il ne craignait pas d'exploiter la mort elle-même.
Pendant son règne il revint jusqu'à trois fois sur ce bulletin pour le modifier en vue de Fhistoire. Dans ces trois relations qui nous ont été conservées par le Mémorial de la Guerre on le voit à chaque instant se contredire et se démentir lui-même. Une fois son thème fait il ordonne de détruire tous les rapports originaux afin qu'on soit forcé de s'en rapporter à lui; mais ce n'est que dan^ ses mémoires qu'il parvient à donner à son récit une forme raisonnée et définitive. Chose singulière et qui juge la moralité de ces jeux sanglants de la guerre, ce fut la bataille où il déploya le moins de génie et se montra le plus au-dessous de lui-même qui lui donna les plus grands résultats au moins au point de vue de sa gloire et de son pouvoir. Les combinaisons qui avaient préparé Marengo étaient une conception admirable, mais elles étaient extrêmement hasardeuses, aléatoires % hors de proportion avec les moyens dont nous pouvions disposer; elles étaient en un mot d'un incomparable virtuose de la guerre et non d'un général patriote. Quant à la bataille elle-même, elle fut donnée dans les conditions les plus défavorables, et la victoire ne tint qu'au hasard heureux d'une charge de cavalerie faite à propos. Napoléon a écrit lui-même que « toutes les chances pour
1. C'est ce que reconnaît implicitement Jomini lorsqu'il dit, après avoir signalé le danger de ces dispositions, que Bonaparte voulait tout ou rierij et nomme la bataille de Marengo une échauffourée. Tel est également Tavis de Mathieu Dumas loi'squ'il dit que « Ma^ rengo était un champ clos où Tune ou Tautre des deux armées dotait périr. »
le succès de la bataille étaient en faveur de l'armée autrichienne, » Au rebours de tant de batailles dont (m a pu dire avec justice qu'elles devaient être gagnées bien qu'elles aient été perdues, celle de Marengo devait être perdue sans une faveur exceptionnelle de la fortune; et ce n'est pas la peine d'être un capitaine sans pareil pour se mettre dans la nécessité de compter sur un miracle, lorsqu'on peut arriver au but par des voies moins éclatantes mais sûres et efficaces. Dès Marengo l'aventurier commence à faire tort au chef d'État.
Un général moins démoralisé que Mêlas eût voulu tenter de nouveau le sort des armes, soit en recommençant une attaque qui n'avait échoué que par suite d'un hasard malheureux, soit en se jetant avec toutes ses forces sur le corps de Suchet pour gagner Gênes. A ces partis énergiques il préféra une suspension d'armes en vertu de laquelle il évacuait toute l'Italie du Nord jusqu'au Mincio et au Pô inférieur, suivant une ligne qui allait de Peschiera à Ferrare, mais en conservant la Toscane et Ancône. Cette convention signée à Alexandrie fut envoyée à l'empereur d'Autriche avec une longue lettre du Premier Consul, qui s'efiforçait de démontrer par une discussion en règle et par toute sorte de considérations philanthropiques à S. M. l'Empereur et Roi, que son intérêt le plus cher était de rompre enfin avec l'Angleterre pour s'allier au gouvernement français. Cette lettre « sortant du style et de la forme ordinaires, » comme le disait quelques jours après Bonaparte, étonné lui-même de l'avoir écrite, dans une communication à Talleyrand, était «*emplie de conseils et de protestations amicales. Il ne
laissait paratti*e aucun ressentiment de ce que ses lettres précédentes étaient restées sans réponse, et sa persévérance à s'adresser à lui malgré cette espèce d'affront, témoignait assez du désir secret dont il était dévoré de traiter d'égal à égal avec les souverains par la grâce de Dieu.
En attendant la réponse de l'Empereur, il fit mettre sur-le-champ à exécution les articles de la convention d'Alexandrie, en pressant surtout la remise des places fortes, puis il retourna à Milan le 17 juin. Là il reçut en grande pompe les acclamations du peuple (t les Te Deum du clergé. Il décrivait lui-même cette scène alors si nouvelle pour lesParisiens, dans un de ces bulletins qu'il continuait à rédiger presque chaque jour à leur adresse, et qui étaient devenus en quelque sorte la seule publication qui parût en France grâce aux coups dont il avait frappé la presse. L'opinion n'ayant plus que cet aliment unique il s'ensuivait que le public ne pouvait plus s'occuper que de lui. « Le Premier Consul, disait-il, a été reçu à la porte de la métropole par tout le clergé ; il a été conduit dans le chœur sur une estrade préparée à cet effet, et sur laquelle on avait coutume de recevoir les consuls et premiers magistrats de l'empire d'Occident. » Pour qui connaît cette pensée sans mesure et cette ambition sans frein, ce mot û^empire d'occident n'avait pas été placé là par hasard. Il trahissait des préoccupations peut-être encore confuses mais déjà nées dans son esprit. Un peu plus loin il ajoutait comme pour flatter le public français en le mettant dans le secret de ses ménagements pour l'Église : « Ce respect pour l'autel est une époque mémorable qui fera impression sur les peuples dltaUe et
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plus d*amis à la république. L'allégresse était partout à son comble. Si Ton fait ainsi, disaient les Italiens, nous sommes tous républicains et prêts à nous armer pour la défense du peuple dont les mœurs, la langue et les habitudes ont le plus d'analogie avec les nôtres. »
Ce langage plein de sous-entendus ressemblait beaucoup à celui qu^l avait tenu à ses soldats en débarquant en Egypte, mais ceux qu'il semblait ainsi associer à sa politique par cette espèce de demi-confidence, et qui y applaudissaient avec un profond dédain pour l'infériorité intellectuelle et morale de ces peuples déshérités, ne se doutaient guère des concessions plus fortes encore qu'il était à la veille de faire en France à des superstitions qu'ils n'éprouvaient pas. Le cardinal Chiaramonti, connu par sa conciliante et pacifique homélie publiée à Imola peu de temps après le traité de Campo-Pormio, venait d'être élu pape à Venise sous le nom de Pie VII, et. déjà Bonaparte faisait briller à ses yeux les plus séduisantes promesses en négociant sous main la conclusion d'un concordat entre la France et Rome.
Pendant ce temps l'armée du Rhin sortait de son inaction forcée. Une fois sûr que l'armée de réserve était entrée heureusement en Italie, Moreau, si longtemps enchaîné devant Ulm, put reprendre ses opérations avec des troupes, il est vrai, diminuées de près du quart de leur effectif par le départ du corps de Moncey. Plus tard elles avaient été aflaiblies encore par l'éloignement d'une partie considérable du corps de Sainte-Suzanne détaché vers le Rhin contre les corps francs allemands. Dès qu'il put agir librement, trois jours suffirent à Moreau pour faire tomber ce camp re-
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tranché devant lequel son immobilité volontaire avait donné lieu à tant de suppositions absurdes. Renonçant à sa première idée de marcher sur Augsbourg et Munich, plan qui eût pu être efficace mais qui avait Finconvénient de laisser à Kray ses communications par la rive gauche du Danube, il répondit à ses détracteurs par une opération beaucoup plus belle et plus hardie : il franchit ce fleuve au-dessus d'Ulm à Bleindheim non loin de Donàuwerth où se trouvaient les magasins des Autrichiens. M. de Kray comprenant l'importance de cette manœuvre qui allait nous établir sur ses derrières, et menaçait sérieusement sa ligne de retraite, s'eflbrça vainement de nous disputer le passage du Danube dans une^ série de petits combats qui se terminèrent presque tous à son désavantage. Il fut moins heureux encore dans la tentative qu'il fit avec le plus gros de ses forces pour nous rejeter sur la rive droite. La rencontre entre les deux armées eut lieu dans la plaine' de Hochstett, localité restée célèbre par une défaite qui avait été pour nous un désastre national. La cavalerie autrichienne jusque-là si confiante en sa supériorité fut culbutée par la nôtre après une brillante résistance ; mais malgré cet échec, des secours étant arrivés de chaque côté, les Autrichiens se maintinrent avec acharnement dans leurs positions. Cependant il fallut céder. La nuit étant venue, une charge générale des troupes françaises fit plier sur tous les points la ligne ennemie , et les Autrichiens se retirèrent laissant dans nos mains cinq mille prisonniers, vingt canons, douze cents chevaux et d'immenses magasins, . Ainsi fut lavée la tache laissée sur notre honneur militaire (19 iuin 1800). M. dd
Kray se retira précipitamment sur Nordlingen, abandonnant sa position d'Ulm, et favorisé dans sa retraite par un temps affreux qui rendait la poursuite presque impossible par suite du dégât des routes. Moreau, satisfait de l'avoir repoussé dans la direction de la Bohême où il n'avait aucun intérêt à le poursuivre, se retira sur le Danube puis sur Munich qu'il occupa le 28 juin. Depuis plusieurs jours déjà, il connaissait la victoure de Marengo et l'armistice qui l'avait suivie. Arrivé sur Tlsar et jugeant sa position un peu avancée, eu égard à la situation des principaux corps d'armée et au secours que l'Autriche pouvait clandestinement tirer d'Italie, il accorda à son adversaire une suspension d'armes qui nous garantissait provisoirement tout le terrain que nous avions conquis jusque-là en Allemagne.
Bonaparte était reparti pour Paris en laissant le commandement de l'armée d'Italie àMasséna. Loin de songer alors à se plaindre de Fillustre défenseur de Grônes, il l'avait comblé d'éloges et de témoignages de reconnaissance ^ Si les patriotes italiens avaient eu un instant l'espoir de voir se relever l'indépendance de leur pays, ils durent bien vite renoncer à cette illusion en lisant le décret par lequel Bonaparte fit ses adieux à la république Cisalpine. « Considérant que cette république avait été reconnue libre et indépendante par la plus grande partie des puissances de l'Europe, » il ordonnait la réunion d*une consulte de 50 membres chargés de réorganiser les institutions de la république, c'est-à dire de les mettre en harmonie avec le
1* Général Koch, Mémoires de Matséna,
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r^ime consulaire sous la présidence d'un ministre extraordinaire français. Une commission nommée par lui était provisoirement chargée du gouvernement» Quant au Piémont, il laissa dès lors percer l'intention d'en faire purement et simplement un département français, et en confia l'administration au gé« néral Jourdan.
Le Premier Consul revenait en France avec une volonté plus absolue, une âme plus que jamais impatiente et altérée de pouvoir, affectant de repousser comme au-dessous de lui tous les hommages qu'on voulait lui rendre. « J'ai trop bonne opinion de moi, écrivait-il à I<ucien pour estimer de pareils colifichets ^(29 Juin 1 800) . On vit bientôt combien ce dédain pour le vieil appareil des triomphateurs était peu sincère chez lui. Il revenait appartenant tout entier à des projets qu'il n'avait pas osé dévoiler jusque-là, et ayant en main toutes la force nécessaire pour les réaliser. La bataille de Harengo, malgré ses résultats si surprenants, avait été gagnée trop loin de Vienne pour assurer la paii, mais elle donnait à son auteur une prépondérance sans rivale en Europe, une puissance écrasante en France. Il allait s'en servir pour faire un pas de plus dans son système favori, le seul qui ait jamais été compris par ce génie à la fois si prodigieux et si borné, le despotisme au dedans et la conquête au dehors. Jamais apparences plus éblouissantes ne cachèrent des dispositions plus menaçantes pour l'avenir.