‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 97 sur 112 · Moniteur du 30 juillet · texte numérisé non relu

Moniteur du 30 juillet

k. Moniteur d\i !•' septembre (extrait du Mercure).

RUPTURE DU TRAITÉ D'aMIENS. ' 463

Bonaparte avait organisé une presse spéciale, chargée exclusivement d'insulte^ l'Angleterre et de déchirer son gouvernement. 11 y employait le misérable Barrère, descendu au rôle d'espion de police et d'aboyeur à gages, Fiévée, qui lui adressait d'Angleterre des articles'pour le Mercure^ indépendamment de ces lettres vides, vagues ej ternes, quoique parfois spiritaelles, qu'on a imprimées depuis: Il y employait encore des esprits excentriques et dévoyés, tels que Montlosier, des hommes capables de tout, tels queHéhée ou Beauvoisin qu'il envoyait en Angleterre pour y écrire à la fois des libelles et des rapports secrets sur les émigrés, des renégats enfln, tels queceGoldsmith, qui réfugié en France à la suite d'une condamnation judiciaire, rédigeait en anglais VArguSy et déversait à prix d'argent l'outrage et l'infamie sur son pays netal. Mais ces représailles ne suffisaient nullement, au Premier Consul, elles ne diminuaient en rien son irritation, car on ne les lisait pas ; et le public avide de tout ce qui s'attaquait à son pouvoir n'accordait aucune attention à ces ripostes payées. Il y avait un coin de terre en Europe, un seul, où Ton pouvait critiquer librement ses actes et sa personne, où l'on pouvait, chose mille fois plus insupportable que les injures, lui dire la vérité à lui, Vhomme devant lequel Vunivers $'UaU tu^ selon l'expression, de la brochure de Fontanes; il ne voyait plus dans le monde que ce point unique d'où l'on osait encore le braver, et ses yeux ne pouvaient s'en détacher. Il eût voulu l'anéantir. Si l'on veut se faire une idée de son exaspération, onn'a qu'à se rappeler le paroxysme de colère dans lequel l'avaient été ks attaques des

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journaux de Paris à l'époque des interpellations de Dumolard, au sujet de l'occupation de Venise en 1797* Et depuis lors, que de batailles gagnées, et quels pas de géant, non-seulement vers le pouvoir suprême, mais vers la domination de l'Europe I II se considérait aujourd'hui comme à la veille de devenir le maître du continent; il croyait n'avoir plus^qu'à étendre la main pour saisir le sceptre du vieil empire d'Occident; et tous ses plans si bien formés pour concourir à ce dénoûment allaient être discutés, analysés, percés à jour par une presse active, vigilante, qui pénétrait partout. Ses indignes procédés envers les peuples faibles, ses hypocrites usurpations couvertes par les mensonges du Moniteur, ses violences envers la Hollande, envers l'Italie, envers la Suisse, envers l'Espagne, ses ruses si artistement combinées, toutes les surprises enfin qu'il avait réalisées jusque-là et celles qu'il méditait pour l'avenir, elles allaient être incessamment dénoncées, démasquées, commentées par mille témoins implacables, dont les regards plus clairvoyants que ceux des gouvernements tombés dans l'imbécillité, étaient assidûment fixés sur lui, et dont la voix serait d'autant mieux entendue, qu'elle ne serait plus couverte par le bruit des armes. Il faut le dire bien haut, dans son exécration de la presse anglaise, il n'obéissait pas seulement à l'emportement de son intraitable orgueil, mais à une nécessité logique ; il n'était que conséquent avec lui-même. La politique telle que la pratiquait Bonaparte depuis son élévation au Consulat, était incompatible avec l'existence d'une presse libre, non-seulement en France, mais en Europe. Supposez des écrivains exposant li-

brement jour par jour, même sans les juger^les actes de son intervention dans ces divers pays, rien de ce qu'il y avait fait n'eût été possible. Pour maintenir ces résultats acquis, pour consommer ceux qu'il préparait, une chose lui était indispensable : le silence.

Il lui fallait le silence,. et dès le jour où il fut convaincu qu'il ne pouvait l'imposer à l'Angleterre par l'intimidation, il revint à la pensée de lui faire la guerre. Sans doute le choix du moment n'était pas arrêté dans son esprit; il était engagé dans plusieurs entreprises qui lui défendaient à tout prix de rompre brusquement, mais à partir de l'échec des propositions d'Otto, le projet de recommencer les hostilités est flagrant, et tout en jetant le défi à son adversaire, il prend de loin ses précautions en prévision de cette rupture. Dès le 26 juillet, le Moniteur annonce que le Premier Consul n'a jamais eu l'intention de conclure un traité de commerce avec l'Angleterre; ce n'était là qu'une revanche des premières déceptions d'Otto. Les derniers refus de lord Hawkesbury ne sont pas plutôt •formulés (fln d'août 1802), qu'il lance le décret qui réunit définitivement à la France le Piémont et l'île d'Elbe (commencement de septembre), et il se dissimule si peu les conséquences de cette mesure, que tout en affectant de dire que les « puissances n'y prennent aucun intérêt, » il écrit à M. de Saint-Marsan « qu'il soutiendrait au besoin une guerre s'il le fallait pour s'en assurer la possession. *• Il se hâte aussitôt d'y enraciner sa domination au moyen des colonies militaires (17 septembre), disposition empruntée aux Romains et qui rendait la conquête plus odieuse en attribuant une partie du sol à des étrangers qu'on

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implantait de force au milieu des populations vaincues. Mais ce n'était pas assez de confisquer le pays et de s'annexer les peuples, il fallaitque TEuropefût convaincue que ceux-ci étaient enchantés de ce changement de fortune, et les moyens qu'il employait pour propager cette opinion ne doivent pas être passés sous silence. Il s'était adressé à lui-même des députés de Tfle d'Elbe, auxquels il avait confié la mission de venir le remercier d'avoir bien voulu s'emparer de leur pays. Ces pauvres gens venaient d'arriver à Paris, assez embarrassés deleurrôle : «Les députés de l'tledTElbe, écrivait- il à ce propos, seront présentés au ministre de la guerre qui leur donnera à dîner, les présentera aux ministres, aux généraux, etc. Le ministre de la guerre levr fera donner à chacun trois mille francs; il leur fera connaître qu'à leur présentation du 15 (au Consul), ils pourront faire un petit discours dans kqvd ils parleront du plaisir qu'ont les habitants de l'île d^EWt d^ètre réunis à la France *. »

Le Premier Consul ne pouvait en aucune façon ignorer le profond mécontentement que la réunion de l'île* d'Elbe et du Piémont devait causer à l'Angleterre ; les négociateurs anglais s'étaient maintes fois expliqués à ce sujet; mais connaissant le désir extrême que le gouvernement britannique avait de conserver la paix, il" n'avait vu dans cette dangereuse légalisation d'un fait déjà existant mais non passé à l'état de droit qu'un moyen de plus de l'intimider en faisant surgir inopinément devant lui l'épouvantail de la guerre. Le coup était très-risqué, car c'était là un

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