‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 92 sur 112 · INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION PUBLIQUE

marquer de son empreinte toutes les intelligences plus développées. Étant donné le goût invétéré de la nation pour les faveurs gouvernementales, on était sûr de voir tous les pères de familles étendre la main vers les six mille quatre cents bourses. « Quoi de plus doux, disait Rœderer, que de voir ses enfants en quelque sorte adoptés par l'État, au moment qu'il s'agit de pourvoir à leur établissement? » Rien de plus doux en effet, si ce n'est de les voir adoptés dès le berceau, ainsi que nos utopistes l'ont souventrêvé, et detrans^ former l'État en un immense ho^e des Enfants trouvés, L'État s'assurait par là une vaste émulation de convoitises parmi 1«5 parents, et parmi les fils une pépinière d'agents dociles et dévoués. C'était là le renversement de l'ordre naturel des choses; car si l'accès de l'instruction doit être facile et ouvert à tous à son degré inférieur, elle ne peut que gagner, à mesure qu'elle s'élève, à être le prix d'un labeur volontaire et persévérant. ,

L'inévitable résultat du système entier était la routine dans les méthodes, la stagnation dans l'enseignement, l'inertie dans les maîtres; car l'instruction ne peut se passer du stimulant de l'activité libre ; elle a besoin d'être vivifiée et renouvelée incessamment par la concurrence des énerçies individuelles, et les monopoles n'y ont jamais produit qu'une languissante et stérile immobilité. Ghassiron releva quelques-unes des lacunes du plan de Fourcroy; il réclama des « maisons d'institution pour les instituteurs, » comme en Allemagne, des chaires d'économie politique et rurale, comme à Milan. Duchesnes prouva avec beaucoup de raison qu'avec l'argent consacré aux six mille

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quatre cents bourses, on pouvait organiser sur-lechamp la gratuité de l'instruction primaire, en la réduisant, il est vrai, au plus strict nécessaire. Il évaluait la dépense à un peu plus de quatre millions. Mais Siméon se hâta de réfuter te « roman d'instruction gratuite. » Le peuple, disait-il, ne la désirait nullement; il faudrait forcer les parents à se soumettre à cette obligation, comme on faisait autrefois pour la corvée. Fourcroy compléta cette réfutation en exagérant la dépense pour discréditer l'institution, selon une méthode assez connue. Il évaluait ces frais à au moins vingt millions. Toutes les objections furent ainsi mises à néant; j'ai dû les rappeler pourtant afin de montrer que si ce mauvais système prévalut alors, ce ne fut ni par ignorance ni par erreur, mais en vertu d'un choix logique et raisonné, d'un plan parfaitement lié à l'ensemble de la politique consulaire.

Le traité d'Amiens était signé depuis la fin de mars 1802, mais on en avait retardé la présentation au Corps législatif en vue de la grande manifestation que je vais bientôt raconter. Après de longs débats motivés par une défiance réciproque, Joseph et Cornwalis avaient fini par se mettre d'accord sur les deux difficultés les plus apparentes de la négociation, c'est-àdire sur la question de Malte et des prisonniers ; tuais le Premier Consul n'avait pu, malgré ses efforts, amener le cabinet anglais à reconnaître la République ligurienne, non plus que la Cisalpine et le royaume d'Ëtrurie. Cornwalis avait offert la reconnaissance pour ce dernier royaume seulement, mais à la condition que le Piémont fût déclaré indépendant, ce que Bonaparte refusa obstinément. Tous ces refus étaient

peu rassurants pour ravenir, et le Premier Consul fit dès lors connaître de quelle façon il entendait en tirer parti : « Puisque Sa Majesté Britannique, disait-il dans une note adressée à Joseph, refusait de reconnaître ces trois Etats.... s'ils venaient à chercher un refuge dans une incorporation à une grande puissance continentale, Sa Majesté Britannique perdrait donc le droit de s'en plaindre, > singulier raisonnement qui équivalait à dire que refuser de reconnaître un commen«ement d'incorporation, c'était accepter l'incorporation complète I Une autre de ses prétentions n'était pas moins alarmante, en raison de Texorbitante susceptibilité qu'elle annonçait : Joseph eut l'ordre de demander que l'extradition des meurtriers et des faussaires fût étendue < aux libellistes, » c'est-àdire aux écrivains proscrits qui attaquaient en Angleterre la politique du Consul. Une lui suffisait plus d*avoir tué la liberté en France, il ne pouvait la supporter même chez les nations voisines. « On est étonné, disait Talleyrand dans une note à Jqseph, qu'un gouvernement qui s'honore d'être avancé dans la civilisationy tolère sur son territoire d'aussi dégoûtants libelles et leurs misérables auteurs M »

Ainsi la civilisation eût consisté à violer la Constitution anglaise qui consacrait la liberté de la presse, et à livrer des exilés, au mépris du droit des gens, pour complaire au Premier Consul! Ses exigences furent repoussées, mais c'était un présage menaçant pour la paix future qu'il eût osé les produire. Tout entier à la joie de voir la tranquillité assurée, le public

1 Talleyrand à Joseph, 2 féyrier 1802.

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ignora ces fâcheux symptômes ; la paix avec l'Angleterre était à ses yeux la paix avec toute l'Europe, il en jouit avec ivresse. C'est cette reconnaissance sans mélange mais non sans illusions, que Bonaparte avait résolu d'exploiter en tenant en réserve la ratiOcation du traité d'Amiens pour former conmiele couronnement de la session législative.

Les ennemis du dehors étaient vaincus connue ceux du dedans, l'opposition était abattue, la presse muette et enchaînée; le moment était venu pour le Premier Consul de recueillir le fruit de cette longue série d'actes préparatoires qui remontaient à la publication du parallèle entre Cromwelly César et Bonaparte. Qu'il eût dès cette époque la pensée de se faire décerner un pouvoir non plus temporaire, mais viager et au besoin héréditaire, il est impossible d'en douter. Le public ayant toutefois montré plus de surprise que d'empressement à se rendre à l'invitation qui lui était adressée, on avait ajourné le projet; mais tous les actes du Consul avaient depuis lors tendu vers ce but unique. C'était en vue de ce plan favori qu'il avait conclu le Concordat, moyen sûr d'enrôler la remuante armée des prêtres; qu'il avait rappelé et caressé les émigrés, propagateurs naturels des mœurs et des idées monarchiques ; qu'il avait montré à la France un roi de sa façon en la personne du roi d'Étrurie; qu'il avait mis au-dessus de la Constitution l'autorité des sénatus-consultes ; qu'il avait provoqué à Lyon les serviles ovations des Cisalpins; qu'il avait à Paris chassé du Tribunat et du Corps législatif tous les hommes qui auraient pu faire entendre à leur pays les accents d'une voix libre. Ceux qui ne voient pas la

progression et rendialnement de ces actes, justification éclatante de l'opposition qui s'efforça d'«n arrêter le fatal développement, ceux-là ne sont pas dignes de tenir la plume de Thistorien. Le terrain étant ainsi préparé, il était temps de donner à tous ces faits leur conclusion naturelle en portant hardiment la main sur le pouvoir suprême. Cependant au moment d'agir, Bonaparte hésitait. C'est qu'en dépit de tout ce qu'il avait fait pour corrompre l'opinion et entraîner le sentiment public, il était à peu près seul à désirer cette transformation critique. Sauf ses frères et quelquesuns de ses familiers, monarchistes décidés, tels que Talleyrand, Rœderer, Regoault de Saint-Jean-d'Angely, Cambacérès, personnages d'ailleurs intéressés à entrer dans ses vues, personne n'éprouvait le besoin de voir accroître le pouvoir déjà écrasant d'un homme qui paraissait redoutable aux moins clairvoyants par l'impétuosité, la violence de ses passions et par son indomptable orgueil. Depuis longtemps ses désirs n'étaient plus un secret, car tout marchait vers le dénoûment prévu ; mais comme on en craignait la réalisation sans oser y mettre obstacle, on s'abstenait également d'y concourir et de s'y opposer; c'était tout ce qu'on pouvait attendre de l'inertie de cette génération lassée.

Cette attitude neutre et passive qu'il trouvait jusque dans son entourage embarrassait souverainement le Premier Consul, qui voulait répéter ici la comédie si bien jouée dans la Consulte de Lyon et avoir l'air de céder presque malgré lui au voeu unanime de la nation. N'ayant plus à vaincre d'obstacle matériel, il voyait se dresser devant lui cette nécessité morale

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qui lui faisait un devoir, au nom même de la durée de «on œuvre, de couvrir ses vues égoïstes du prétexte spécieux des intérêts généraux et de la volonté nationale, et il sentait au dernier moment que Tapparence même de ce prétexte allait lui manquer. De là son trouble, sa timidité extraordinaire lorsqu'il fallut agir et se prononcer. Il était arrêté et convenu depuis longtemps qu'on allait terminer la session en réclamant pour lui une augmentation de pouvoir, mais lorsqu'il fut question de décider dans quelle mesure et sous quel titre elle lui serait décernée, Cambacérès, qui était alors son confident le plus intime, ne put tirer de lui un seul mot de nature à l'éclairer sur ses secrets désirs. Voulait-il une simple prolongation de pouvoir ? Voulait-il être Consul à vie, protecteur, président , empereur ou roi ? Cambacérès ne put rien savoir. Tout ce qu'il en put obtenir, en employant les plus pressantes instances, c'est que quelle que fût la récompense dont les grands corps de TÉtat le jugeraient digne, il l'accepterait avec reconnaissance. Avec quelques conseillers d'Etat qui voulaient avoir toute sa pensée, il poussa encore plus loin la dissimulation ; il leur déclara qu'il était satisfait de ses honneurs et ne voyait pas la nécessité de les accroître. Ayant tout préparé pour l'exécution de ses desseins il voulait qu'on lui fît violence, qu'on feignît de lui imposer ce qu'il brûlait de prendre. 11 se croyait sûr d'avoir été deviné par le Sénat, et il n'admettait pas qu'ayant été deviné il ne fût pas obéi. Enfin il lui semblait impossible qu'on osât lui offrir la partie quand il ne tenait qu'à lui de prendre le tout. La détermination du but étant ainsi laissée au zèle

spontané des sénateurs, on adopta pour moyen une motion du Tribunat. Il y avait un raffinement ingénieux et cruel à faire prendre une telle initiative au Corps qu'on venait de mutiler : on lui portait le dernier eoup en exploitant son ancienne réputation d'incorruptibilité, et en déshonorant sa mémoire. Le jour qù le traité d'Amiens fut communiqué à cette assemblée,, le 6 mai 1802, son président Chabot de TÂllier, aussitôt la lecture achevée, proposa que le Tribunat émît le vœu « qu'il fût donné au général Bonaparte, Premier Consul, un gage éclatant de la reconnaissance nationale. » Le trait le plus curieux de Tictrigue, c'est que Chabot ne se doutait de rien : on lui avait fait croire quïl ne s'agissait ici que d'un simple témoignage honorifique*. La proposition fut aussitôt votée qu'émise , et Siméon vint à la tète d'une députation apporter à Bonaparte le vœu du Tribunat. Après avoir retracé les grandes actions du héros dans un langage hyperbolique, « je me hâte, disait Siméon, je crains de paraître louer quand il ne s'agit que d'être juste. Nous attendons que le premier Corps de la nation se rende l'interprète de ce sentiment général dont il n'est permis au Tribunat que de désirer et de voter l'expression. » Le Premier Consul resta fidèle à son attitude énigmatique. « Il ne désirait d'autre gloire que celfe d'avoir rempli sa tâche. Il n'ambitionnait d'autre récompense que l'affection de ses concitoyens. La vie ne lui était chère que par les services qu'il pouvait rendre à la patrie, et la mort n'aurait pas d'amertume pour lui si ses derniers regards pouvaient voir

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