CHAPITRE VIL
Notre double succès militaire et diplomatique de Hohenlinden et de Lunéville avait disposé le Cabinet anglais à la paix; la victoire de Nelson dans la Baltique, la mort de Paul I*% la dissolution de la ligue des Neutres exercèrent une influence analogue sur les dispositions du Premier Consul. Des deux côtés on était arrivé à ce degré de fatigue qui fait qu'on se prête volontiers aux transactions, et on avait acquis assez de gloire pour faire des concessions sans déshonneur. Nous avions à Londres un commissaire à demeure chargé de l'échange des prisonniers : c'était M. Otto, diplomate plein d'expérience et d'habileté; ce fut à lui que lord Hawkesbury, le ministre des affaires étrangères dans le cabinet Addington, fît ses premières ouvertures. Dès le 21 mars (1801), sentant la nécessité de préparer le terrain longtemps d'avance et avant d'avoir aucune nouvelle de l'expédition de Nelson contre les Neutres, il fit savoir à Otto que si la France voulait écouter des propositions de paix, S. M. Britannique était prête à envoyer à Paris ou ailleurs un plé-
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Bipotentiaire chargé d'en discuter les conditions. En réponse à cette démarche, le gouvernement français, après avoir vainement essayé défaire adopter son ancienne proposition d'armistice maritime, autorisa Otto à ouvrir à Londres des conférences ayant pour but de déterminer préalablement les bases principales de la paix. On se remit donc à parler de paix, mais en continuant à pousser assez vivement la guerre, de façon que la partie la plus épineuse des difficultés qu'on avait à résoudre, se trouvât tranchée par le sort des armes. Dès les premiers pourparlers et aussitôt que les prétentions réciproques eurent paru au grand jour on se trouva si loin de s'entendre, qu'il y eut des deux côtés comme un accord tacite pour traîner les négociations en longueur jusqu'à ce que le fait accompli eût prononcé sur les principales questions en litige.
En France comme en Angleterre, on se préparait en effet à frapper deux grands coups dont on atten* dait des résultats décisifs. Le ministère Addington, plus heureux dans la guerre que le cabinet dirigé par Pitt, s'était décidé à réaliser un plan de ce dernier en débarquant en Egypte cette armée /jue l'Angleterre avait si longtemps gardée dans l'île de Minorque comme une menace contre nos côtes méridionales. Cette attaque devait être soutenue à la fois par une armée turque sur la frontière de Syrie et par un corps venu des Indes sur les côtes de la mer Rouge; soit qu'elle réussît, soit qu'elle échouât,, elle devait trancher au moins pour un temps, dans un sens ou dans autre, le démêlé relatif à l'occupation de l'Egypte qui était le plus grand obstacle à la conclusion de la
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paix. De son côté, Bonaparte s'apprêtait à faire un suprême effort pour consolider sa conquête ébranlée en lui envoyant les renforts et les approvisionnements dont elle avait si grand besoin ; il allait en même temps saisir de nouveaux gages dans lesquels il voyait un moyen assuré d'influer sur les négociations «
Profitant des bons rapports que sa cession de k Toscane à la maison de Bourbon lui avait créés avec TEspagne, de l'admiration qu'il inspirait à un rd faible d'esprit^ de la terreur qu'il causait à son favori le Prince de la Paix, il avait entraîné Charles lY à déclarer la guerre à son propre gendre le roi de Portugal, sous le prétexte apparent de décider ce dernier i fermer ses portes aux Anglais» mais dans le but réel de s'emparer d'une ou plusieurs de ses provinces pour en faire un objet d'échange dans la négociation avec l'Angleterre. Lucien avait réussi auprès du Prince de la Paix en employant tour à tour les flatteries et les menaces ; et le favori, transformé en généralissime, ayant triomphé des répugnances du roi, se tenait prêt à marcher sur le Portugal avec tout ce que pouvait fournir actuellement en fait de soldats la monarchie de Charles-Quint, c'est-à-dire avec une armée de vingt-cinq mille hommes que devait seconder un corps français, placé sous les ordres de Leclerc et de Goiivion Saint-Cyr.
Le dessein presque avoué du Premier Consul était, si les circonstances le lui permettaient, de trafiquer du Portugal avec l'Angleterre à peu près comme il avait trafiqué de la Toscane avec l'Espagne, et autrefois de Venise avec l'Autriche. U en était dès lors arrivé sous
ce rapport à un cynisme qui n'avait jamais été poussé aussi loin sous les monarchies du bon plaisir, et qui paraît incroyable lorsque Ton songe au court espace de temps qui séparait l'époque du Consulat, de celle de la Révolution française. En ce qui concerne la Toscane, il ne s*était pas contenté^ comme on le dit d'ordinaire, de l'ériger en royaume sans la consulter, et en faveur d'un jeune homme dont il tournait luimême en dérision la nullité, il l'avait cédée à l'Espagne comme il eût fait d'un domaine personnel, c'est-à-dire en toute propriété. L'article 6 du traité signé à Madrid disait en propres termes ; «Ciomme la nouvelle maison qui s'établit en Toscane est de la famille d'Espagne, ces États seront à perpétuité une propriété de TEspagne^ et il sera appelé au trône un infant de la famille, si le roi actuel ou ses enfants n'avaient pas de postérité. » Voilà ce qu'il avait cru pouvoir faire d'une province située au cœur même de cette Italie, dont l'indépendance lui avait inspiré de si belles déclarations dang ses manifestes. Encouragé par le succès de ce marché, il était allé plus loin encore : « Vous autoriserez Lucien, écrivait-il à Talleyrand le 2 mars 1801, à offrir pour le duc de Parme, indépendamment de la Toscane, l'État de Lucques, mais à condition que les Espagnols nous donneront trois frégates de celles qui sont à Barcelone ou à Carthagène, et six vaisseaux de guerre de ceux qui sont à la Havane parfaitement armés. » Céder la Toscane sur laquelle on n'avait pas même le droit de conquête en échange de la Louisiane, c'était une transaction assez nouvelle de la part d'un gouvernement qui se disait républicain ; mais vendre un État indépendant pour six vaisseaux et trois fré-
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gatesy voilà ce qui ne s'était pas encore vu dans le monde.
On ne se faisait illusion ni à Londres ni à Paris, tant que ces diverses entreprises resteraient en suspens, les conférences d'Otto avec lord Hawkesbury ne pouvaient avoir que le caractère de conversations diplomatiques dans lesquelles on t&tonnait de deux côtés pour fixer le terrain des négociations plutôt que pour aboutir à une entente. Si la France s'était beaucoup agrandie en Europe depuis l'origine de la guerre, l'Angleterre s'était emparée de presque toutes nos colonies et de celles de nos alliés, conquêtes moins éclatantes, mais beaucoup plus faciles à conserver. Elle avait pris aux Hollandais Geylan, le cap de Sonne- Espérance, la Guyane, aux Espagnols la Trinité, Ftle de Minorque, à nous la Martinique, Sainte-Lucie, nos possessions des Indes, enfin l'ile de Malte, que nous avions enlevée aux Chevaliers. Elle avait conquis en outre un immense empire dans les Indes. Pendant ce temps la France avait, à la vérité, mis la main sur près de la moitié du continent; elle avait enlevé VÊgypte à son ancienne alliée la Turquie. Mais l'instabilité de ces possessions était si évidente que le plénipotentiaire anglais n*hésita pas à nous proposer comme principe du futur arrangement Yuti possidetis^ c'est-àdire la conservation pure et simple des conquêtes respectives, principe que le gouvernement français se hâta de repousser en colorant son refus d'un beau zèle pour les intérêts de ses alliés. Gomme il fallait bien adopter ainsi que dans tout arrangement de ce genre un principe général, sauf à y faire les dérogations commandées par la force des choses, on se mit alors à
discuter le status ante bellurriy c'est-à-dire qu'on convint de prendre pour point de départ la situation des deux nations avant la guerre. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que chacun des deux gouvernenoients entendait appliquer exclusivement la clause à son profit; et de fait le principe des compensations resta la seule règle admise; on s'efforça de balancer chaque restitu Uon par un équivalent. Le Premier Consul voulait qu'on rendit toutes leurs colonies \ la France et à ses alliés, la possession des Indes était selon lui pour l'Angleterre un dédommagement plus que suffisant des acquisitions que la France avait faites en Egypte, en Italie et sur le Rhin. Le cabinet anglais ne pouvait admettre un tel système qui le poussa à exagérer ses propres prétentions à la ^ande exaspération de Bonaparte. Celui-ci portait dans cette négociation la violence âpre et hautaine d'une volonté qui ne connaissait plus de frein, et sans la dextérité, la mesure et le bon sens de Talleyrand, les conférences n'eussent pas duré quinze jours. Elles avaient à peine commencé que dans son irritation contre les obstacles qui en retardaient la marche, Bonaparte ordonnait à Talleyrand de remettre à lord Hawkesbury une note dans laquelle après avoir exprimé son regret de la lenteur du cabinet anglais, lenteur dont les causes n'étaient pas difficiles à pénétrer, il devait lui écrire : « Que quant au vêtit nombre d'assassins qui pourraient agir dans l'intérieur par r%nstigation de rAngleterre, Us étaient très-peu redoutables y et le gouvernement anglais ne devait pas fon» der un grand espoir sur leur secours *• •