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Bonaparte à Talleyrand, 28 mai

G'est'ainsi que Bonaparte entendait la diplomatie. Bien que passé maître dans l'art d'employer la ruse, il avait une impatience irréfrénable qui Tentratoait sans cesse au delà de toute mesure. Quelque atténués que fussent de pareils outrages envers une nation fière et susceptible en passant à travers l'esprit souple etaTisé de Talleyrand, il en restait tpujours un contre-coup dont les négociations se ressentaient d'une façon fâcheuse. Les emportements de celui qui les dirigeait se trahissaient indirectement par des soubresauts et des surprises dont le résultat naturel était une constante défiance. Un tel langage était d'autant plus impolitique, que le Premier Consul avait perdu par la mort de Paul son principal point d'appui en Europe et S06 argument le plus propre à impressionner le catHnet anglais. Il avait beau, en effet, déclarer dans la même lettre c que les sentiments d'Alexandre I** et de son cabinet étaient mal connus à Londres , si Ton croyait qu'il trahit jamais la cause des puissances continentales, » les ministres anglais avaient aussi leurs renseignements sur ce point, et s'ils n'avaient été pour rien dans l'assassinat dont, par la plus étrange contradiction, Bonaparte persistait à les charger, tout en assurant qu'ils en ignoraient les conséquences et n'eo recueilleraient pas les fruits, ils savaient à n'en pas douter combien les dispositions de la cour de Saint» Pétersbourg étaient changées à l'égard du Premier Consul et de sa politique.

La Russie était en effet beaucoup plus près d*une rupture avec la France qu'avec l'Angleterre, car l'alliance anglaise était nécessaire à sa prospérité commerciale ; elle allait être cimentée par les conces»

sions réciproques que les deux nations étaient à la veille de se faire au sujet du droit des Neutres, et Alexandre tenait fort peu pour sa part à cette grande maîtrise de Malte dont Paul avait fait un Cctsus belii; tandis que l'alliance française ne représentait aux yeux de cette puissance qu'une série de tromperies grossières dont personne n'avait été dupe à Texception du fou couronné qui s'était fait l'instrument de Bonaparte. La réunion récente du Piémont à la France avait achevé de démasquer l'artifice. Du vivant même de Paul, l'alliance franco-russe n'existait encore qu'en projet; elle n'avait reposé que sur des illusions dont chaque jour démontrait mieux l'inanité, en sorte que malgré tout son aveuglement, ce prince eût été forcé avant peu de reconnaître combien on s'était joué de lui. Alexandre avait trouvé les relations de la France et de la Russie dans cet état d'entente cordiale apparente qui n'était fondé que sur uûe méprise, et qu'un seul mot d'explication de part et d'autre pouvait chan* ger en guerre déclarée. Il n'avait pas apporté dans sa politique les mêmes idées fixes de restauration de l'ancien régime; mais il avait voulu conserver dans une certaine mesure ce rôle de patronage que son père avait adopté à l'égard de certains princes dépossédés ou menacés de l'être, tels que les rois de Sardaignje, de Naples et de Bavière. Dès son avènement, ses in- ^ tentions à cet égard s'étaient manifestées par des notes tellement vives et hautaines de M. de Kalitscheff qu*il devint impossible de conserver ce diplomate à Paris. Dans une de ces notes, en date du 26 avril 1801, M. de Kalitscheff rappelait les promesses en cinq articles qui avaient servi de base au rapprochement des deux gou

vernements, il montrait comment on venait de les violer à l'égard du roi de Piémont en lui prenant ses États, à l'égard du roi de Naples par l'armistice que venait de lui imposer Murai, et il ajoutait : « Le soussigné a l'ordre de signifier au citoyen Talleyrand que s'il ne reçoit pas l'assurance positive de l'accomplissement des cinq articles que le gouvernement français avait acceptés comme préliminaires, le rétablissement de l'harmonie entre les deux pays ne pourra subsister plus longtemps.» Talleyrand protesta contre le ton impératif de cet ultimatum, il obtint même qu'on en adoucît quelque peu les termes, mais ce langage n'en exprimait pas avec moins de vérité l'état réel de nos relations avec la Russie. La mission même de Duroc à Saint-Pétersbourg ne changea rien à cet état de choses. On le reçut avec beaucoup de courtoisie, Alexandre daigna même jouer pour lui une de ces petites comédies d'abandon confidentiel et familier dans lesquelles les Russes excellent, mais l'aide de camp de Bonaparte partit sans avoir rien gagné. Tout ce qu'on pouvait obtenir de la Russie, c'était une froide neutralité accompagnée de beaucoup de remontrances et de mauvaise humeur.

Le second moyen sur lequel Bonaparte comptait pour influencer les négociateurs anglais, c'est-à-dire l'invasion et la saisie du Portugal par une armée Franco-Espagnole, était plus capable d'agir sur leur esprit que le fantôme d'une alliance ensevelie désormais dans le tombeau de l'empereur Paul; cependant il était en réalité difficile de faire figurer le résultat d'un pareil coup de main comme l'équivalent d'une conquête sérieuse et définitive, car la conservation du

Portugal eût été pour la France la source de mortels embarras. Mais^les choses tournèrent de telle façon, par suite môme de la défiance que le Premier Consul inspirait, qu'il ne put pas invoquer ce fait de la possession sur lequel il avait fondé tant d'espérances. Au moment où les pourparlers avec le Cabinet anglais étaient engagés le plus vivement, on apprit tout à coup que le roi d'Espagne venait de traiter avec le Portugal sans avoir pris les garanties auxquelles Bonaparte tenait le plus. Le roi Charles IV n'avait entrepris cette guerre que par complaisance et par faiblesse, son favori lui-même n'y avait consenti que par calcul et par vanité ; l'Espagne n'avait aucun grief sérieux contre le Portugal, et les liens de parenté qui existaient entre les deux cours étaient plus que suffisants pour neutraliser les germes de mécontentement que Bonaparte s'était efforcé d'exploiter.

Cet état de choses rendait facile à prévoir le dénouement de cette querelle factice. Le roi d'Espagne et le Prince de la Paix n'avaient que fort peu de ressentiments personnels contre la cour de Portugal, ils devaient donc s'en tenir à son égard au minimum des satisfactions qu'on était convenu de lui demander et c'est ce qui arriva en eflfet. Le Prince de la Paix ayant occupé Olivença et la province d'Alentejo à la suite de quelques légères escarmouches, et ayant obtenu ce succès sans les Français , qu'il ne se souciait pas de voir s'établir en Portugal non plus qu'en Espagne, se hâta de faire venir le roi et la reine à Badajoz pour partager son triomphe et recevoir la soumission des vaincus.

Les Portugais, instruits parole voisinage même

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de nos troupes, du sort dont les menaçait une plos longue résistance se hâtèrent de désarmer l'Espagne en acquiesçant à toutes ses demandes. Ils s'engagèrent à fermer leurs ports aux Anglais, à céder Oliveoça à l'Espagne, enûn à donner Tingt millions d'indemnité à la France, et Charles lY, qui ne pouvait pas vouloir la mine de ses enfonts, s*empressa d'accorder son coih sentement. Cette réparation était pins que suffisaole eu égard aux torts que ce petit royaume avait eus divers nous» car dans Tétat de faiblesse auquel il était réduit vers la fin du dix-huitième siècle» il nV yait pas dépendu de lui de se soustraire & l'influence anglaise.

Ce traité fut signé par Charles lY à Badajoz; dt Lu* eien y apposa lui-même sa signature avant de l'envoyer à la ratification de son frère. La copie en arriva aQ Premier Consul le 15 juin; il écrivit aussitôt à Talleyrand sous le coup d'une irritation impossible à contenir : « Ce traité était contraire au traité lait avec l'Espagne, contraire aux intérêts de la République, contraire aux instructions de Lucien; il était un des revers les plus éclatants qu'il eût éprouvés dans sa magistrature; il aimerait mieux perdre une province que de le ratifier ; il fallait enfin que ce traité fut rompu sttrk'Ckamp^. » Il fit en même temps ^nner l'ordre à Lederc et à Saint-Cyr de concentrer leurs troupes pour occuper Oporto et trois provinces portugaises. Mais le Prince de la Paix, fc»*t des embarn^ croissants du gouvernement français, prit très^mal ses protestations, déclara le traUé irrévocable, se montra prêt à

]. Bonaparte à Tallcyrand^ IS ium 1801.

résister au besoin par la force des armes à la contrainte qu'on voulait exercer sur sa cour, et Lucien enfermé dans une impasse offrit sa démission. Ces nouvelles portèrent au paroxysme la colère du Premier Consul : « Que Lucien fasse connaître au roi, écrivit-il, que si Je Prince de la Paix^ acheté par l'Angleterre, entratoail le roi et la reine dans des mesures contraires à l'intérêt et à l'honneur de la République, la dernière heure de la monarchie espagnole aurait sonnée » Mais cette menace était impossible à réaliser dans un tel moment» car la France, négociant et faisant étalage de ses intentions pacifiques, ne pouvait rompre avec le seul allié qu'elle eût gardé en Europe, et les remontrances de Talleyrand et plus encore la nécessité contraignirent bientôt le Premier Consul à changer de langage. La convention relative à l'occupation des provinces portugaises n avait d'ailleurs jamais eu le caractère obligatoire et absolu qu*il se plaisait à lui attribuer depuis l'ouverture des négociations avec l'Angleterre; sa propre correspondance en fournit une preuve trèsconcluante : « Si le Roi d'Espagne, écrivait-il à Tal« leyrand, le 2 mars 1801, veut se relâcher à ne pas occuper une des provinces du Portugal, Lucien pourra consentir à condition que le roi de Portugal nous remettra les trois vaisseaux qui m'ont bloqué à Alexandrie. »

Une autre présomption non moins probante résulte de l'attitude de Lucien lui-même, qui le prit de très-haut avec son frère et affirma toujours avoir en sa possession une lettre de lui qui l'autorisait « à en finir ^ à la

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