‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 1 sur 48 · RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

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cens qu'on n’a plus pour l’idole, on le prodigue encore à ses adorateurs. L’histoire n’est pas faite pour de tels rôles, qui ne se concilient ni avec le calme de l’équité ni avec la dignité du juge.

Aujourd’hui que la détraction et l’apologie ont, en s’épuisant elles- mêmes , préparé tous les éléments d’une complète instruction, le moment semble venu pour des appréciations plus clairvoyantes. Si j’ose, après tant d’illustres contemporains, publicistes, philosophes, historiens, poètes, interroger à mon tour une figure que si peu d’entre eux ont pu iixer impunément, mon unique prétention est de mettre à profit le bénéllce du temps. Les renseignements abondent, les mobiles sont mieux connus, les faits mieux éclaircis, les faux prestiges se dissipent. Quant aux passions qu’éveille en nous le souvenir de la part que la mémoire de Aapoléon a eue de notre temps dans les défaites de la liberté, il est maintenant assez facile de s’en défendre. Le présent, devenu moins sévère, ne permet déjà plus de désespérer de l’avenir. Je ne me sens ni les préventions de la haine ni les superstitions de l’enthousiasme , et je repousserais comme une honteuse servitude toute opinion qui pourrait m’empêcher de m’incliner devant la vraie grandeur.

Il y a, d’ailleurs, dans l’histoire une force d’apaisement qui protège l’âme contre le fanatisme de l’esprit de parti. Si elle nous offre le spectacle décourageant de défaillances, de chutes et de contradictions sans nombre, elle nous montre, par des traits plus frappants encore , qu’il y a dans la civilisation une tendance constante à leprendre et à élever son niveau. Mlle nous montre surtout que nous sommes tou-

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jours les artisans de nos propres destinées, et qu’il a toujours dépendu d’un peuple de ne pas se créer les nécessités sous le joug desquelles il a dû ensuite se courber. En dépit de certaines apparences mal comprises, l’histoire n’est pas une école de fatalisme, elle est un long plaidoyer en faveur de la liberté humaine.

Cet enseignement, qui est de tous les temps, ressort avec une force particulière de la marche progressive du siècle où naquit Napoléon jusqu’aux commencements de la Révolution française, et les déviations qui surviennent plus tard ne sauraient en affaiblir la portée. Jamais activité n’a été plus libre malgré ses entraînements, plus rationnelle malgré ses illusions, jamais les hommes ne se sont élancés vers la vérité avec une ardeur plus généreuse et plus sincère. Le succès de leurs efforts a pu être compromis par les passions, iJar les fautes, par l’empire des préjugés anciens et les obstacles inhérents à la pratique des choses, mais leurs efforts n’ont pas été perdus. Une foule de grands hommes avaient agrandi, renouvelé tous les domaines de la science et de la pensée; ils avaient fait prévaloir une idée plus élevée de la dignité humaine, une conception plus étendue des droits des peuples et des individus; ils avaient combattu tous les genres de servitude, ils avaient réconcilié la politique avec la justice et la liberté. Ils avaient adouci les mœurs, à ce point qu’on semblait vouloir faire grâce aux abus pour leur laisser le temps de mourir de leur mort naturelle.

En cela, le xviii® siècle était-il une exception, pour-

suivait-il une utopie? Non; il continuait ses devanciers : le XVI®, qui avait vu naître la Réforme, le xvii®, qui avait vu triompher les institutions anglaises; il était en communion avec tous les glorieux esprits du passé; il marchait sur la grande route du genre huinain, il le savait et cette confiance donnait à son déclin une sorte de sereine majesté. Après les penseurs qui avaient illustré sa carrière , il voyait déjà apparaître les grands réalisateurs qui devaient compléter son œuvre; après les Locke, les Montesquieu, les Voltaire, les Rousseau, s’élevaient les Turgot, les Franklin, les Mirabeau, les Washington. La république américaine, cette fille de l’expérience, irréprochable comme une création de la raison pure, allait naître au delà des mers pour servir de phare aux sociétés futures. L’avenir paraissait tellement assuré, le cours des choses si irrésistible, que les esprits les plus sages ne pouvaient se défendre d’un peu d’ivresse, et, dans leur impatience trop dédaigneuse des faits, ils s’élancaient jusqu’aux dernières limites du possible. Non contents de proclamer la fin du despotisme politique et religieux, ils prédisaient la fin des superstitions, la fin de la misère, la fin de l’esclavage, la fin des conquêtes , la fin de la guerre. C’est vers ce temps-là que naquit dans une petite île obscure et presque sans histoire un enfant qui devait s’appeler Napoléon Bonaparte.

Le contraste que cet homme extraordinaire offre avec l’esprit général de son époque n’a pas besoin d’être cherché ; il frappe tout d’abord les yeux. Par son caractère, par ses idées, et surtout par le but qu’il s'est proposé. Napoléon semble un homme d’un

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autre ûge. Cependant, plus on l’étudie, plus on s’aperçoit que les seules parties de son œuvre qui soient restées vivantes sont en définitive celles qu’il a empruntées au génie de son temps. Le reste est purement phénoménal. Le rôle de Napoléon n’a donc rien d’inexplicahle pour l’histoire.

Son pays semblait être, comme la Pologne, un démenti vivant donné aux rêves des philosophes. La Corse formait, dans ce siècle du cosmopolitisme, une contrée à part en Europe, par ses malheurs comme par le caractère et les mœurs de ses habitants. Leurs relations avec le continent, qui n’avaient jamais été bien fréquentes, étaient devenues plus rares encore pendant leurs longues luttes contre Gênes. Il en résultait que, malgré un certain voimis de civilisation que la jeunesse allait chercher dans les universités d’Italie, ils avaient conservé presque intacte l’énergique et sauvage originalité de leur physionomie. « La Corse, dit Tite-Live, est une contrée âpre et montagneuse, ijresque impraticable. Elle nourrit une population qui lui ressemble, et presque aussi intraitable que les bêtes fauves. Faits prisonniers, les Corses ne s’adoucissent pas dans la servitude : ils se rendent insupportables à leurs maîtres ou abandonnent la vie par impatience du joug. »

Ce portrait avait gardé une part de vérité, en dépit des changements amenés iJar le mélange des races et par le progrès des temps. Les invasions successives, l’influence de la civilisation générale, avalent adouci le type primitif, mais ne lui avaient pas fait perdre ses traits principaux. A son indomptable âpreté s’était alliée une certaine souplesse empruntée à l’Italie, à

l’énergie du caractère, une intelligence subtile et déliée. Sobres, courageux, hospitaliers, mais dissimulés, superstitieux, vindicatifs, tels étaient, tels sont encore les Corses. Rappelant en ceci leur climat, qui est brûlant dans les plaines et glacé sur les hauteurs, ils ont le cœur violent et la tête froide. Ils sont faits pour exceller à la fois dans la diplomatie et dans la guerre. Ils ne participaient guère alors aux idées de leur temps que par les bribes d’érudition classique qu’ils rapportaient des universités italiennes. De là la simplicité antique de leurs idées politiques, que ne contrariait d’ailleurs presque aucune des institutions qui régnaient encore sur le reste de l’Europe. Paoli put songer sérieusement à jouer Jans son pays le rôle d’un Solon ou d’un Lycurgue, et dans ce que les circonstances lui permirent d’entreprendre, il ne rencontra aucune des résistances qu’il eût trouvées partout ailleurs. Ce qui, en France, était du domaine des rêveurs devenait, en Corse, le fait de l’homme d’État et pouvait être sur-le-champ réalisé. C’est pour ce motif que la Corse attira l’attention de Jean-Jacques Rousseau, tout entier alors à ses réminiscences de l’antiquité, avec lesquelles il croyait faire du nouveau. Dans son Contrat social^ il appelle la Corse « le seul pays capable de législation qu’il y ait encore en Europe, » affirmation qui détermina Paoli à lui faire demander un projet de constitution par l’entremise de Butlafuoco. Les Corses se trouvaient d’emblée dans la situation qu’on ne pouvait concevoir partout ailleurs qu’en faisant table rase de tout ce qui existait. Cet état social et l’esprit qui en était la suite exjiliquent dans une certaine mesure ce qu’il y a d’antique

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dans l’idéal politique de Napoléon comme dans celui de Paoli, car un César n’était pas moins incompatible qu’un Lycurgue avec les délicates complications de nos sociétés modernes.

Après de longues années d’une lutte opiniâtre pendant laquelle ce petit pays étonna l’Europe par son indomptable courage, les Génois, se voyant hors d’état de le reconquérir, le vendirent à la France. Choiseul, qui s’était présenté d’abord en médiateur et qui occupait en cette qualité les principaux ports de l’île , ne rougit pas de tourner toutes les forces d’une nation puissante contre le faible peuple qui avait eu confiance en sa protection. Paoli, le héros de la guerre contre les Génois, s’efforça en vain de résister à l’invasion française ; il fallut céder. Il s’éloigna, le désespoir dans le cœur, de ce pays qu’il n’avait délivré de ses anciens oppresseurs que pour le voir succomber sous un nouveau despotisme. Mais, l’année même où les patriotes furent écrasés par nos armes, la Corse vit naître celui que ses conquérants allaient bientôt recevoir pour maître. Napoléon vint au monde le 15 août 1769, deux mois après la soumission de l’île.

L’enfance et la jeunesse des plus grands hommes échappent nécessairement à l’histoire; c’est pourquoi la fiction s’en empare le plus souvent. La jeunesse est pleine de mystères psychologiques et de secrètes métamorphoses qui n’offrent à l’examen le plus attentif que très-peu de données positives. C’est un âge de formation où tout dans l’âme humaine est encore indécis et changeant. On n’ÿ trouve ni cette contexture solide, ni ces lignes arrêtées, ni enfin ces garanties d’information qui constituent seules la réalité

historique. Il est plus rare encore d’y rencontrer des actions qui soient dignes de fixer l’attention des hommes. Aussi les efforts multipliés qu’on a faits pour soustraire la mémoire des premières années de Napoléon à cette obscurité inévitable n’ont-ils abouti qu’à la création de légendes dont la puérilité égale l’invraisemblance. Placé entre l’inconvénient d’une brièveté trop rigoureuse et celui d’une minutie qui n’a ni sérieux ni vérité, je choisirai le moindre, et, laissant de côté des récits hypothétiques, j’exposerai rapidement les faits et les obsei'vations qui, par l’universalité des témoignages, présentent seuls un caractère de certitude.

Au premier rang parmi les compagnons de Paoli, s’était distingué Charles de Bonaparte, le père de Napoléon, Sa famille était originaire d’Italie, elle y conservait encore des descendants. Elle avait acquis une certaine illustration dans la politique et dans les lettres à l'époque des républiques italiennes. Elle s’était réfugiée en Corse à la suite des discordes civiles qui déchirèrent Florence, mais elle avait toujours gardé des relations avec le pays qui avait été son berceau, et était restée italienne presque autant que corse. On pouvait encore reconnaître en elle l’empreinte de la fine et forte race d’où sortit Machiavel. Lorsque Paoli eut quitté l’île, Charles Bonaparte, qui avait épousé depuis peu Lætitia Ramolino, femme de la plus rare beauté, compagne de ses périls alors qu’elle était déjà enceinte de Napoléon, dut se soumettre comme la majorité de ses concitoyens. Il sut même gagner avec une surprenante facilité les faveurs de l’administration française; mais, pendant

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plusieurs années encore, une poignée de patriotes, traquée dans les montagnes de l’intérieur, continua à soutenir la lutte, et leur supplice ensanglanta notre conquête.

C’est au sein de ce peuple, vaincu sans être dompté, au milieu de ces passions, tantôt comprimées, tantôt se déchaînant tout à coup avec la sauvage violence du tempérament corse, que grandit le jeune Napoléon. Il assista tout enfant aux dernières convulsions de l’indépendance de son pays. « Je naquis quand la patrie périssait, écrivait-il à Paoli en 1789; les cris du mourant , les gémissements de l’opprimé , les larmes du désespoir, environnèrent mon berceau dès ma naissance. » Né au sein des orages, il se familiarisa de bonne heure avec leurs agitations, et il leur dut en partie le sang-froid qu’il montra plus tard au milieu du chaos révolutionnaire. Gomme Achille enfant, il avait été trempé dans le Styx.

Les souvenirs de la guerre de l’indépendance, les récits de ceux qui l’avaient faite, les imprécations du patriotisme opprimé, et surtout les exploits déjà légendaires du grand Paoli, le guerrier législateur, figure antique égarée dans le xviii® siècle, tel fut le premier aliment dont se nourrit sa jeune et ardente imagination. Ces impressions se gravèrent fortement dans cette âme profonde et y dominèrent tous les sentiments de la jeunesse. Elles lui donnèrent un sérieux d’une extraordinaire précocité. Il partagea, tout enfant, de grandes et patriotiques émotions, auxquelles il s’associait par l’instinct avant de les comprendre par l’intelligence; il assista à des spectacles qui éclairèrent prématurément à ses yeux tous les extrêmes de

la vie humaine. Il connut les passions politiques à un ûge où les hommes ne se passionnent d'ordinaire que pour leurs jouets, et c'est peut-être pour y avoir été initié trop tôt qu’il s’en est détaché si vite. A peine arrivé à Brienne, cet enfant de onze ans aperçoit dans une des salles de l’école le portrait de Ghoiseul, l’auteur des maux de son pays; il l’apostrophe avec colère et s’indigne qu’on conserve à Brienne le portrait d’un tel homme. Un peu plus tard, parlant de son père mort, il déclare ne pouvoir lui pardonner de n’avoir pas suivi jusque dans l’exil la fortune de Paoli.

Charles Bonaparte, dont la famille était nombreuse et le patrimoine des plus médiocres, avait sollicité et obtenu, grâce à la protection du comte de Marbeuf, gouverneur de l’île, des places gratuites pour ses enfants dans les principales maisons d’éducation de France. C’est ainsi que le jeune Napoléon entra à Brienne. En écartant la foule d’anecdotes suspectes qui abondent sur cette partie de sa vie pour s’en tenir à l’impression générale de ceux qui l’ont connu à cette époque , on découvre dès lors en lui un caractère concentré, résolu, une humeur volontiers batailleuse, et, malgré des éclairs de gaieté, une disposition d’esprit singulièrement assombrie dans un si jeune enfant. La dureté du sort avait retranché en lui tout le luxe aimable de l’enfance. Il s’isolait, s’ouvrait rarement à ses camarades, en était peu aimé et ne se mêlait presque jamais à leurs jeux. Ce penchant à l’isolement, naturel chez une âme qui ne trouve pas autour d’elle les points de contact dont elle a besoin, accompagne souvent la supériorité, môme à l’âge où

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elle s’ignore elle-même, et les enfants ne le pardonnent pas plus que les hommes.

Du reste, écolier laborieux, appliqué, et, chose remarquable, d’une extrême docilité envers ses maîtres. C’est ce que constate expressément un certificat du chevalier de Kéralio, inspecteur des écoles militaires, ui fut frappé de la tournure d’esprit et de caractère qui s’annoncait dans cet adolescent. Napoléon Bonaparte savait dès lors plier, quand il le voulait, sa brusquerie naturelle aux circonstances, et se faire souple et insinuant x)ar esprit de conduite. Il devint en peu de temps le premier élève de l’école dans les mathématiques, pour lesquelles il avait un goût passionné. Il porta la même ardeur dans l’étude de l’histoire, mais avec une préférence marquée pour celle des républiques de l’antiquité, dans lesquelles il retrouvait une image ennoblie des luttes dont son paj^s venait d’être victime. Plutarque et les Commentaires de César furent de bonne heure ses deux lectures de prédilection . L’un lui olTrait ce mélange de ijositif et de romanesque qui eut toujours un si vif attrait pour son esprit; il trouvait dans l’autre un sujet de contrôle,* de comparaison pour ses études militaires et en même temps le cadre le plus grandiose qu’il pût rêver. Il n’accorda qu’une attention distraite aux autres objets de renseignement et ne se perfectionna que très-tard dans l’étude de la langue française, dont il ne connut m ême jamais très-bien quelques-uns des éléments les plus essentiels, bien qu’il l’aie plus d’une fois maniée en écrivain supérieur.

A l’École militaire de Paris, où il vint compléter son instruction après sa sortie de Brien ne (1785), et 'où il fut

soumis à une discipline beaucoup moins étroite, sa personnalité commença à se dégager plus énergiquement et se montra sous un jour nouYeau. Il s’y trouva dans une sorte d’abandon relatif et comme perdu au milieu du grand nombre. Sa docilité lit place à un sentiment d’indépendance ombrageuse; il devint entier, tranchant, absolu et frondeur; ses maîtres euxmêmes se plaignirent du changement. Son caractère prit une nuance marquée de misanthropie. L’avenir qui s’ouvrait devant lui ne lui offrait que les plus tris es perspectives. Son père venait de mourir, laissant sa famille dans une gêne pire que la pauvreté ; ses frères et sœurs étaient dispersés dans des maisons d’éducation, où ils étaient élevés, comme on disait alors, aux frais du roi ; il ne pouvait plus compter que sur l’appui précaire de ses protecteurs, dont il aurait bie tôt lassé la bienveillance.

Le contraste de sa situation avec celle de ses camarades, qui étaient pour la plupart des cadets de familles opulentes, lui üt sentir vivement l’amertume des privations qu’il était forcé de s’imposer et qu’il savait d’ailleurs supi>orter sans se plaindre. Mécontent, aigri, tourmenté déjà par une inquiète activité qui était la première fermentation de son génie, il vivait en solitaire et passait pour insociable. 11 avait pris le ton et le langage, alprs fort à la mode, des censeurs de l’ancien régime, et il critiquait avec toute la sévérité d’un moraliste de seize ans les abus d’une société au sein de laquelle, selon toute probabilité, il était destiné à végéter obscurément dans les grades inférieurs de l’armée. Bourrienne nous a conservé quelques fragments assez curieux d’un mémoire que

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rédigea Bonaparte à l’École militaire pour signaler tous les inconvénients des habitudes dispendieuses que contractaient les élèves, grâce à des règlements trop relâchés. L’incorrection à peine croyable de ses lettres de cette époque ne permet pas de supposer que le style du mémoire soit de lui, mais les idées ont déjà l’empreinte de son esprit pratique et organisa te^\r. Il considérait avec raison tout ce luxe comme une détestable initiation aux privations de la vie militaire, mais la rigueur du régime qu’il proposait de substituer à la licence de ces positions privilégiées décèle trop la secrète rancune qui inspirait au jeune réformateur son zèle égalitaire.

Au bout d’un an, Bonaparte quitta l’École militaire, entra en qualité de lieutenant en second au régiment de La Fère et fut envoyé en garnison à Valence (1786). Il avait alors un peu plus de seize ans. Là, sous l’iU' fluence d’une femme aimable et distinguée , qui l’accueillit et le produisit dans le monde, cette nature concentrée, qui n’avait pas encore eu son rayon de soleil, s’épanouit pour la première fois. Une transformation frappante s’opéra pour un instant dans le caractère, les mœurs et les manières du jeune souslieutenant. C’est alors que commença à se révéler ce charme insinuant et plein de séduction qu’il savait parfois donner à son langage, d’ordinaire brusque et direct quand il n’était pas impérieux. Son esprit s’affina et s’assouplit au contact de ce monde de l’ancien régime , fait par les femmes et pour les femmes. En même temps de nombreuses lectures étendirent dans les directions les plus variées le cercle de ses idées et de ses connaissances. Les volumineux extraits qui

Testent tout entiers éciits de sa main attestent que jamais loisirs de garnison ne furent plus laborieusement employés.

Au reste ses passions de ce temps-là ne paraissent pas l’avoir longtemps ni beaucoup occupé, si l’on en croit un Dialogue sur V Amour qui est resté parmi ses papiers de jeune bomme, et où l’on trouve une boutade assez conforme aux opinions qu’il a toute sa vie professées sur ce sujet : « L’amour, dit-il, fait i>lus de mal que de bien, et ce serait un bienfait d’une divinité protectrice que de nous en défaire et d’en délivrer les hommes. » Aucune distraction ne pouvait lui faire oublier son île natale, sa pauvre Ithaque, qu’il n’avait lias revue depuis longues années, et qui était alors son seul et véritable amour. Mais dans quel état la retrouverait-il lorsqu’il lui serait permis d’y retourner? Ces pensées lui causaient une tristesse qui aurait été jusqu’à lui suggérer des pensées de suicide, si l’on devait prendre au mot là-dessus les confidences d’une jeune imagination ;

<( Que les hommes sont éloignés de la nature! qu’ils sont lâches, vils, rampants! Quel spectacle verrai-je dans mon pays? Mes compatriotes embrassent en tremblant la main qui les opprime. Ce ne sont plus ces braves Corses qu’un héros animait de ses vertus,

ennemis des tyrans, du luxe, des vils courtisans

Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs !

« La vie m’est à charge parce que je ne goûte aucun plaisir et que tout est peine pour moi, parce que les hommes avec qui je vis et vivrai iirobablement tou-

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jours ont des mœurs aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne puis donc pas suivre la seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter l’existence. D’où s’ensuit un d égo ùt pour to ut ^ . ))

C’est à Valence que , selon toute apparence, se Ü1 en Bonaparte le premier éveil de l’ambition. C’est là du moins qu’il commença à écrire cette Histoire de Corse qui paraît avoir été la principale préoccupation intellectuelle de sa jeunesse, et dont il n’a été publié que des fragments Il en adressa, en 1786, les deux premiers chapitres à l’abbé Raynal avec une lettre des plus flatteuses, dans laquelle il lui demandait ses conseils et son patronage. L’abbé , alors à l’apogée de sa gloire, les lui accorda de bonne grâce. Ainsi que l’indique le choix de ce sujet et tout ce qu’on sait de Bonaparte à cette époque, son île natale était encore, à ce moment de sa vie, le principal objet de ses pensées, le but sur lequel se concentraient tous ses plans d’avenir. Elle lui semblait le plus beau théâtre qu’il pût rêver. Il n’ambitionnait un succès littéraire â Paris qu’aün de pouvoir se présenter avec plus d’éclat

1. Libri, Souvenirs de la jeunesse de Bonaparte. Parmi les nombreux ouvrages qui ont été écrits sur cette époque de ia vie de Napoléon , ce petit opuscule est le plus fécond en renseignements exacts. Voir, sur le même sujet, les Mémoires de M. Nasica, sur l’enfance et la jeunesse de Napoléon; V Histoire des premières années de Bonaparte, du baron de Coston; les Mémoires de Bourrienne, ceux de la duchesse d’Abrantès, etc., ouvrages qui doivent tous être lus avec beaucoup de précaution.

2. Selon M. Libi’i {Souvenirs de la jeunesse de Bonaparte) lo manuscrit de cette histoire existerait encore et ferait partie d’une collection de papiers confiés dans l’origine au cardinal Fesch par le premier consul.

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