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CHAPITRE II

ORGANISATION DU GOUVERNEMENT CONSULAIRE. SA POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXTERIEURE.

Bonaparte n'avait d'abord demandé qu'une dictature de trois mois, le temps de donner à la France une constitution nouvelle ; il avait ensuite rédigé cette constitution en vue de perpétuer sa dictature en la décorant de quelques apparences légales; il fallait maintenant Tenraciner dans le pays au moyen du gouvernement et de la grande, armée des fonctionnaires, dans les institutions au moyen des lois organiques ; il fallait choisir le personnel des assemblées et des grands corps de l'État; il fallait obtenir la paix ou préparer la guerre; il fallait créer des ressources pour les besoins les plus urgents; il fallait enfin soumettre ou pacifier la Vendée. Avant tout, le Premier Consul dut songer à distribuer les rôles aux hommes dont il avait résolu de faire ses coopérateurs ou ses instruments. Sieyès ayant dédaigné un poste dont aucune attribution effective ne déguisait la nullité, Bonaparte choisit pour secondconsul Cambacérès, jurisconsulte exercé, plein de ressources, qui avait rédigé des projets de code

pour tous les gouvernements qui s'étaient succédé depuis le Comité du salut public. Conseiller clairvoyant, mais d'une inépuisable docilité; confident discret, prudent, avisé, toujours prêt à s'incliner devant le pouvoir établi, qu'il se nommât Robespierre, Sieyès ou Bonaparte; habile à parer les actes les plus corrupteurs de formes austères et spécieuses, maniant les lois avec la froide dextérité du prêtre qui ne croit plus à son idole, ce personnage était un serviteur précieux pour un despote, et il offrait en sa personne une parfaite image de ces légistes qu'on a vus à toutes les époques se faire les avocats consultants de toutes les tyrannies.

Le troisième rang échut à Lebrun, ancien secrétaire du chancelier Maupeou, rédacteur élégant et facile, condamné en politique comme en littérature à ne jamais traduire que les pensées d'autrui, personnification vivante des traditions administratives de l'ancien régime qui allaient être en partie restaurées. Audessous de cette trinité politique, dont les deux membres inférieurs n'avaient qu'une influence nominale, était constitué le ministère, dont la composition remontait aux premiers jours du consulat provisoire et ne fut pas sensiblement modifiée. Par la plus vaine des fictions, on avait inscrit dans la Constitution de ?an VIII le principe de la responsabilité ministérielle, comme si plusieurs pouvaient être responsables lorsqu'un seul peut tout et fait tout. Sous un tel régime, les ministres, quelle que fût leur valeur personnelle, ne pouvaient être et n'étaient que de simples commis. TaUeyrand avait reçu, en échange de ses services, la direction des relations extérieures ; présent duquel on

ne saurait dire s'il fut récompense ou punition, car bien que ses conseils fussent alors écoutés, Talleyrand méritait mieux qu'un poste en sous ordre, dans lequel il dut sitôt commencer l'apprentissage de servilité Dù se corrompit son génie. Pouché avait gardé à la police la place qu'il y tenait de la confiance du Directoire, encouragement dangereux donné à la trahison! L'importance de son ministère avait démesurément grandi en quelques semaines, comme il arrive toujours sous les pouvoirs absolus. Dans un pays libre, la police n'est qu'un rouage accessoire ; sous un régime despotique, elle est le moteur qui domine tout le système. Conservé malgré la répugnance qu'inspirait son incomparable supériorité dans l'art détromper, connaissant à fond les ressorts de son métier et le personnel des conspirations, admis dans la familiarité de plusieurs des hommes du vieux parti terroriste qu'il trahissait et patronnait en même temps, Fouché visait à devenir l'homme nécessaire, et Bonaparte le subit en effet, sauf à se repentir plus tard de n'avoir pas suivi en ceci les maximes de Machiavel.

Lucien remplaça au ministère de l'intérieur le ma* thématicien Laplace, choisi d'abord pour l'illustration de son nom, mais qui avait apporté dans les affaires la scrupuleuse minutie du savant, peu faite pour un tel temps et pour de telles fonctions. De tous les frères du Premier Consul, Lucien était la personnalité la plus marquante. Son éloquence fougueuse et tribunitienne, sa remuante activité rappelaient de loin la fièvre du tempérament fraternel ; mais il était compromettant faute d'esprit de conduite, et son intelligence^ d'ailleurs vive et rapide, manquait tout à la fois dû

mesureet de justesse. Il avait une ambition plus grande que ses facultés, et peu conciliable avec celle d'un homme qui n'en pouvait souffrir aucune autour de lui. Lucien avait enfin contre lui une chose encore plus difficile à pardonner que tous ses défauts, c'était l'immensité du service rendu en brumaire. En politique, des titres de ce genre sont toujours un gage assuré d'ingratitude, en raison des exigences qu'ils créent d'une part et de Tinsolvabilité qu'ils établissent de l'autre. Les autres membres du ministère étaient des honmies plus spéciaux que recommandaient soit leur expérience des affaires, soit leur aptitude administrative ou leur intégrité éprouvée, comme Gaudin aux finances, Abrial à la justice, Forfait à la marine, Ber^ thier à la guerre. On a souvent relevé le goût particulier que Bonaparte montrait pour les administrateurs probes. Ce goût est naturel chez un chef de gouvernement, qui a toujours intérêt à ce que les affaires se fassent régulièrement, mais il frappe surtout chez les despotes, à cause du contraste qu'il forme d'ordinaire avec leur conduite personnelle. Quoi de plus habile pourtant que de mettre des agents honnêtes au service d'une politique perverse? Telle est l'imbécillité humaine dans ces époques disgraciées, que ce triomphe est rarement refusé aux usurpations les plus iniques : on croit pouvoir les servir dans un certain ordre d'affaires, sans se rendre solidaire du reste de leurs actes; la probité se spécialise comme les facultés de l'esprit; elle ne reste plus assez entière pour créer une incompatibilité entre le maître et les serviteurs, et Ton voit Tinstrument se flatter de rester pur en concourant à un résultat qui ne l'est pas.

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Marety travailleur exact et infatigable, remplit les fonctions de secrétaire d'État et servit d'intermédiaire entre les consuls et les ministres. Le minislère n'avait rien d'ailleurs de la solidarité d'action et de pensée que ce mot implique dans les pays libres : chacun ne répondait que pour soi et ne se préoccupait en rien d'une marche collective. La dépendance étroite où l'on était placé vis-à-vis du Premier Consul faisait tout naturellement qu'on préférait n'avoir affaire qu'à lui seul. Plus on était obligé de lui sacrifier de ses propres opinions, moins on était disposé à faire des concessions envers tout autre ; et ce sentiment était poussé si loin que Talleyrand déclara, dès les premiers jours de son ministère, ne vouloir travailler qu'avec lui, à l'exclusion même des deux autres consuls. Les ministres n'avaient donc d'autre signification que celle qu'ils tenaient de leur valeur individuelle, et à ce point de vue les choix étaient habilement faits ; car les uns promettaient des administrateurs stricts et laborieux dont le besoin était vivement senti, les autres semblaient un gage donné à l'opinion qui ne demandait qu'à se laisser tromper. « Quel révolutionnaire, disait le Premier Consul à son frère Joseph, n'aura pas confiance dans un ordre de choses où Pouché sera ministre? Quel gentihomme n'espérera pas trouver à vivre sous l'ancien évêque d'Autun? L'un garde ma gauche, l'autre ma droite. J'ouvre une grande route où tous peuvent aboutir K »

Tous pouvaient y aboutir en efiet, à la condition de se contenter de ces vaines apparences et de renoncera

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