I. Voir le P' volume, p
tout le parti qu'il pourrait tirer pour son omnipotence de ces listes de notabilité qui anéantissaient la volonté nationale, et de cette sorte de pulvérisation de l'autorité législative qui annulait le contrôle et le pouvoir des représentants. Lors donc qu'après des refus et des signes de mécontentement calculés en raison de la résistance qu'il s'attendait à rencontrer, le gè» néral consentit, sur les instances de Rœderer et de Boulay de la Meurthe, à s'aboucher avec Sieyès et les membres de la commission, ces premières dispositions ne soulevèrent de sa part aucune objection importante. Il écouta avec attention et déférence l'exposé général que Sieyès fit de son projet, mais au lieu de l'adopter ou de le rejeter dans son ensemble, il eut l'habileté de proposer et de faire prévaloir l'idée que chaque partie du plan fût examinée et votée l'une après l'autre.
Il avait convoqué les deux commissions, fondues en une seule, dans son propre appartement du Luxembourg, comme pour mieux prendre possession du débat qui allait s'engager. On commença aussitôt à rédiger : attentif à rassurer tout le monde, il s'empressa de mettre ce travail sous la protection de l'honnêteté éprouvée de Daunou : « Citoyen Daunou, prenez la plume, » dit-il; et le libéral auteur de la constitution de l'an III, n'osant refuser un honneur qu'il n'avait point cherché et qu'il devait regretter un jour, se mit sur-le-champ à l'œuvre. Les listes de notabilité furent conservées, mais on eut soin d'en supprimer la garantie imaginée par Sieyès en faveur des hommes qui avaient fait la révolution, ou plutôt elle fut stipulée au profit des créatures du nouveau pouvoir : les fonctionnaires*
nommés par les consuls lureut seuls inscrits de droit sur ces listes. Le Corps législatif muet^ adoptant ou repoussant les lois après la discussion contradictoire des conseillers et des tribuns, mais sans pouvoir les amender; le Conseil d'État et le Tribunat, ayant, l'un Tapologie l'autre l'examen critique des lois, mais également dépourvus du droit de les voter, si ce n'est pour faire connaître leur avis, furent successivement adoptés avec quelques modifications de détail. Le Sénat en subit de beaucoup plus importantes. On le dépouilla d'abord de son droit d'absorber qui plaçait tous les pouvoirs sous sa dépendance. On lui reconnut à la vérité la faculté de casser les lois et les actes inconstitutionnels, mais à la condition qu'ils lui seraient déférés comme tels soit par le gouvernement, soit par le tribunat ; tempérament qui rendait ce droit presque illusoire, et réduisait ce corps à un rôle passif et expectant, peu dangereux pour le pouvoir qu'il s'agissait de contenir. Enfin, si on attribuait au Sénat la nomination des principales autorités législatives et judiciaires, on lui retirait indirectement celle de ses propres membres, qui seule eût pu lui donner une réelle indépendance, à défaut de l'élection populaire ; il était forcé de choisir entre trois candidats présentés, l'un par le gouvernement, l'autre par le tribunat, le troisième par le Corps législatif. Quant à sa première formation, elle était composée pour la plus grande partie par le gouvernement : or ce premier choix était tout, car cet embryon gouvernemental ne pouvait ensuite que chercher à se reproduire lui-même dans ses adoptions.
Mais c'était surtout contre l'organisation du pou-
34 HISTOIRE DE NAPOLÉON l».
voir exécutif que Bonaparte avait résolu de concentrer son attaque. Aussitôt que Sieyës eût exposé sa hiérarchie couronnée par le grand électeur, ]e général se récria avec véhémence : « Un pareil gouvernement était une création monstrueuse, composée d'idées hétérogènes qui n'offraient rien de raisonnable! ce grand électeur était Tombre décharnée d'un roi fainéant. Personne dans ce projet n'avait de garanties, car si l'électeur pouvait dominer les deux consuls, en les menaçant d'une destitution, il était lui-même placé sous le coup de l'absorption du Sénat. Quant à la séparation du ministère en deux départements, l'un de la paix, l'autre de la guerre, c'était une véritable anarchie, car ils avaient, avant tout, besoin d'ensemble et d'unité. Connaissez-vous, continua-t-il en s'adressant à Sieyès, un homme de caractère assez vil pour se complaire dans une pareiZ/e^tn^'ene? Avez-vous pu imaginer qu'un homme de quelque talent et d'un peu d'honneur voulût se résigner au rôle d'un cochon à l'engrais de quelque millions* ? »
La conception de Sieyès fut comme emportée parla violence de ces récriminations. Une seule de ces critiques était justifiée, celle qui était relative aux consuls de la paix Su de la guerre, et qui séparait de» attributions indivisibles par une distinction plus métaphysique que praticable. Le grand électeur irresponsable et sans action directe, mais non sans in* fluence, fut remplacé par un premier consul toutpuissant, accompagné de deux espèces de figurants n'ayant pour toute prérogative que le privilège d'élre