Journal de Stanislas Girardin
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le bonheur de la République aussi assuré qae sa gloire! »
Le Sénat n'en était pas moins mis en demeure d'imposer au Premier Consul le sacrifice de ses goûts mo • destes et désintéressés. Les sénateurs, malgré leur complaisance déjà proverbiale^ auraient pour la plus part désiré faire la sourde oreille, car s'ils étaient pusillanimes ils étaient aussi prudents, et ne voyaient pas sans effroi les folles allures de cette ambition effrénée. Mais ne pouvant songer à reculer en présence d'une sommation aussi directe que la motion du Tribunat, ils feignirent de prendre au sérieux le désintéressement du Premier Consul. En dépit des protestations de Cambacérès, ils affectèrent de croire que lui offrir une magistrature à vie serait outre-passer ses désirs, peut-être même offenser ses sentiments républicains, et ils proposèrent une simple prorogation de ses pouvoirs pour dix ans. Cette proposition fut acceptée, grâce surtout à Tronchet alors président du Sénat, esprit sensé et prévoyant, nullement hostile, mais justement alarmé des témérités du nouveau César. Le Sénat rédigea en conséquence un sénatus-consulte qui réélisait pour dix ans le citoyen Napoléon Bonaparte à dater de l'expiration des dix années pour lesquelles il avait déjà été nommé. Il y eut une seule voix d'opposition, celle de Lanjuinais, un des derniers survivants de la Gironde, digne de protester au nom des traditions de ce noble parti.
En apprenant le résultat de ce vote Bonaparte éprouva un véritable accès de fureur. Ces honneurs qu'il s'était déclaré prêt à accepter avec reconnaissance quels qu'ils fussent, n'étaient plus à ses yeux
qu'une sorte d'outrage; le Sénat n'avait plus aucun droit de les lui décerner, c'était de sa part une usurpation sur les droits du peuple; tel fut le sens de la réponse qu'il écrivit dans ce premier mouvement, et Ton ne sait à quelles extrémités l'aurait poussé sa colère d'avoir été pris dans son propre piège par les hommes sur lesquels il comptait le plus, si le sage Gambacérès n'était de nouveau intervenu avec ses ingénieux expédients. Puisque le Sénat montrait si peu de bonne volonté et comprenait si mal sa mission, que ne s'adressait-on à la nation elle-même beaucoup moins subtile et moins avare de ses faveurs? Le peuple souverain pouvait encore être bon à quelque chose. Il était absolument muet et annulé depuis la création des listes de notabilité ; mais on pouvait lui rendre la parole pour cette occasion, sauf à le faire rentrer ensuite dans le silence.
Grâce à ce stratagème le Premier Consul put tout à la fois dissimuler son mécontentement et prendre sa revanche de la déception que lui avait infligée le Sénat. < Sénateurs, dit-il dans sa réponse au message, le suffrage du peuple m'a investi de la suprême magistrature. Je ne me croirais pas assuré de sa confiance si l'acte qui m'y retiendrait n'était pas encore sanctionné par son suffrage. Dans les trois années qui viennent de s'écouler la fortune a souri à la République, mais la fortune est inconstante et combien d'hommes qu'elle avait comblés de ses faveurs ont vécu trop de quelques années... Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice : je le ferai, si le vœu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise. »
Ce qu'il ne disait pas toutefois dans cette déclaration
en style antique, c'est que ce nouveau sacrificéj au su* jet duquel il allait consulter le peuple avant de s'; soumettre, serait beaucoup plus étendu que celui que le Sénat avait voulu lui imposer; car au lieu d'une prorogation de dix ans, il se proposait de demander le Consulat à vie. On ne pouvait pousser plus loin la soif des sacrifices! Cette variante introduite dans la proposition du Sénat s'opéra au moyen du Conseil d'Ëtat dont la majorité était au fond aussi mal disposée que les sénateurs, mais ne pouvait qu'obéir au mot d'ordre. Dubois, le préfet de police, vint y déposer que le public était très-mécontent de ce qu'on n'eût pas décerné à Bonaparte le Consulat à vie, sur quoi on décida presque sans discussion que le peuple serait consulté sur la question de savoir si le Premier Consul serait nommé à vie. Rœderer, mû par un excèrs de zèle, y fit ajouter que Bonaparte aurait le droit de designer son successeur. Mais ce dernier, qui depuis quelque temps déclamait beaucoup contre l'hérédité, signe certain qu'il y pensait pour lui-même et qu'il voulait en donner l'idée aux autres, biffa de l'arrêté du Conseil la clause officieusement imaginée par Rœderer comme empiétant sur les droits du peuple. Le Monilet^du 11 mai 1802 annonça en conséquence, que des registres seraient ouverts dans toutes les mairies, dans les greffes des tribunaux et chez les notaires pour recevoir les votes sur cette question : •Napoléon Bonaparte sera-t-U élu Consul à vie?»
Tous les corps de TÉtat vinrent alors le féliciter de sa déférence pour la volonté nationale, et un immense mouvement d'adresses de congratulation fut provoqué chez les fonctionnaires de tout ordre afin de
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donner l'impulsion au peuple. On peut citer comme type de ces manifestations l'adresse de Beugnot, préfet de la Seine-Inférieure : « Chaque citoyen, disait-il, croira tout faire pour la patrie, en exprimant le vœu que la durée de vos pouvoirs soit la même que celle de votre vie. Si elle pouvait égaler celle de votre gloire les destinées de la France seraient fixées. Mais la nature compte et termine les jours de celui qui a le plus de droits à l'immortalité. »
Ce fut pendant cette sorte d'interrègne de trois semaines que Bonaparte fit voter par le Corps législatif deux lois ou plutôt deux institutions qui étaient à ses yeux comme les pierres d'attente du nouveau régime. L'une était le rétablissement de l'esclavage dans nos colonies, l'autre était l'établissement de la Légion d'honneur. La première de ces mesures fut déguisée sous le nom discret de projet relatif aux colonies resti^ tuées par le traité d'Amiens et aux autres colonies fran* çaises; elle rétablissait non -seulement l'esclavage, mais la traite et l'importation des noirs, comme avant 1789.
Rien n'était encore décidé à Saint-Domingue ; aussi avait-on évité avec soin de prononcer le nom de cette colonie et elle semblait rester en dehors de la mesure conformément aux solenndles promesses de Bonaparte, déjà violées en ce qui concernait la Guadeloupe. Mais un article spécial avait pourvu à cette lacune en statuant < que nonobstant toute loi antérieure le régime des colonies serait soumis pendant dix ans aux règlements faits par le gouvernement, » disposition obscure que le conseiller d'État rapporteur, ûupuy, interprétait fort clairement en disant « que dans les co-
lonies où les lois révolutionnaires avaient été mises à exécution (c'est-à-dire à Saint-Domingue), on se hâterait de substituer aux séduisantes théories un système réparateur dont les combinaisons, variant avec les circonstances, seiaient confiées à la sagesse du gouvernement. » A cet égard le passé répondait de l'avenir; mais il ne fut pas au pouvoir du gouvernement de réaliser ses bienfaisantes intentions, et les noirs, délivrés de leurs sauveurs par la fièvre jaune, se trouvèrent heureux de continuer à vivre sous le joug de ce que les défenseurs de là loi appelaient « une cruelle philanthropie. »
La Légion d'honneur était une création toute personnelle du Premier Consul; elle lui a survécu, car elle était fondée à la fois sur l'intérêt du gouvernement et sur la vanité des particuliers ; et elle est restée si chère aux amours-propres qu'il faut quelque indépendance d'esprit pour en parler librement. C'était peutêtre de toutes ses conceptions celle qui lui tenait le plus à cœur. Il appartenait en effet à celui qui avait mis tous les intérêts, toutes les libertés, toutes les fortunes et toutes les vies dans les mains du gouvernement, d'y mettre aussi, sinon l'honneur des citoyens comme le nom de l'institution semblait le dire, du moins leurs titres à la considération et à l'honorabilité. Que l'État s'efforçât de rémunérer comme il l'entendait les services qu'on lui rendait, rien de plus naturel et de plus légitime, car il ne fait en cela que payer sa dette ; mais qu'il s'érigeât en juge souverain des talents et des vertus dans toutes les sphères de l'activité humaine, qu'il prétendit classer le mérite et fixer à chacun la part de considération qui lui était due, c'était
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là une pensée qui ne pouvait germer que dans Tâme d'un despote, et qui ne devait plaire qu*à des cœurs sans fierté. Jamais une nation vraiment orgueilleuse ne lui eût reconnu une telle compétence, plus offensante que les privilèges même de la naissancei car le hasard n*a pas du moins la prétention de juger. Mais la vanité étant infiniment plus commune que l'orgueil, le calcul qui avait inspiré Bonaparte était juste et profond. Une institution qui spécule sur de telles faibleâi/ses est toujours assurée de réussir, mais le genre d'émulation qu'elle développe n'est pas de nature à élever le niveau moral d'une nation. Si un bon système de récompenses publiques est chose extrêmement rare et .délicate , que penser de celui qui dès le début impliquait la soif des distinctions, l'esprit d'intrigue et de servilijbé chez les justiciables, l'incompétence chez le juge? Tant que TÉtat récompense au nom d'un intérêt public nettement défini, il est dans son rôle et s'acquitte d'un devoir, mais du moment où il se transforme en grand pontife du génie, de la vertu et de l'honneur, il s'arroge une tâche au-dessus de sa portée, car le propre de l'honneur est de ne reconnaître d'autre juge que lui-même, et le génie comme la vertu échappent aux évaluations officielles. Ce n'était là toutefois que le côté moral de la question : la mesure avait au point de vue politique un inconvénient bien plus grave que celui de remplacer les mobiles élevés par une vanité mesquine et misérable ; c'était le danger d'ajouter un instrument de domination des plus puissants à toutes les prises que le gouvernement avait déjà sur la nation. Sa force était sans contre-poids, irrésistible, que deviendrait-elle avec un pareil moyen
d'influence agissant non plus par la contrainte , mais par une tentation universelle et incessante ?
Ce vice radical et indélébile d'une institution plus digne delà Chine que de la France de 1789, fut celui qui alors frappa le moins les esprits. Le projet était très-mal vu par l'opinion, la preuve en est dans ce fait qu'il fut combattu avec une très- grande vivacité au sein du Conseil d'État où Ton n'était guère porté à l'opposition, et qu'il passa à quelques voix de majorité seulement dans le Tribunat et le Corps législatif même épurés; mais ses adversaires Mathieu Dumas, Thibaudeau, l'amiral Truguet d'une part, Savoye Rollin et le marquis de Chauvelin de l'autre, le repoussèrent comme favorable aux préjugés aristocratiques. Ils ne s'aperçurent, pas ou peut-être n'osèrent pas s'apercevoir, qu'il était encore bien plus favorable au despotisme, car les distinctions dont le gouvernement devenait le dispensateur étaient de nature à lui donner une action puissante sur les classes les plus indépendantes par leur position. Au reste , personne ne caractérisa mieux l'institution que son auteur lui-même, lorsqu'après avoir épuisé les sophismes pour la justifier, il en avoua nettement l'esprit et le but dans un mouvement d'impatience. On sait la réponse qu'il adressa à Berlier et à Truguet au milieu de la discussion au Conseil d'État : « On appelle cela des hochets^ s'écriat-il, eh bien, c'est avec des hochets qu'on mène les hommes ! Je ne dirais pas cela à une tribune^ mais dans un conseil de sages et d'hommes d'État, on doit tout dire. Je ne crois pas que les Français aiment la liberté et l'égalité; ils n'ont pas été changés par dix ans de révolution; ils sont ce qu'étaient les Gaulois, il leur faut
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des distiiiCtions. Voyez comme le peuple se prosterne devant les crachats des étrangers I » C'était assez dire qu'il ne voulait pas contrarier le goût français, et que l'institution n'était favorable ni à la liberté ni à Tégaiité, bien que ses statuts imposassent aux légionnaires le serment de défendre ces deux principes. Il ne pou vait mieux réfuter ses propres déclarations sur la n cessité « de créer des institutions intermédiaires entr le gouvernement et la nation, de jeter quelques blocs de granit au milieu de tous ces grains de sable qui formaient le peuple français. » C'était en effet tout le contraire qu'il faisait, puisqu'il renforçait encore le gouvernement en mettant dans ses mains un levier d une puissance incalculable. La vérité est qu'il voyait, selon son expression , dans la Légion d'honneur un moyen de plus de mener les hommes^ c'est-à-dire d'exploiter leurs passions et leurs faiblesses, de les tromper, de les abaisser, de les asservir.
Pendant ce temps, les registres avaient été envoyés au Sénat, qui en Ot le dépouillement. Les votes affirmatifs montaient à plus de trois millions cinq cent mille ; les opposants ne comptaient que quelques milliers de voix. Mais leur petit nombre avait un commentaire significatif, c'était l'entraînement, l'intimidation, l'absence de tout contrôle. La Fayette motiva son vote en écrivant sur le registre « qu'il ne pouvait voter une telle magistrature tant que la liberté politique ne serait pas garantie. > Il développa ses motifs dans une lettre adressée au Ptemier Consul. Après lui avoir exprimé sa reconnaissance pour le service qu'il avait reçu de lui, il disait : « Il est impossible que vous, général, le premier dans cet ordre d'hommes
qui pour se comparer et se placer embrassent tous les aèctes, vouliez qu'une telle révolution, tant de victoires et de sangy de douleurs et àe prodiges n'aient pour vous d'autre résultat qu'un régime arbitraire! » Ce conseil, qui ne fut pas écouté, mit fin à leurs relations, et la Fayette rentra dans sa retraite pour n'ei plus sortir jusqu'à la chute de l'Empire. H est des temps déshérités où l'on voit toute une nation se précipiter vers la servitude. L'avis d'un seul honune qui ose résister au courant a plus de poids alors que celui de tout un peuple. La France, la vraie France de 1789, toujours vivante malgré le vertige momentané des esprits, était toute entière en la Fayette. Il pouvait dire avec le poète : Rome est toute où je suisl
Mais ce n*étaitpas tout que d'avoir vaincu» il fallait encore profiter de la victoire, et c'est dans cet art surtout qu'excellait Bonaparte. On a vu comment du traité d'Amiens il avait fait sortir, malgré les répugnances des sénateurs , une prorogation de pouvoir pour dix ans ; conunent ensuite de cette prorogation de dix ans, il avait tiré par une sorte de tour de prestidigitation le Consulat à vie. Il allait maintenant se servir du vote sur le Consulat à vie pour une opération analogue, car il fallait lui faire porter tous ses fruits. Ceux qui après ce nouveau succès le croyaient rassasié de pouvoir au moins pour un temps, purent voir combien ils connaissaient mal cette ambition jamais assouvie et possédée de ce que l'Ëcriture appelle < la voracité de Tabtme. » En essayant d'apaiser la soif qui le dévorait on n'avait fait que l'irriter.
Le jour où le Sénat lui porta le résultat du recensement des votes, le 3 août 1802, la France apprit parie
discours du Premiar Consul, qu'en votant la magistrature à vie» elle avait aussi voté des institutions nouvelles, et qu'il allait interpréter le plébiscite avec autant de liberté que le sénatus-consulte : « Sénateurs, dit-il, la vie d'un citoyen est à sa patrie. Le peuple français veut que la mienne tout entière lui soit consacrée. J'obéis à sa volonté. £n me donnant un nouveau gage, un gage permanent de sa confiance, il m'impose le devoir d'étayer le système de ses lois sur des institiuions prévoyantes...* »
Le plan de ces institutions prévoyantes était déjà disposé et rédigé de toutes pièces. Elles avaient bien entendu pour but « de mettre la liberté et Tégalité à l'abri des caprices du sort et de l'incertitude de l'avenir. » Il n'était pas un acte d'oppression, pas une mesure tyrannique qui ne fût mise sous la protection de cette formule magique; on eût dit qu'elle avait la vertu de purifier les actes les plus iniques, et loin de s'étonner de la dérision insultante dont elle était perpétuellement l'objet, on continuait à y voir un hommage rendu aux principes de la Révolution, illusion qui serait inexplicable si l'on ne se souvenait que la démocratie de ce temps, indifférente à la liberté, n'était plus attachée qu'à ses intérêts, dont Bonaparte représentait encore le triomphe et la consolidation. Les modifications apportées à la Constitution de l'an VIII supprimaient entièrement les faibles apparences de contrôle et de garantie qu'on y avait laissé subsister. Les listes de notabilité étaient remplacées par des assemblées de canton désignant des candidats, soit pour les justices de paix, soit pour les conseils municipaux, et par des collèges électoraux d*arron-
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dissement et de département. Les coll«^ges d'arrondis sement composés au plus de deux cents membres^ désignaient des candidats pour le Tribunat; les collèges de départements, composés au plus de trois centsmembres^ présentaient des candidats pour les conseils généraux,
. le Corps législatif et le Sénat. Tous ces électeurs, dont le rôle se bornait à combiner des candidatures que le gouvernement seul pouvait transformer en choix, étaient nommés à vie par les assemblées de canton. Le Tribunat, réduit à cinquante membres, était divisé en sections et délibérait à huis clos, à côté du Conseil d'État, dont il n'était plus qu'une succursale. Celui-ci voyait lui-même, avec un déplaisir très-marqué, ses attributions fort diminuées par suite de la création d'un conseil privé, chargé de donner son avis sur les traités et de préparer les sénatus-consultes. Le Gonseil d'État avec toute sa docilité ressemblait encore trop à une assemblée libre ; Bonaparte y rencontrait
> parfois des semblants de contradiction. Le Sénat seul gagnait un énorme accroissement d'autorité. Il pouvait suspendre la Constitution, casser les arrêts des tribunaux, interpréter la Constitution par des sénatus-consultes, dissoudre le Corps législatif et le Tribunat; mais ce qui réduisait à néaut ces attributions si magnifiques en appareiice, c'est qu'il ne pouvait faire tout cela que^ur l'initiative du gouvernement^ ^ disposition trop souvent passée sous silence et qui montre au profit de qui le Sénat avait reçu cette formidable extension de pouvoir. Le Premier Consul, si prodigue envers cette assemblée, avait voulu se traiter
1. Article 56 du Sénatus-consulte organique de la Constitution.
beaucoup plus modestement lui-même; il n'avait accepté que le droit de faire grâce et de désigner son successeur, modération vraiment digne d'être admirée, si elle ne trouvait son explication dans l'article que je viens de citer. Il s'était en outre réservé, nonobstant le droit des collèges électoraux, la faculté de nommer quarante nouveau! sénateurs sans présentation préalable de candidats. Grâce à cette faculté et à la création des sénatoreries, le Sénat était désormais à Tabri de Tesprit de sédition.
Quelques anciens constituants de 91, dont Camille Jordan s'étaitfait Torgane, avaient poussé au changement d'institutions; ils avaient été jusqu'à demander le rétablissement de la monarchie en faveur de Bonaparte, dans l'espoir d'obtenir de lui en échange le rétablissement des formes et des garanties constitutionnelles. Camille Jordan exprima avec éloquence ces généreuses illusions dans une brochure qui eut un grand retentissement*. Après avoir rendu l'hommage le plus flatteur aux services et aux talents de Bonaparte, il constatait que sa personne était tout dans nos institutions; il rappelait que l'ordre n'est rien sans la liberté. Il se demandait ensuite ce que le Premier Consul allait faire de son pouvoir : « il a moissonné, disait-il, tous les lauriers de la guerre; il s'est assis au sommet de la puissance ; il a épuisé les louanges que la renommée prodigue aux victorieux; que peutil rester à cette âme ardente , avide d'émotions nouvelles, tourmentée du besoin des grandes choses, si ce n'est de profiter d'une situation unique dans les
1. Vrai sens du vote national sur le Consulat à vie, sans nom d'auteur.
annales du monde pour améliorer les destinées de l'espèce humaine, de poser lui-même à ce pouvoir immense dont il est investi la limite que réclame la justice, et de mener sans crainte avec le souple lien des lois populaires une grande nation dans ces voies brillantes tracées par les lumières du siècle? Yoilà ce que TEurope attend de lui; voilà ce qui donnera sa vraie mesure. »
La réponse de Bonaparte à ces nobles exhortations ne se fît pas attendre : il fît saisir la brochure de Camille Jordan comme factieuse. *
« Je les ai laissé aller, dit-il au Conseil d'État, j'ai reçu tous leurs plans, et j'ai été mon train. .. . La î^yette et Latour Maubourg m'ont écrit qu'ils diraient oui, à à condition que la liberté de la presse serait rétablie. Que peut-on espérer de ces hommes qui sont toujours à cheval sur leur métaphysique de 1789? La liberté de la presse I Je n'aurais qu'à la rétablir, j'aurais de suite trente journaux royalistes, autant de journaux jacobins, et il me faudrait gouverner encore avec une minorité ! »
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