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Mémoires de Miot de Méllto

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péniblement dans ses positions le long du littoral de Nice et de Gênes.

L'armée d'Helvétie, réunie a celle du Rhin dont elle formait l'aile droite, fut placée sous le commandement de Moreau. Déjà honteux du rôle qu'il avait joué en brumaire et mécontent des suites du coup d'État, ce général saisit avec joie cette occasion de se relever en se montrant de nouveau sur un théâtre plus digne de lui. L'armée d'Egypte fut maintenue sous le commandement de Kléber. Il y a là matière à plus d'un étonnement. Bonaparte ignorait d'autant moins les dispositions de Kléber à son égard que la correspondance de ce général avec le Directoire venait de tomber dans ses mains. Il y avait lu, avec une irritation qui bien des années après était encore aussi vive que le premier jour, les plaintes amères et trop justifiées dont son départ précipité avait été l'objet, la vive peinture du déplorable état dans lequel il avait laissé ses compagnons d'armes, enfin les témoignages de toute nature qui confirmaient une accusation dont la juste sévérité était loin de donner une idée de l'exaspération de l'armée. Ce fut presque immédiatement après avoir pris connaissance de cet exposé sincère et accablant que l'accusé , transformé en juge, écrivit une proclamation à l'armée d'Orient pour lui faire savoir « qu'il était toujours en pensée avec elle. Soldats, ajoutait-il, portez à Kléber ceM confiance sans bornes que voiis aviez en moi; il la mérite, » (2 décembre 1799.) Quinze jours après il écrivait à Kléber luimême pour l'encourager et lui annoncer la prochaine ouverture de la campagne en Europe. « Pourquoi, lui disait-il , faut-il que des hommes comme vous

ne puissent pas se trouver à la fois en plusieurs lieux ? »

En présence de tant d'abnégation dans cette âme violente et orç;ueilleuse le premier mouvement est d'admirer. Bonaparte savait en effet mieux que personne combien les reproches de Kléber étaient fondés, et Ton pourrait croire que son cœur, apaisé par les grands résultats qu'avait obtenus le Consul au prix des torts déjà oubliés da général, s'éleva en cette occasion jusqu'à la hauteur de la vertu antique en sacrifiant des griefs personnels à la justice et à l'estime que méritait le noble caractère de Kléber. Mais un examen plus attentif démontre qu'en cette occasion, comme dans toutes les circonstances de sa vie, il agit non par générosité mais par calcul.

Le fait le plus important qui ressortît de la dépèche de Kléber au Directoire était Tobligation où il disait se trouver de traiter pour l'évacuation de l'Egypte. Bonaparte a plus tard nié avec une incroyable acrimonie la nécessité alléguée par Kléber, il a taxé de faux et de mensonge les états sur lesquels elle était établie, et la plupart des historiens ont admis ses assertions sans les contrôler. Si telle était en effet son opinion, s'il croyait possible de conserver cette conquête, il ne tenait qu'à lui de la sauver soit en signifiant à Kléber sa volonté, soit en le destituant. Or, comment expliquer que, parvenu au pouvoir suprême, non-seulement il maintienne Kléber dans son commandement, où il était si facile de le faire remplacer par Desaix ; qu'il n'ait pour ce général que des éloges, lui qui en était si avare; mais que dans les différentes communications qu'il lui adresse il ne dise pas un seul mot pour le

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détourner de cette détermination, à ses yeux inop* portune et funeste, d'évacuer l'Egypte, alors qu'il suffisait d'un signe de lui pour l'empêcher? On y chercherait en vain, à défaut d'un ordre, un conseil, une représentation de nature à éclairer Rléber sur les vraies intentions du Consul» à lui faire pressentir la désapprobation qui l'attend. Il y a plus ; lorsqu'après la victoire de Damiette et à la veille de celle d'Héliopolis, Bonaparte croit accomplie cette évacuation qu'il déteste, il n'a encore que des compliments à lui adresser ; il le félicite de ses glorieux travaux, il lui exprime la joie qu'il éprouve de son retour et de la conduite qu'il a tenue pour soutenir la gloire du nom français (19 avril 1800). Le mot de cette singulière énigme se trouve dans le Mémorial : « Si Kléber avait évacué l'Egypte, y dit Napoléon, je n'eusse pas manqué de le faire mettre en jugement. Toutes les pièces avaient déjà été soumises à l'examen du Conseil d'Ëtat. » Il résulte de ce curieux aveu que si Kléber n'avait pas reçu des instructions propres à conjurer une mesure qu'on disait désastreuse, c'est qu'on voulait ne la déclarer telle qu'après son exécution, afin de lui laisser la responsabilité tout entière. Il en résulte encore qu'on ne lui prodiguait ces témoignages d'une amitié feinte qu'afin de l'endormir plus sûrement jusqu'au bout.

L'armée de Vendée, momentanément inactive par suite d'une sorte de suspension d'armes consentie de part et d'autre pendant les négociations des principaux chefs avec le gouvernement, resta provisoirement sous les ordres du général Hédouville, bon officier, mais dont la modération était incompatible avec

le caractère que Bonaparte allait bientôt imprimer à cette guerre. Lefebvre continua à commander l'armée de Paris. Ce poste, qu'il avait obtenu de la confiance du Directoire et qu'il persistait à occuper sous le pouvoir nouveau, comme si rien n'était changé ni dans les choses ni dans les hommes^ semblait dire assez haut et les services rendus par le général à la conspiration et son adhésion aux actes qui Tavaient suivie. Cependant, vu les opinions bien connues de Lefebvre et ses liaisons anciennes avec les plus ardents républicains, Bonaparte jugea qu'il ne s'était pas suffisamment compromis avec ceux qui lui avaient fait déserter la cause de ses anciens amis ; il lui fît demander une déclaration publique de ses sentiments en faveur du nouveau régime. Lefebvre crut s'acquitter au moyen d'un article inséré dans les journaux, et contenant une profession de foi non équivoque; mais une intimation plus péremptoire que la première vint lui rappeler qu'on exigeait de lui .une démonstration plus catégorique et plus directe*. C'est sous l'influence de cette sommation que perdant tout sang-froid, et prenant occasion de la nouvelle constitution consulaire qui allait être soumise au vote du peuple et de l'armée, ce général adressa à ses soldats la proclamation suivante où la violence s'efforce de faire oublier la servilité :

« Soldats, nous sommes revenus aux beaux jours de la Révolution. Les emplois ne seront plus la proie des brigands. La Constitution met fin à toutes nos

1. Ordre au général Lefebvre {17 décembre 1799), Correspondance de Napoléon,

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divisions. Les factieux seuls peuvent la rejeter : jurons par nos baïonnettes de les exterminer I »

Quelle distance n'y a-t-il pas entre cette dure exigence imposée à un vieux militaire brave et honorable malgré tout^ mais incapable de se défendre et dont la tête n'avait jamais été bien forte, et les ménagements infinis qu'on croyait encore devoir témoigner à un Moreau ou à un Kléber I Mais la vraie pensée du nouveau régime était là, et non dans les vaines précautions de langage dont on s'enveloppait vis-à-vis des hommes auxquels on faisait encore l'honneur de les craindre. L'armée allait être tout, mais à la condition de recevoir elle-même le joug; et ses chefs ne devaient s'élever au-dessus des citoyens que pour devenir les premiers serviteurs du plus impérieux et du plus jaloux des maîtres. Déguisée par d'adroites flatteries aux yeux du soldat, sur qui d'ailleurs elle pesait peu, cette dépendance devait se faire durement sentir aux généraux accoutumés à l'égalité républicaine. Bonaparte avait deviné, avec l'intelligence qu'il avait des passions qui pouvaient le servir, qu'humilier les chefs était un moyen infaillible de plaire aux inférieurs, et il affectait dès lors autant de familiarité avec ceux-ci que de réserve et de froideur avec ceux-là. S'il écrivait sans difficulté au grenadier Léon Aune : « Mon brave camarade, je vous aime comme mon fils (15 janvier 1800), » c'est qu'en achetant une facile popularité au prix d'une formule plus facile encore, il savait bien que ce langage ne l'engageait à rien, et que ce grenadier ne se prévaudrait jamais d'une telle camaraderie. Il n'avait garde de parler ainsi à ceux qui, la veille, étaient encore ses égaux ; il s'étudiait

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au contraire à les tenir à distance, et il se parait volontiers devant eux de cette préférence que lui donnait la faveur du soldat, pour leur faire sentir qu'ils n'étaient plus rien que par lui.

Ces dispositions à tout absorber au profit d'une personnalité unique et dévorante, à demi voilées encore par d'heureuses apparences, étaient jusqu'à un certain point explicables dans l'ordre des institutions militaires qui supportent facilement même un excès de concentration, bien qu'elles finissent aussi par en être corrompues; mais c'était l'État tout entier que Bonaparte entendait plier à l'étroite et inflexible discipline des camps. Sa volonté à cet égard ne se montra que trop clairement à l'occasion des débats relatifs à la Constitution de l'an VIII.

Les deux commissions nommées le 19 brumaire par les Anciens et les Cinq-Cents, avaient reçu pour toute mission celle de préparer les changements reconnus nécessaires à la Constitution de l'an III; et ces chan* gements une fois arrêtés devaient être approuvés par les deux Conseils, qu'on avait seulement ajournés à trois mois. Mais on ne s' arrêta pas un instant à l'idée de tenir un engagement qui n'était qu'un des nombreux mensonges de cette journée fameuse. Ce qu'onvoulait, c'était refaire la Constitution de toutes pièces. Cette tâche difficile semblait, d'un consentement unanime, dévolue à Sieyès. Son nom, déjà illustre dès les premiers âges de la Révolution, et devant lequel Mirabeau lui-même s'était incliné avec une ironie qui était 3ncore un assez bel hommage, sa participation aux grands travaux de la Constituante, son expérience éclairée par la pratique du gouvernement, enfin ses

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liaisons anciennes avec tous les hommes influents du jour, sa coopération active et prépondérante au coup d'État de brumaire lui donnaient à ce rôle de législateur des titres que personne ne pouvait contester.

Tout le monde savait d'ailleurs que depuis longtemps Sieyès s'y préparait dans le secret de ses méditations. A la fin de la Convention, il avait disputé à Daunou l'honneur, qu'on lui eût volontiers accordé dès lors, de donner une constitution à la France. Mais quelques-unes de ses idées n'ayant pas été accueillies favorablement, cet esprit entier et absolu s'était aussitôt renfermé dans un complet mutisme. Depuis ce temps et à travers toutes les vicissitudes de sa vie, il n'avait cessé de retoucher et de perfectionner ce système politique destiné à fermer définitivement l'ère des révolutions ; mais on ne le connaissait que par de vagues indiscrétions , son auteur n'en ayant jamais écrit un seul article et étant d'ailleurs d'une humeur peu communicative. Plus d'une fois, Sieyès avait cru toucher au moment de mettre au jour ce grand projet, mais à l'instant décisif les hommes lui avaient toujours fait défaut.

L'heure tant désirée avait enfin sonné pour lui, il put du moins se faire cette illusion. Les membres des deux commissions s'inclinaient tous à l'envi devant son autorité, et Bonaparte, absorbé tout entier en apparence par les soins du gouvernement, fréquentait peu leurs séances. Persuadé que cette abstention lui laisserait le champ libre pour tout réorganiser à sa guise, et pour ressaisir dans le domaine législatif l'influence qu'il ne pouvait disputer à son collègue dans celui de l'action, Sieyès communiqua son plan à Bou«

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lay de la Meurthe qui le rédigea sous sa dictée ^ puis il l'exposa et le développa au sein de la commission elle-même, où ses idées eurent le plus grand succès.

Ce singulier projet, l'un des plus compliqués et des plus chimériques assurément qu'ait jamais enfantés la manie de légiférer, mériterait peu de fixer l'attention de l'histoire si Ton ne considérait que sa valeur comme conception politique. Ce mécanisme, plus bizarre qu'ingénieux, est en effet loin de mériter la réputation qu'on lui a faite ; s'il avait eu les honneurs de l'application, épreuve que ces sortes d'élucubrations supportent rarement, et qui seule leur donne quelque prix, ses vices auraient très-promptement éclaté à tous les yeux. Une chose pourtant lui conservera toujours un intérêt de curiosité aux yeux de ceux qui tiennent à connaître à fond Tesprit de cette époque, ce sont les intentions et les sentiments dont il est à la fois l'expression et le témoignage. C'est un document historique des plus significatifs pour celui qui sait l'interroger. Au moyen de ce curieux débris, fût-il unique, l'historien pourra toujours retrouver, sous la poussière de tant de ruines, une image expressive des passions de ce temps ; il y lira les secrètes préoccupations des adhérents nombreux et considérables qui applaudissaient aux vues de Sieyès ; il pourra en quelque sorte reconstituer Tobjet de leurs craintes et de leurs espérances aussi sûrement que s'ils nous avaient laissé à cet égard des confidences sincères et détaillées.

Le but principal de Sieyès et de ses amis se révèle tout d'abord dans les dispositions qui servaient de base à son projet de constitution, c'est-à-dire dans le

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système destiné à remplacer Tancienne législation électorale. Ce système était tout entier dans Ig. formation et le fonctionnement des listes électorales. Les cinq millions d'électeurs que possédait la France étaient appelés à élire un dixième d'entre eux, et ce dixième, montant à cinq cent mille citoyens, formait une première liste de notabilité appelée communale^ parce qu'elle devait fournir tous les fonctionnaires municipaux. Ces cinq cent mille notables choisissaient à leur tour, sur leur propre liste, un nouveau dixième montant à cinquante mille citoyens et formant un second degré de notabilité dite départementale^ parce que tous les fonctionnaires du département devaient être pris dans son sein. Enfin les cinquante mille notables des départements, procédant à une opération semblable, composaient une dernière liste réduite à cinq mille personnes et nommée liste de notabilité nationale^ sur laquelle devaient être choisis tous les grands fonctionnaires de l'État, depuis le représentant et le ministre jusqu'au juge à la Cour de cassation. Mais à qui devait être dévolu le redoutable droit de choisir sur ces immenses listes de candidatures? Tantôt au pouvoir législatif, tantôt à l'exécutif, selon la nature des fonctions à pourvoir. Ils étaient ainsi appelés à recruter eux-mêmes leurs propres membres au lieu de les demander au suffrage de la nation. Ajoutons qu'en vertu d'une disposition extrêmement importante et significative, tous les hommes qui depuis le commencement de la Révolution avaient fait partie des assemblées municipales et politiques, ou exercé des fonctions publiques, étaient portés de droit sur leslistes de notabilité. Ces listes ne devaient pas être remaniées

avant dix ans. Qui ne reconnaît dans ce singulier si**^ mulacre de système électoral, où rien en définitive n'était laissé à l'initiative populaire, la préoccupation déjà ancienne sous Tinfluence de laquelle les conven* tionnels avaient prolongé leur mandat au delà du terme légal, et celle qui plus tard avait fait casser les élections des départements, au 18 fructidor et au 22 floréal ? Dans ces trois circonstances on avait vu un parti s'eflbrcer, au nom de la Révolution, d'annuler la souveraineté nationale qu'il savait lui être contraire: celle-ci cependant avait toujours fini par reprendre le dessus, grâce aux élections qui avaient peu à peu changé les majorités. C'étaient ces élections in* commodes queSieyès voulait définitivement anéantir. Cédant à une crainte exagérée de voir le pouvoir tom* ber dans les mains d'une génération hostile aux idées nouvelles, il ne se demandait pas si pour mieux les préserver, il n'allait pas en sacrifier la principale conquête. En substituant au droit de suffirage ces listes de notabilité à Taide des quelles ce parti privilégié, qu'il y inscrivait de droit, pourrait en quelque sorte s'éterniser lui-même, il croyait travailler au profit de la classe d'hommes qui après tout avait fait et main* tenu la Révolution. Mais qu'arriverait-il si ce privilège, déjà si dangereux entre les mains d'une classe, vçnait à tomber au pouvoir d'un seul homme?

Voilà ce que Sieyès n'avait n'avait pas prévu, et Use trouva par là avoir fourni au despotisme l'arme la plus perfide qui ait jamais été imaginée, car elle permettait d'annihiler absolument la nation en lui laissant toutes les apparences de la souveraineté. Le reste du projet de Sieyès était un curieux arnal^

game de formes empruntées à différentes époques et à différentes nations. Effrayé à juste titre des inconvénients qu'avait entraînés la concentration du pouvoir dans une seule assemblée, il était tombé dans Texcès contraire par un morcellement d'attributions non moins abusif. Oubliant que le problème n'était pas de paralyser l'action du pouvoir législatif, mais de favoriser le contrôle et la maturité de ses délibérations, il avait en quelque sorte décomposé toutes les opérations qui lui sont nécessaires pour arriver à un résultat, et les avait personnifiées dans autant d'assemblées différentes : l'initiative dans un Conseil d'État chargé de présenter et de soutenir les projets de loi ; la critique dans un Tribunat qui avait pour mission de les débattre contradictoirement avec le Conseil d'État condamné à l'apologie ; la décision et le vote dans un Corps législatif muet comme un tribunal; enfin l'esprit de conservation dans un Sénat qu'il appelait le grand jury nationalj gardien de la constitution, investi du droit de casser toute loi qui lui serait contraire, et du soin d'élire non-seulement ses propres membres, mais ceux de toutes les assemblées législatives.

Le pouvoir exécutif, divisé en deux grands départements, l'un de la paix, l'autre de la guerre, était dévolu à deux consuls qui nommaient chacun les ministres dépendant de leur ressort, et ceux-ci eux-mêmes avaient la nomination non-seulement de tous les fonctionnaires du gouvernement, mais de tous les membres des assemblées administratives. Au-dessus des deux consuls un grand électeur, image effacée d'un roi constitutionnel, régnait sans gouverner et sans autre attribut que la représentation extérieure, la signature

des traités et la désignation <ie<* consuls. Afin de prévenir toute tentative d'usurpation de sa part, Sieyès avait armé le Sénat du pouvoir de destituer le grand électeur comme tout autre grand fonctionnaire de l'État, en V absorbant dans son propre sein.

Cette dernière prérogative du Sénat, jointe à la faculté de casser toute loi et toute mesure inconstitutionnelles , à celle non moins redoutable d'élire les assemblées législatives ainsi que ses propres membres, faisait de lui la seule autorité réelle qui existât dans une telle organisation. Tous les autres pouvoirs n'étaient que de vaines apparences. Leur sphère était tellement amoindrie, leur influence tellement circonscrite et atténuée, leur action si subdivisée et si indirecte, qu'ils n'étaient plus que de petits rouages insignifiants dépendant d'un grand ressort qui, ne recevant lui-même aucune impulsion de la nation, ne se servirait de son pouvoir que pour paralyser tout le reste ; en sorte que pour échapper aux inconvénients de la mobilité , Sieyès avait supprimé le mouvement. Son Sénat, maître de tout, mais isolé de tout, étant à luimême sa propre fin et son propre rénovateur, ayant tout à craindre et rien à espérer, avait en naissant tous les caractères de la caducité. C'était une institution condamnée à une inévitable stagnation.

Quanta l'ensemble de cet appareil compliqué, c'était un mécanisme en quelque sorte superposé à la nation, pouvant fonctionner sans elle et ayant visiblement pour but de la dispenser de ces labeurs quotidiens et persévérants qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, ont été nécessaires au maintien de la liberté. Mais une nation qui estime que sa liberté lui coûte trop

cher est toujours sûre de la perdi^e. Ce peuple ineï^te et passif, parqué comme un troupeau dans les listes de notabilité, attendant docilement le choix de ses maîtres au lieu de leur dicter le sien, assistant à leur gestion sans pouvoir exprimer un avis sur ses propres affaires, destitué en un mot de tous les éléments de l'activité politique, était un peuple d'automates indignes du nom de citoyens. Ces ombres de législateurs pourvus d'une fraction infinitésimale de pensée» de volonté ou d'action, les premiers proposant sans disposer, les seconds discutant sans décider, les troisièmes décidant sans discuter ni proposer, et par surcroît de précaution, tous placés sous le coup d'un veto destiné à prévenir les abus du pouvoir dont ils possédaient à peine l'apparence, n'étaient que des expressions plus élevées du même nihilisme. La constitution tout entière attestait chez son auteur un immense effort pour atteindre à la stabilité ; mais une telle stabilité n'eût été que la paix des tombeaux. La France était traitée comme un malade que sa faiblesse a déjà privé de l'usage de ses membres, et à qui l'on dispense avec une extrême parcimonie le mouvement^ l'air, le bruit, la lumière. De là celte constitution orthopédique inspirée à Sieyès par sa propre lassitude et qui semble l'œuvre d'un législateur byzantin.

A supposer, ce qui est loin d'être vrai, qu'une tell î constitution fût tout ce que pouvait suppor/er le tempérament de la France après les agitations de l'époque révolutîoAnaire (et la suite n'a que trop montré qu'elle aspirait alors à tout autre chose qu'à Téternel repos), on se demande comment, après avoir vu Bonaparte à l'œuvre, Sieyès ne sentit pas la nécessité de la modi-

fler ; car plus l'ambition du futur chef du^gouvemement était active et menaçante, plus il était important de constituer en face de lui une nation armée de tous ses droits, et des pouvoirs publics fortement organisés. Bonaparte prit peu de part aux premières séances de la commission législative, ce qui contribua, sans doute, à entretenir les illusions de son collègue ; il ne connut d'abord les idées de Sieyès que par les commentaires auxquels elles donnèrent lieu, et comme elles obtenaient beaucoup de succès auprès d'hommes non moins blasés et fatigués que lui, qui entrevoyaient une retraite pleine d'attraits dans la toute-puissance sénatoriale, le général fut indisposé de cette sorte de popularité acquise à un projet dans lequel il n'était pour rien, et dont la rapide fortune l'engageait jusqu'à un certain point.

Sieyès s'était évidemment flatté, dans le secret de son cœur, de prendre le général au dépourvu sur la question constitutionnelle et de l'envelopper savamment dans le réseau d'une organisation dont 11 ne comprendrait pas toute la portée. L'abstention calculée, l'espèce d'indifférence affectée par Bonaparte en matière d'institutions dans les conférences qui avaient précédé le 18 brumaire, avaient dû persuader Sieyès que les travaux de la vie militaire avaient peu laissé au jeune général le loisir d'approfondir les problèmes de lalégislation politique. EncelaSieyès se trompait gravement, car si son collègue s'en était, en effet, fort peu occupé au point de vue des grands intérêts des peuples, ily avait beaucoup réfléchi au point de vue des intérêts de son ambition, témoin la lettre si curieuse qu'il écrivait sur ce sujet à Talleyrand à l'époque de Campo-

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Fonnio *. Ses idées étaient même, sur quelques points, tout à fait voisines de celles de Sieyès: on y trouve par exemple la conception d'un conseil d'État, placé sous la dépendance du gouvernement et investi de toute Tinîtiative législative; on y trouve également < celle d'un corps législatif muet : « sans rang dans la république, impassible, sans yeux et sans oreilles pour tout ce qui l'entoure ; » mais en revanche on y chercherait vainement celle du tribunat. Une seule chose est très-nette dans cette ébauche assez mal digérée : c'est l'intention de faire du pouvoir exécutif le seul représentant effectif de la nation, de constituer un gouvernement héritier à la fois des droits du souverain et de ceux du peuple, en vertu d'une fiction assez semblable à celle qui investitles Césars delà puissance tribunitienne. Bonaparte se rencontrait jusqu'à un certain point avec Sieyès en s'efforçant d'anéantir l'auto- 7^ législative que celui-ci se contentait d'affaiblir ; mais l'analogie n'allait pas au delà, car loin de rêver un gouvernement affranchi de tout contrôle, Sieyès le subordonnait complètement à l'autorité de son Sénat. Indépendamment de ces idées préconçues en matière de gouvernement, idées qui n'avaient pu que se fortifier depuis lors par son contact avec les peuples et les institutions de l'Orient, le général Bonaparte avait une redoutable aptitude pour discerner et saisir dans les vues des autres ce qui pouvait servir ses propres plans. li avait à cet égard une puissance et une rapidité d'intuition qui ne peut se comparer qu'à la sûreté de l'œil de l'oiseau de proie. Il vit du premier coup

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