‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 10 sur 112 · Mémoires du roi Joseph · texte numérisé non relu

Mémoires du roi Joseph

tout ce qu'ils avaient aimé et servi jusque-là. 11 voulait établir à Tombrô de son pouvoir une sorte de terrain neutre sur lequel tous les partis eussent pu désarmer et se donner la main, toutes les opinions abdiquer à son profit; il se flattait de les rallier sans les satisfaire ; il lui semblait que sa propre grandeur devait leur tenir lieu de tout, qu'elle suffirait pour faire tous les frais de la réconciliation ; rêve que la lassitude universelle semblait autoriser, mais qu'un principe supérieur, impersonnel et désintéressé comme la liberté pouvait seul réaliser, parce qu'il n'est pas dans la nature de l'homme de sacrifier ses opinions ni même ses préjugés à un fait. Cette pensée, qui avait dicté au Premier Consul ses choix pour le ministère, fut aussi celle dont il s'inspira pour la composition du Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État, du Tribunat et plus tard de l'administration tout entière. Use plut à les peupler d'hommes de toute origine, dont le seul lien et le seul trait commun était l'hommage qu'ils rendaient à son pouvoir. Il ne s'apercevait pas qu'en se donnant à lui au prix d'un pareil reniement, ils ne pouvaient lui apporter que des dévouements de commande, et ne se donnaient en réalité qu'à sa fortune. Malheur à lui le jour où elle ferait défection! Mais il se flattait de les transformer par son ascendant comme il avait transformé le soldat fanatisé. On eût dit qu'il dépendait de lui d'anéantir le passé et que tout allait dater désormais du jour de son avènement; préoccupation salutaire si elle n'avait eu pour objet que le triomphe d'une cause désintéressée, profondément corruptrice du moment qu'elle n'était suggérée que par des mobiles

personnels. Bonaparte pouvait tout à Texception de €ette seule chose : élever sa personne à la hauteur d'un principe.

La nomination du personnel des grands corps de l'Ëtat offrait un immense appât aux ambitions. Elles en profitèrent avec Tavidité éhontée qu'elles ont toujours montrée dans les crises de ce genre, et qui fait si facilement illusion aux pouvoirs nouveaux, trop souvent disposés à voir l'élan du sentiment national dans ce qui n'est que Télan des convoitises. Le Sénat s'ouvrit aux fortunes déjà faites, aux situations acquises; il devint l'asile des illustrations auxquelles la vieillesse fermait la carrière active, ou la récompense de certains dévouements qui ne pouvaient être employés plus utilement. Parmi les premiers, Cabanis, Monge,Berthollet, Serrurier, Volney, DestuttdeTracy; parmi les derniers, Cornet, Pargues, Cornudet, Vernier, et tous ces députés des Anciens qui avaient rempli leur mandat en appelant les soldats dans l'enceinte législative. Le vieux Ducis repoussa seul un honneur qu'il fallait partager avec de tels collègues ; et ce qui peint le temps, son refus parut un acte héroïque. Le Corps législatif, réunion de muets appelés à voter silencieusement des lois que d'autres discutaient, fut composé de trois cents membres; foule anonyme du sein de laquelle aucune réputation ne pouvait surgir.

Les tribuns, sorte d'eunuques législatifs qui avaient la discussion sans le vote, c'est-à-dire la parole sans l'action, déconsidérés à l'avance par cette mutilation quelque peu ridicule qui les réduisait à l'état de simples virtuoses politiques, reçurent dans leurs rangs tout ce qui avait marqué récemment parmi les orateurs et

GOUY£RIffiMSNT CONSULAIRE. 51

les publicistes par la jeunesse associée au talent, à réloquence,àlagénérosité des sentiments. Le Tribunat étant le seul organe que la Constitution de Tan VIII eût laissé à la liberté de discussion, on ne s'était pas contenté de le paralyser en lui retirant toute influence effective sur les affaires, on avait voulu affaiblir son autorité morale en le condamnant par son rôle même à une opposition en apparence systématique; ce qui était fait pour ôter toute valeur devant l'opinion à ses critiques les mieux justifiées. Les tribuns, n'ayant en effet d'autre mission que de débattre contradictoirement les lois avec les conseillers d'État chargés de les proposer, se trouvaient placés, par leur institution même, vis-à-vis du gouvernement, dans une situation d'antagonisme inévitable dans lequel la masse du public ne pouvait voir qu'un parti pris. Dans de telles conditions, leur blâme paraîtrait affaire de métier, résultat prévu et réglé d'un rôle convenu ; leur éloquence perdrait toute prise sur les esprits, et tout ce beau feu se dissiperait en fumée.

Ainsi, à l'avantage de maintenir sous l'œil et sous la main du gouvernement tout ce qu'il y avait de jeune et d'ardent au sein des partis politiques, cette institution joignait celui de contraindre les oppositions à se dépenser en vaines paroles, et, de plus, elle avait pour effet de les discréditer et de les rendre suspectes à l'opinion. Par là furent condamnés à s'user dans des luttes sans retentissement et sans issue des hommes qui auraient illustré un gouvernement libre, comme Daunou, Benjamin Constant, Chénier, J.-B. Say ; d'autres qui auraient rendu de grands services par la solidité de leurs connaissances et la droi-

52 HISTOIRE DE NAPOLÉON l*.

ture de leur esprit, comme Ganilh , Sédillez, Ginguené, Thiessé, Andrieux. On eut soin d'ailleurs de leur adjoindre beaucoup d'hommes dont le dévouement était sûr, comme Chauvelin, Stanislas Gîrardin, Riouffe

Autant le Tribunat était disgracié par situation autant le Premier Consul avait prodigué les faveurs et les avantages au Conseil d'État, objet de toutes ses prédilections. Il avait fait de ce corps non-seulement une sorte d'officine législative chargée d'élaborer les lois, mais un véritable conseil de gouvernement associé à l'expédition même des affaires et collaborant avec les ministres. Il l'avait divisé en plusieurs sections, ayant chacune leur tâche, la guerre, la marine, les finances, l'intérieur, la justice. Il y appela les réputations les plus brillantes, les ambitions les plus actives; il lui donna des traitements égaux à ceux du Sénat , des missions de confiance, des gratifications extraordinaires, enfin un éclat qui effaçait celui des autres assemblées, afin que tous les regards se portassent naturellement de ce côté. Grâce à ce prestige calculé, le public s'accoutumerait insensiblement à oublier dans leur obscurité les députés et les tribuns qui représentaient la nation, pour se tourner vers les conseillers d'État qui ne représentaient que le pouvoir. On en viendrait peu à peu à attribuer à cette ombre d'assemblée délibérante placée aux côtés du Consul la valeur d'une véritable délégation nationale, et l'on aurait ainsi les apparences d'un contrôle sans en avoir les inconvénients. Le Tribunat, conception de Sieyès, que le Premier Consul n'avait subi qu*avec une extrême répugnance, pourrait alors être supnrimé comme une inutile superfétatiouc

Là se trouvaient réunis la plupart des coopérateurs de Bonaparte dans le coup d'État de brumaire^ Rœderer, Regnauld de Saint-Jean d'Angély, Boulay de la Meurthe, Real, Berlier, Régnier; quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes utiles à employer dans l'administration militaire, Brune, Marmont; des royalistes ralliés comme Devaisnes, Dufresne, Defermon; d*éminentes spécialités comme Ganteaume, Chaptal, Fourcroy. Ces hommes d'une incontestable capacité , initiés depuis longtemps à la pratique des affaires, étaient de précieux auxiliaires pour le vaste travail de réorganisation qu'avait entrepris le Premier Consul; et bien qu'ils aient reçu de lui leur direction, ils en furent au fond les véritables artisans. Quelque étendue qu'ait été d'ailleurs l'œuvre dont on doit leur rapporter l'honneur ou le blâme , elle fut infiniment moins difficile qu'on ne le supposerait au premier abord , grâce à la méthode expéditive que le maître avait mise à la mode : le despotisme simplifie tout.

Mais ce qui manquait d'une façon absolue à cette réunion de talents brillants et variés , c'était précisément la qualité que Bonaparte tenait le plus à leur voir attribuer par l'opinion, l'indépendance. Tous les membres du Conseil d'État avaient été ou ses complices, ou ses créatures, ou ses obligés; tous dépendaient de lui, tous tremblaient devant lui. Cette situation respective parlait plus haut que les prétendues hardiesses qu'il se plaisait à leur prêter^ pour leur créer à peu de frais la popularité qui s'attache aux assemblées libres. Il pouvait leur donner tous les genres d'autorité excepté celui-là. Il dépensa beaucoup d'art à faire croire que , selon la définition de

Rœderer, le conseiller d'État « était un tribun placé près de l'autorité suprême* > C'est dans ce but qu'il se rendait si souvent au milieu d'eux, y provoquait la critique et la contradiction, faisait répandre d£ms le public qu'un membre avait été jusqu'à lui couper la parole au milieu d'une discussion, sur quoi il s'était écrié avec une charmante bonhomie : « Laissez-moi continuer; après tout, il me semble qu'ici chacun a bien le droit de dire son opinion 1 » Mais tous ses efforts furent vains, le public ne crut jamais à l'indépendance du Conseil d'Etat. A Sainte-Hélène ménse, bien des années plus tard, il s'obstinait encore à you* loir accréditer cette légende; mais il y mêlait par inadvertance des récits qui contrariaient singulièrement ridée qu'il cherchait à en donner. Il racontait, par exemple, avoir dit un jour à un membre qui l'avait poussé à bout : c Dernièrement vous avez été bien loin ; vous m'avez réduit à me gratter la tempe : c'est un grand signe chez moi. Dorénavant évitez de me pousser jusque-là M » Ce jusqiÂe-là marque la limite au delà de laquelle on commençait à devenir factieux. Gomme Jupiter, il voulait être obéi sur un simple froncement de sourcil; mais il souffrait que l'opposition fût poussée jusque-là! D'après toutes les probabilités, l'histoire, pas plus que les contemporains, ne croira à l'indépendance, de ceux qui réglaient leur conduite sur de telles manifestations.

Au reste, ces actifs et habiles coopérateurs, esclaves désormais d'une fortune qui avait été en partie leur ouvrage, n'étaient pas de trop pour mener à bonss

Page 1