‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 1)Chapitre 2 sur 48 · IG HISTOIRE DF NAPOLÉON · texte numérisé non relu

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et d’autorité à ses compatriotes. La Corse était un refuge pour son imagination, il s’y consolait de la mesquinerie présente de son existence et s’y créait une fortune à sa guise. Atteindre au rôle d’un Paoli et réaliser un jour dans sa patrie rendue à Pindépendance tes projets que son héros avait conçus sans pouvoir les exécuter, lui paraissait alors la plus haute visée à laquelle il lui fût permis d’aspirer.

C’est dans ces dispositions que le trouvèrent les commencements de la Révolution française. Il n’hésita pas un instant à se prononcer pour elle, car il était de ceux qui lui appartenaient par situation. Mais s’il en adopta les couleurs et le langage, il n’en épousa ni les enthousiasmes ni les haines. Il vit en elle une puissance plutôt qu’un principe. Bien qu’il fût un partisan déclaré des idées nouvelles, pendant assez longtemps encore il fut beaucoup plus préoccupé des affaires de la Corse que de celles de la ' France, pays dans lequel il se considérait toujours un peu comme un étranger; et cette préférence patriotique était entretenue par les voyages de plus en plus fréquents qu’il faisait dans l’île. Lorsque la grande crise de 1789 éclata, la Corse subit le contre-coup des événements, mais d’une façon très-superficielle, parce qu’elle n’avait pas de classes privilégiées à détruire. Les insulaires, qui s’étaient d’abord contentés de demander la complète assimilation de leur pays aux provinces françaises, espérèrent ensuite un instant obtenir sa complète indépendance. Mais l’Assemblée nationale déclara la Corse réunie à la France avant que Paoli, qui était sur le point de se mettre en route pour venir plaider devant elle la cause de sa patrie.

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fût arrivé à Paris. On raccueillit quelques .JBùrs avec de grands honneurs, mais le décreiTfut <îhàin-

tenu.

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L’année suivante (juillet 1790), Paoli se' rehdit en Corse, et son retour excita un vif enthousiasmé parmi ses compatriotes. Bonaparte s’y trouvait alors et s’y remuait beaucoup; il venait d’y jouer, ainsi que son frère Joseph, un rôle très-actif dans la petite révolution municipale d’Ajaccio. Il fut chargé de rédiger l’adresse de félicitations que cette ville offrit au général. Il saisit avec joie cette occasion d’être enfin admis à connaître de i^rès son héros. Paoli accueillit avec distinction et amitié le fils de son ancien ami. Il fut frappé de l’originalité des idées de ce jeune homme de vingt et un ans, de l’énergie avec laquelle il les exprimait, du cours impétueux de son esprit, de la singulière et forte trempe de son caractère. Il n’admira pas moins ses aptitudes militaires dans les x>lans de fortifications qu’il lui demanda pour la défense de Tîle. Il lui prédit un grand avenir.

De son côté , Bonaparte ne sentit pas diminuer son admiration pour le général dont la personne simple et digne soutenait la haute opinion qu’inspiraient ses vertus. L’ambition seule put l’éloigner de Paoli. C’est vers cette époque, c’est-à-dire en 1791, que Bonaparte fit imprimer son premier manifeste politique, sous le titre de Lettre à Matteo Buttafaoco. Ce pamphlet est l’expression passionnée des opinions et des sentiments qui l’occupaient alors. On y voit qu’en dépit de son éducation française, Bonaparte était resté Corse jusqu’au fond de l’àme et ne pouvait encore se consoler de la chute de son pays. On y sent la rancune d’un

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patriotisme qui ne peut pardonner à la conquête française, malgré sa métamorphose de 1789.

Cet écrit avait pour hut de défendre Paoli contre les injustes attaques de Buttafuoco. Il parut contre le gré de Paoli, qui écrivit à Bonaparte, avec l’abnégation et la simplicité d’une grande âme : « Je désire qu’on ne parle plus de moi que comme d’un homme qui a eu seulement de bonnes intentions. »

Buttafuoco avait été le principal instrument de Choiseul lors de la réunion de l’île à la France, et avait reçu de lui le prix de ses services. Plus tard, envoyé comme député de la noblesse de Corse à la Constituante, loin de chercher à faire oublier le rôle odieux qu’il avait rempli dans cette intrigue, il se montrait au sein de l’assemblée l’adversaire acharné des plus justes réformes. Tout ce passé politique fut dévoilé au grand jour, marqué en traits de feu par cette véhémente philippique, où l’ironie la plus acérée se joint à une éloquence ardente et déclamatoire. Bonaparte, alors orateur assidu et ajDplaudi des réunions populaires, la lit lire au club d’Ajaccio, qui l’accueillit avec la plus vive approbation et en vota l’impression. La lettre, bien que destinée à la Corse, ne perdait pas de vue la France et contenait, à l’adresse de la puissance d’opinion qui y régnait, des hommages pleins d’une exaltation toute méridionale : « O Lameth! ô Robespierre! ô Pétion ! ô Volney! ô IMirabeau! ô Barnavel 6 Bailly ! ô Lafayette ! Voilà riiomme qui ose s’asseoir à côté de vous! Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des crimes de toute espèce , il se présente avec confiance sous un habit de général , inique récompense de ses forfaits I II ose se dire représentant

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de la nation, lui qui la vendit, et vous le souffrez! 11 ose lever les yeux, prêter l’oreille à vos discours, et vous le souffrez ! Si c’est la voix du peuple , il n’eut jamais que celle de douze nobles! Si c’est la ^?oix du peuple, Ajaccio, Bastia, et la plupart des cantons, ont fait à son effigie ce qu’ils eussent voulu faire à sa personne. »

La Lettre à Buttafiioco est de beaucoup le meilleur écrit de la jeunesse de Napoléon Bonaparte. Inspirée' par une indignation sincère et patriotique, écrite sous l’empire d’une émotion spontanée, elle i^orte, malgré les déclamations qui la déparent, l’empreinte d’un sentiment vrai, ce qu’on ne peut dire ni du discours envoyé au concours proposé par l’Académie de Lyon, qui est à peu près de la même époque , ni du Souper de Beaucaire, qui est dej’année 1793.

Bonaparte était alors, comme tous les jeunes gens de sa génération, sous l’influence presque exclusive des idées de Jean-Jacques Rousseau, et, ainsi qu’il arrive d’ordinaire, il imitait de prédilection les défauts de son modèle, i>lus faciles à reproduire que ses qualités. C’est à cette influence qu’il dut son heure de fièvre et d’exaltation. Il était en garnison à Auxonne, et sa mauvaise fortune le contraignant à faire de nécessité vertu, il y vivait avec une économie et une so briété extrêmes. Il consacrait tous ses instants de liberté à l’éducation de son frère Louis, se faisant une loi de ne jamais paraître dans les parties de plat sir de ses camarades, affectant des dehors stoïques et une mise négligée jusqu’à paraître sordide. C’est sous l’empire de ces dispositions vertueuses qu’il écrivit son Discours sur les vérités et les sentiments qu'il importe

le plus d’ inculquer aux hommes pour leur bonheur^ sujet mis au concours par l’Académie de Lyon.

D’après la façon dont il traita ce sujet, et malgré l'enthousiasme qu’il y dépensa, il est permis de conclure qu’il n’avait aucune vocation pour le métier de moraliste. Son style, qui devait être un jour d’une admirable précision, et qui dans'son x^remier pamxohlet est d’une rare vigueur, est ici prolixe et boursouflé, et n’a rien encore de cette espèce de laconisme à la Saint-Just, cfui fut ce qu’on x^ourrait ax^pe- 1er sa seconde manière comme écrivain. 11 faut lire ce discours x^our concevoir à quelx^oint un grand esx^rit, égaré x^ar l’engouement dans une voie contraire à sa vraie nature, x^eut tomber au-dessous de lui-même. 11 est impossible de douter que l’œuvre ne soit de Napoléon ; il s’y dénonce en quelque sorte x^ar x^lusieurs traits caractéristiques, notamment x^ar l’ax)ostrox3lie qu’il y adresse à son protecteur Raynal, et x^ar l’éloge enthousiaste qu’il y fait de Paoli. On sait d’ailleurs que ce discours retrouvé à Lyon, grâce à une flatterie de Talleyrand qui ressemble fort à une esx^ièglerie, fut conservé malgré Nax^oléon, qui en jeta au feu le manuscrit original , sans se douter qu’une copie en avait été faite x^ar M. d’Hauterive. Mais n’étaient ces preuves d’authenticité, qui devinerait dans cette amplification d’écolier, dans cette rhétorique diffuse et sentimentale, dans ces lieux communs d’une fade philanthroxjie, dans ce x^athos à la Florian, dans cette emphase qui touche x^arfois au burlesque, l’homme d’action, la grande épée qui devait avant peu accom- Xdir une si terrible tâche? Ce n’est x">as imx)unément qu'il fit mentir son génie â x^>arocUer des sentiments

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qui ne furent jamais dans son cœur. Ce discours, au lieu d’être couronné, comme le dit à tort le Mémorial de Sainte-Hélène , reçut de l’examinateur du concours, M. Vasselier, cette curieuse mention : « Ce discours est peut-être l’ouvrage d’un homme sensible, mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal écrit, pour fixer l’attention. »

Cette méprise d’un esprit qui avait si peu de vocation pour les rêveries humanitaires, n’a d’ailleurs rien de surprenant à la fin du xviii® siècle. C’était peu auparavant que Robespierre rimait ses madrigaux pour l’académie des Rosati. Le caractère de Bonaparte se montra sous un jour plus vrai dans une circonstance jusqu’ici assez généralement ignorée. Ce court épisode explique sa vie entière. Il prouve qu’aucune des qualités bonnes ou mauvaises d’un homme ne se révèle sans avoir d’abord en quelque manière trahi sa présence. Les caractères ne se forment jjas par de soudaines explosions, mais quelques-uns de leurs aspects restent inaperçus jusqu’à ce que l’occasion les fasse sortir de l’ombre. Ce n’est que par la plus arbitraire des fictions que certains historiens ont prétendu nous montrer dans le même homme plusieurs caractères successifs.

La loi sur la garde nationale avait produit en Corse une fermentation plus vive que partout ailleurs, résultat facile à prévoir dans une contrée à peine soumise. En armant tous les citoyens , cette institution allait' rendre aux forces locales une sorte de prépondérance sur celles de la métropole. De là l’importance que les Corses attachaient aux élections qui devaient donner des chefs à cette milice. Bonaparte , quoique

officier dans l’armée active, profitant des nombreuses irrégularités que la Révolution avait introduites dans le service, employa un de ses congés à briguer le grade de chef de bataillon dans la garde nationale d'’ Ajaccio, gage certain de popularité, et par suite d’avancement, la popularité étant alors la source de tout pouvoir. Ce grade, qui était le plus élevé de la milice d’Ajaccio, fut disputé à Bonaparte par plusieurs compétiteurs riches et influents, dont les chances paraissaient pins sérieuses que les siennes. Marias Peraldi et Pozzo di Borgo étaient les chefs du parti qui lui était opposé et avaient pour eux les principaux de la ville. Mais Bonaparte sut remédier à ce désavantage à force d’activité. Il déploya, pour se recruter des partisans et échauffer ceux qu’il possédait déjà , une adresse, une ardeur, une âpreté extraordinaires dans un si jeune homme. Il acheta ceux qui étaient à vendre, chercha à effrayer ceux qu’il ne pouvait acheter: argent, promesses, menaces, influences de famille et d’amitié, il mit tout en œuvre pour gagner les électeurs.

Bientôt la ville fut partagée en deux camps prêts â en venir aux mains, et le nombre des partisans du jeune Bonaparte s’accrut au point d’égaler presque celui de ses adversaires. Mais ce n’était pas tout que d’avoir gagné le peuple, il fallait encore obtenir le suffrage des commissaires chargés par la Constituante de l’organisation des bataillons. Représentants du pouvoir central , les divisions mêmes qui venaient d’éclater à Ajaccio allaient leur donner une influence décisive sur les élections, en les plaçant comme des médiateurs entre les deux partis. Si on le.s avait pour

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ennemis, tout était perdu. De part et d’autre on semblait résolu à leur soumettre les griefs réciproques et à les choisir pour arbitres, et on les attendait avec impatience pour aller au scrutin.

Ils arrivent enfin, et Murati, le p>lus important d’entre eux, descend chez itïarius Peraldi , le principal concurrent de Bonaparte. C’était se prononcer clairement pour sa candidature, mais sans prendre parti et sans exercer aucune pression blâmable sur l’opinion. Bonaparte n’avait pas prévu ce coup, qui renversait ses plans pour ainsi dire sans les combattre ; il le ressentit avec une violence extrême. On le vit tour à tour sombre, abattu, indécis. Laisser les choses suivre leur cours , c’était donner à ses adversaires une victoire certaine; résister n’était pas moins dangereux. 1' passa une grande partie de la journée en colloques avec ses plus intimes confidents, inquiet, tourmenté, n’osant prendre un ]3arti , essayant de se faim comprendre à demi-mot, espérant qu’on lui épargnerait la responsabilité d’une résolution hasardée. Enfin, comme personne ne iJrenait les devants, il se décida à agir.

Vers le soir, comme les Peraldi étaient à table, on frappe brusquement à la porte de leur maison. Un serviteur ouvre ; des hommes armés y pénètrent aussitôt et s’élancent au milieu des convives épouvantés. Murati avait pris la fuite. On le rejoint, on s’empare de sa personne et on le conduit de force dans la maison de Bonaparte. Celui-ci attendait avec anxiété le résultat de l’expédition. Maîtrisant son émotion et composant son visage, il reçut son x)risonnier avec une atfabilité affectée : « J’ai voulu, lui dit-il, que

VOUS fussiez libre, entièrement libre ; vous ne l’étiez pas chez Peraldi. >> Frappé de stupeur devant ce coup d’audace, et tout ce qu’il annonçait en cas de résistance, le commissaire ne jugea pas à propos de protester, et encore moins de retourner à l’endroit d’où

il était venu.

Le lendemain, le vote eut lieu , et Bonaparte fut nommé chef de bataillon. Pozzo di Borgo ayant voulu protester à la tribune de la section contre la violence faite au commissaire et contre les intimidations qui avaient altéré la sincérité du vote, on le saisit d’en bas par les jambes, il fut précipité, foulé aux pieds, et ne dut son salut qu’à l’intervention de Bonaparte lui-même. L’affaire fut étouffée, grâce à la rapidité vertigineuse avec laquelle marchaient à Paris les événements, et Bonaparte garda son commandement ; mais si la veille du 18 brumaire les Cinq-Cents avaient connu ce trait de sa vie, il est probable qu’ils ne se seraient pas réunis à Saint-Cloud * .

Cependant la Révolution poursuivait son orageuse carrière. Les Girondins s’étaient saisis du gouvernail après la chute des Constitutionnels, et tout annonçait déjà qu’il échapperait avant peu à leurs mains défaillantes. Une émeute éclata à Ajaccio. Lorsque l’ordre fut rétabli, Bonaparte, qui avait été destitué par le

1. Le biographe qui a rapporté ces faits peu connus d’après des témoignages recueillis sur les lieux, est un ancien magistrat corse; il ne voit dans ce trait de jeunesse qu’un titre de gloii’e de plus pour Napoléon , car U ajoute eu forme de conclusion : « Les sentiments d’honneur, de vertu, de liberté, étaient profondément gravés dans son cœur. »

(Nasica , Mémoires sur V enfance et la jeunesse de Napoléon }

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ministre de la guerre Lajard, de son grade dans l’artillerie, dont il avait fait une sinécure, se rendit à Paris pour se justifier tout à la fois de son absence prolongée, et, du rôle qu’il avait joué dans la répression de ces troubles, comme chef de bataillon de la garde nationale. Il fut bientôt réintégré dans l’armée, grâce à des protecteurs influents. C’est à cette circonstance qu’il dut d’assister à quelques-unes des plus fameuses journées de la Révolution, entre autres au 20 juin, au 10 août, au 2 septembre. On devine l’effet que dut produire sur un esi>rit si positif le spectacle de tant de fureurs et de passions déchaînées. Sa foi aux principes, qui n’avait jamais été bien ferme, en fut pour toujours ébranlée ; mais au lieu de se rejeter brusquement dans le camp opposé, comme il arrive d’ordinaire, il resta un partisan plus décidé que jamais des idées auxquelles il ne croyait i>lus, et prêt à marcher au besoin avec des hommes qu’il méprisait. La contradiction n’est qu’apparente. Avec son goût inné pour l’ordre et l’autorité, il ne pouvait voir sans répulsion le tumulte et les excès de la victoire populaire, et l’on sait le regret qu’au 20 juin il exprima à son ami Bourrienne, de ne pas voir « balayer toute cette canaille. » Mais la force n’exerçait pas un moindre émpire sur son esprit, et du jour où il eût reconnu la puissance invincible du mouvement, il le suivit jusqu’au bout, malgré ses répugnances, et sans en discuter la marche et les accidents.

A travers l’exagération d’opinion qu’il commença à afficher dès lors, jusqu’au moment où elle cessa de lui être utile, on sent un homme qui juge la révolution en spectateur, et la France presque en étranj 3

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ger, qui est aussi détaché des passions de son époque que préoccupé de ses propres intérêts, qui ne se coin- j

promettra jamais pour une cause vaincue ou chance- ■

lante, qui n’aura, en un mot, pour politique que de j

suivre le courant et se rallier aux décisions du grand i

nombre , afin de tirer des événements le meilleur J

parti possible. Une seule fois il se trouva compromis, • I et ce ne fut pas pour le parti qui lui inspirait le plus de sympathies, ce fut pour celui qui avait montré le ji

plus de force et de rigueur dans l’exercice du pouvair, 1

et qui semblait appelé à fixer les destinées de la Révolution. I

Ce voyage à Paris dans un pareil moment était :i

piopre à le faire réfléchir, et opéra une véritable transformation clans ses idées. Rien ne pouvait lui ?

enseigner au môme degré la connaissance des hommes, la science des révolutions, l’art de se servir j

des passions, en afiectant de les servir. Il jugea d’un |

coup d’œil tout le parti qu’il pourrait tirer, dans l’in- [l

térôt de son avancement, de ces changements aussi j

soudains qu’irrésistibles. L’émigration ayant enlevé à |

l’armée plus des trois quarts de ses officiers, ceux qui j|

avaient embrassé la cause de la Révolution étaient j

assurés d’une fortune rapide et brillante. Il compara }

le champ presque illimité que la Révolution lui ou- |

vrait à la carrière étroite et disputée qui lui était j

offerte dans son pays. 11 s’attacha dès lors à la fortune |

de la France, qu’il n’avait servie jusque-là que faute |

de pouvoir se consacrer tout entier à sa vraie pa- I

trie. 11 se lia plus étroitement à cette cause, à mesure \

que ses compatriotes, effrayés par les excès qui sc !j

commeliaient à Paris, s’en détachèrent davantage. Et

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CCS dissentiments ne faisant que s’aggraver avec le temps, le jour approcha où il allait être mis en demeure de choisir entre son ancienne et sa nouvelle patrie.

Les Corses n’ayant guère connu que de nom les privilèges et les abus qui avaient si longtemps pesé sur la France, ne pouvaient voir qu’une barbarie injustifiable dans les sanglantes représailles qui en accompagnèrent la chute. Transportée dans leur pays, la législation révolutionnaire, avec ses catégories de suspects et ses immolations systématiques, n’était plus que le délire d’une cruauté sans excuse. Ils voulaient y échapper à tout prix. Déjà ils prévoyaient que leurs prêtres, dont ils n’avaient nullement eu à se plaindre, allaient être enveloppés dans la proscription qui frappait leurs collègues de France, et cette crainte produisait une inquiétude mêlée d’irritation parmi des populations attachées à leur culte.

Paoli, sous le titre modeste de président du directoire du département, gouvernait effectivement la Corse, et en était le maître absolu. Sa popularité lui avait rendu dans son pays une souveraineté déguisée, mille fois plus réelle que celle des autorités françaises. Jugeant, d’après ces circonstances, que le moment n’était j)as éloigné où ses compatriotes devraient ressaisir cette indépendance, à laquelle ils avaient fait jusque-là tant d’inutiles sacrifices, il prépara peu à peu les esprits dans le sens de cette révolution, les accoutuma à juger les choses par eux-mêmes. Il laissa ouvertement éclater son indignation à la nouvelle des massacres de septembre et de la mort du roi. Bonaparte, qui était revenu en Corse tout con-

veiii à l’influence française, ne s’associa ni aux sentiments ni aux projets de Paoli. Le général ne tarda pas à s’apercevoir du changement survenu dans les idées de son jeune protégé. Déjà il s’était considérablement refroidi à son égard, en raison de l’impatience d’ambition qu’il avait eu occasion de remarquer en lui. De son côté, Bonaparte en voulait à Paoli des refus persistants que celui-ci avait opposés à des exigences trop peu mesurées. Ce mouvement national, dans lequel Paoli fut suivi par l’immense majorité de ses compatriotes, acheva de les séparer.

La scission qui nous fit perdre momentanément la Corse éclata pendant une courte absence de Bonaparte. A son retour d’une expédition sur les côtes de Sardaigne, dans laquelle la flotte française, sous les ordres de l’amiral Truguet, essaya sans succès de s’emparer de cette île, Bonaparte trouva son pays en armes. La Convention avait envoyé en Corse des commissaires chargés de destituer Paoli ; elle lui avait en môme temps fait signifier l’ordre de venir comparaître à sa barre. Ces mesures ayant paru d’une exécution trop difficile, on l’avait ensuite nommé général en chef de l’armée d’Italie, piège grossier, qui avait pour but de l’attirer en France ; mais l’arrêt qui venait de frapper successivement Biron , Anselme et Brunet l’avertissait trop clairement du sort qui lui était réservé ; il refusa l’honneur qu’on ne lui décernait que pour le perdre, et peu après, il fut mis hors la loi. La Corse se leva tout entière pour défendre son grand citoyen.

Forcé de chercher pour son pays un patronage puissant, Paoli invoqua la protection de l’Angleterre, dont

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les flottes pouvaient facilement couper nos communications et mettre nie à l’abri d’une descente. Les partisans de la France sentirent promptement leur impuissance en présence de runanimité des patriotes. Ils ne leur opposèrent nulle part une résistance sérieuse. Devant la nécessité de se prononcer entre l’indépendance de son pays natal et les avantages que lui promettait sa fidélité à la France, Bonaparte paraît avoir hésité un instant sur le parti qu’il avait à prendre ; on a même retrouvé dans ses papiers de jeunesse un projet de défense en faveur de Paoli auprès de la Convention, mais ce projet est resté à l’état de brouillon. L’auteur de la Leilre à Buttafuoco, devenu l’adversaire de ce mouvement national qu’il avait glorifié avec tant d’ardeur, organisa secrètement à Ajaccio une sorte de conspiration, dans le but de surprendre la citadelle et de rendre cette ville à la république française. !\lais, malgré l’activité et la surprenante obstination qu’il apporta dans l’exécution de ce dessein, il ne réussit qu’à envelopper les siens dans son propre danger. Il fut poursuivi, déclaré traître à la patrie, et s’échappa à grand’peine. Sa maison fut mise au pillage, sa mère, ses frères et sœurs, forcés de se cacher et de prendre la fuite, se virent réduits à se réfugier comme lui sur le continent, et bientôt après il ne restait plus dans nie un seul partisan déclaré de la France. (Mai 1793.)

Après avoir installé sa famille à Marseille, où elle vécut pendant quelque temps dans une situation voisine de la détresse, Bonaparte rejoignit l’armée d’Italie, dans laquelle il avait le grade de capitaine d’ar- • Ullerie. Il trouva la France en proie à toutes les

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convulsions de Thorrible crise dans laquelle périt la Gironde et avec elle la liberté. Il prit part avec son régiment à la répression de l’insurrection dans les départements du Midi, et figura môme un instant, à ce qu’on a jdu conjecturer, au siégé de Lyon. Ce qui est plus certain, c’est qu’il pointait lui-même les canons de Carteaux, lorsque celui-ci délogea d’Avignon les fédérés marseillais qui l’occupaient. C’est à la suite de ce lait d’armes, d’ailleurs sans importance, c’est-àdire vers la fin de juillet 1793, qu’il écrivit et publia le Souper de Deaucaire.

Cet opuscule, écrit avec une impartialité affectée qui se dément à chaque page, et assez modéré dans la forme, bien qu’il ne le soit guère dans le fond, est une apologie très-nette du coup d’État de la Montagne. Il a visiblement pour but de ramener à ce parti les esprits flottants et indécis, ou plutôt de leur offrir des prétextes plausibles de se rallier. 11 ne fit pas de sensation, et ne méritait pas d’en faire. Il n’a rien de la véhémence, de la vraie chaleur et de la poignante ironie de la Lettre à Buttafuoco. On voit bien qu’il n’a pas été écrit d’enthousiasme, qu’il est un acte intéressé et calculé. Bonaparte a en effet souvent avoué que, tant que la lutte avait duré, toutes ses sympathies avaient été pour les Girondins. N’ayant pu nier ses liaisons avec le parti montagnard, liaisons qui ont failli lui cnn 1er la vie, il a cru les excuser suffisamment en disant qu’elles n’avaient été de sa part qu’une affaire d’ambition.

On trouve dans le Soiqoer de Deaucaire des idées assez communes, exprimées dans un style qui n’a guère de remarquable que ses fréquents italianismes, mais qui’

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devient singulièrement ferme et précis toutes les fois que l’auteur expose ses vues militaires. On y découvre, sous un ton de rondeur apparente , une rare circonspection, qui ne laisse aucune prise contre Técrivain, même dans le cas où les événements viendraient à changer. L’argument sur lequel il appuie avec le plus de force et celui qui avait fait le plus d’impression sur son esprit, montre clairement que ce qui lui semblait surtout trancher la question en faveur de la Montagne c’était son succès dès lors inattaquable. Cet argument n’est autre chose que l’éternel sophisme à l’aide duquel on a toujours justifié tous les coups de violence en les couvrant de l’inviolabilité de la t>atrie ellemême :

« Je ne cherche pas , dit-il en parlant des Girondins, si vraiment ces hommes, qui avaient bien mérité du peuple en tant d’occasions, ont conspiré contre lui : ce qu’il me suffit de savoir, c’est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s’étant portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés , je veux même vous le passer, les ayant calomniés, les brissotins étaient perdus sans une guerre civile qui les mît dans le cas de faire la loi à leurs ennemis... S’ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté les armes à l’aspect de la Constitution , ils auraient sacrifié leurs intérêts au bien public, mais il est plus facile de citer Décius que de l’imiter; ils se sont rendus coupables du plus grand de tous les crimes, etc. »

On voit par ce passage que la théorie des faits accomplis est loin d’être une invention de notre temps. Ce qu’il y a au fond d’une telle doctrine, c’est l’ab-

sence de toute règle et de tout principe, car si les motifs invoqués ici contre les Girondins étaient légitimes, à combien plus forte raison n’avaient-ils pas dû protéger ces hommes, qui représentaient le gouvernement légal, contre un guet-apens aussi déshonorant pour la Convention que les journées du 31 mai et du 2 juin ? Et si la guerre civile était un si grand crime, sur qui devait en retomber la responsabilité, si ce n’est sur les premiers agresseurs? L’argument se réduisait donc à dire que c’était un acte de civisme de se rallier à la Montagne, parce que la Montagne avait prouvé qu’elle était la plus forte. Cette pensée est retournée en cent manières dans le Souper de Beaucaire, et l’auteur s’efforce de lui donner toute la clarté d’un axiome ; mais il parvient seulement à montrer avec quelle force elle s’est emparée de son esprit. De là l’accent de positivisme extraordinaire qui se fait sentir dans ce petit ouvrage. On devine un rare sang-froid et une précoce habileté dans la façon avec laquelle sont tournées les difficultés. L’auteur a grand soin de ne pas se compromettre complètement avec le parti dont il embrasse la cause; il donne la réplique à la partie adverse; il garde une apparence d’impartialité. Ajoutons comme un dernier trait que Bonaparte y traîne dans la boue Paoli , l’idole de sa jeunesse. Il l’accuse d’avoir u trompé le peuple, écrasé les vrais amis de la liberté, entraîné ses compatriotes dans ses projets ambiüeux et criminels, pillé les magasins en vendant à bas prix tout ce qui s’y trouvait, afin d’avoir de l’argent pour soutenir sa révolte, etc. »

C’en est fait ! au moment où l’histoire va prendre possession de Bonaparte, le calcul et l’ambition l’ein-

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portent déjà sur tous ses autres mobiles. Le voilà dégagé de tout scrupule d’opinion, à l’abri de tout entraînement politique , au mieux avec les vainqueurs sans être irréconciliable avec les vaincus, débarrassé de toutes ses généreuses illusions d’autrefois, et mesurant du regard le champ illimité qui s’ouvre devant lui. Ce prédestiné de la gloire n’a déjà plus pour conseiller que son insatiable génie, et pour règle qu’un certain idéal de grandeur et ce qu’il appelle lui-même « les circonstances, » c’est-à-dire les faits accomplis, le succès, la fortune. Vienne l’occasion, Il ne la laissera pas échapper. Elle ne tarou pas s’oürir à lui avec l’éclat le plus inespéré.

yK ÇTÊGE DE TOULON ET LE lo VENDÉ M I Al B K,

On était alors au mois de septembre 1793, et les armées de la République assiégeaient Toulon. A l’exemple de Lyon, de Marseille, de Caen, de Bordeaux, cette ville s'était soulevée contre la dictature jacobine devenue toute-puissante depuis le jour où la populace des sections avait porté la main sur les représentants de la nation. Bientôt après, épouvantés par la répression terrible qui écrasa cette insurrection sans consistance, entraînés par les passions royalistes qui ne tardèrent pas à s’emjDarer du mouvement commencé au nom de l’héroïque et infortunée Gironde, les Toulonnais ouvrirent à la coalition les portes de leur ville, qui devint l’arsenal et le poste avancé de l’invasion. Une garnison nombreuse, de toute origine et de toute race, formée à la hâte d’éléments empruntés à cette grande mêlée des peuples, défendait la place. Des fugitifs échappés aux tueries de Lyon et de Marseille,

SIÈGE DE TOULON

des proscrits qui comptaient autant de nuances d’opi nion qu’il y avait eu de partis vaincus dans la Révolution , des Français égarés qui , dans leur délire, ne s’apercevaient plus qu’ils déchiraient le sein de la patrie en croyant combattre un parti, se voyaient là à côté des soldats de tous pays que la coalition avait jetés sur nos côtes méridionales pour appuyer par cette diversion l’insurrection de la Vendée et l’attaque faite sur nos l^rovinces du Nord. Dans son empressement de s’emparer de cette riche proie, l’escadre anglaise avait réuni précipitamment, pour les débarquer dans Toulon, toutes les troupes qu’elle avait trouvées disponibles sur les côtes méditerranéennes : des Espagnols , des Sardes, des Anglais, des Napolitains, ramassis cosmopolite dont le seul lien était une haine commune. Le pape lui-même avait voulu contribuer pour sa part, en envoyant aux coalisés des prêtres et des moines.

Les troupes de la Convention formaient deux corps d’armée séparés par le mont Pharon, barrière inaccessible; ils étaient jiresque sans communication entre eux. En partie accourues de Marseille après le châtiment infligé à cette ville, en partie détachées de l’armée qui opérait sur les Alpes, grossies d’heure en heure des flots de ce débordement de douze cents mille hommes que la Révolution , attaquée de toutes parts, ];)oussait sur ses ennemis comme la lave du volcan, ces trou]pes offraient un mélange inouï de désordre, d’inexiDérience et de sauvage grandeur. On retrouvait en elles tous les contrastes et toute la confusion du formidable chaos qui les avait enfantées, l’élan, l’enthousiasme ignorant, l’ardeur démagogique , l’extrême bravoure à côté de l’extrême

arrogance. Ges troupes , qui furent le noyau de l’armée d’Italie, mêlées de bonne heure à nos discordes civiles, n’eurent pas la pureté et le désintéressement de celles qui ne servirent jamais d’instrument aux représailles des partis, mais elles possédaient au plus haut degré le fanatisme de la Révolution. Sans chefs, sans matériel, sans organisation, sans discipline, ayant devant elle le canon ennemi, derrière elle l’échafaud , cette armée trouvait sa seule force dans la résolution sombre et inflexible qu’on avait fait passer dans toutes les âmes, mais c’était assez pour que personne ne doutât du succès. La f>Iupart des officiers de l’ancienne armée ayant été moissonnés par la guerre ou par les proscriptions, il suffisait, pour obtenir un commandement, d’avoir montré de l’audace ou du patriotisme, et les grades les plus élevés étaient échus à des hommes pleins d’énergie, mais i3resque tous étrangers aux plus élémentaires notions de la science militaire.

De simples soldats avaient été improvisés généraux, des sergents d’artillerie dirigeaient le tir des batteries ; un ex-artiste, le peintre Garteaux, avait le commandement en chef du jDrincipal corps d’armée, chargé d’opérer à droite de la place ; il allait bientôt avoir pour successeur un médecin, le Savoyard Doppet. Un ex-marquis, échappé à la suspicion par l’exaltation de ses opinions, le général Lapoype, dirigeait l’attaque de gauche. Au-dessus d’eux, investis d’une autorité presque illimitée, les commissaires de la Gonvention, Salicelti, Albitte, Gasparin, Fréron et Barras, qui, malgré l’importance croissante acquise par les armées depuis leur intervention dans nos luttes intô-

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rieures , représentaient encore la siipréinatie , trop absolue pour n’étre pas bientôt menacée, des pouvoirs civils sur le pouvoir militaire.

Malgré l’ardeur des troupes républicaines, le siège traînait en longueur. Elles avaient enlevé, avec leur bravoure accoutumée, les gorges d’Ollioules et les autres défilés qui défendaient les approches de la place, mais leur élan était venu expirer au pied des remparts de Toulon, et elles ne faisaient aucun progrès sérieux contre les ouvrages formidables qu’elles avaient trouvés devant elles. C’est que, dans la conduite d’un siège la fougue ne saurait suppléer aux dispositions savantes : celles-ci seules peuvent en assurer le succès. Garteaux, le général en chef, ne connaissait pas même approximativement la portée d’une pièce d’artillerie ; tous les services étaient désorganisés; l’armée manquait de Toutillage le plus indispensable à l’établissement d’une batterie, et chacun ayant son plan pour la prise de Toulon, qui avait été mise au concours parmi les sociétés populaires, les opérations flottaient au hasard, sans ensemble et sans direction. Au milieu de l’immense désarroi de oes préparatifs confus et tumultueux, Bonaparte arriva au camp.

Il se rendait en ce moment d’Avignon à Nice, où se trouvait le quartier général de l’armée d’Italie , et, passant devant Toulon, il voulut voir son compatriote Salicetti qui suivait les opérations du siège en qualité de représentant en mission h Celui-ci le présenta à

1. Napoléon raconte dans ses Mémoires, dictés à Sainte- Hélène, qu’il fut envoyé au siège de Toulon, de Pax'is, par le Comité de salut public , avec mission d’y commander l’artillevic, et presqvie

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Carteaux. Le général n’eut rien de plus pressé que de montrer au nouveau venu les batteries qu’on venait d’établir pour foudroyer la flotte anglaise. Elles étaient placées à trois portées de distance des bâtiments les plus rapprochés. Bonaparte eut quelque peine à con tenir l’expression de son mépris pour tant d’ignorance et de présomption ; mais il ne lui fut pas difficile de dissiper les illusions de Carteaux : les boulets allèrent à peine jusqu’au rivage. Carteaux, confus, allégua la mauvaise qualité de la poudre. Les observations du jeune ofûcier, les dispositions qu’il conseilla, montrèrent une telle décision et une telle entente des choses de la guerre, que les représentants qui étaient présents à l’entretien en furent frappés et le mirent aussitôt en réquisition pour le service de son arme.

Dès ce moment, le chef de bataillon Bonaparte eut ie commandement effectif de l’artillerie, et i^ar suite îa indncipale part dans les opérations du siège. Il se

tous les historiens ont reproduit cette erreur. Napoléon est contredit ici , non-seulement par son frère Joseph et par Marmont, tous deux ses compagnons d’armes au siège de Toulon , mais par sa propre correspondance, dans laquelle il confirme leur témoignage et s’exprime ainsi : « Lorsque les représentants du peuple m’ont retenu à l'armée devant Toulon et m’ont donné le commandement de l’artillerie..^ » Il a dissimulé cette circonstance dans ses Mémoires, pour ne pas avouer l’cbligaiion qu’il eut alors à Salicetti, devenu plus tard son ennemi. C’est ici le lieu de dire, une fois pour toutes, que les Mémoires de Napoléon fourmillent d’erreurs et d’omissions, quelquefois involontaires, le plus souvent calculées. Quant au Mémorial de M. de Las Cases, qui dit ici que ce furent les notes trouvées au bureau de l’artillerie sur le compte de Napoléon qui firent jeter les yeux sur lui ]iour le siège de Toulon , il ne donne presque jamais ni le renseignement exact, ni, ce qui est encore plus grave, la vraie couleur des .événements. On y trouve le caractère et le langage de M. de Las Cases beaucoup plus que ceux de son héros.

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montra digne de la faveur que venait de lui accorder la fortune, par la façon dont il sut la mettre à profit. En peu de jours les services furent réorganisés avec une incroyable activité. Il fit venir de Lyon, de Grenoble, de Marseille et des places voisines, tout ce qui manquait en officiers, en canons, en munitions de guerre ; plusieurs nouvelles batteries furent établies dans des positions où elles firent beaucoup de mal à l’ennemi. Il devint l’homme indispensable. Tel était l’ascendant qu’il avait su prendre sur tout le monde, que le général Duteil, envoyé à Toulon pour y commander l’artillerie, ne songea pas un instant à lui disputer l’espèce de dictature qu’il tenait de la nécessité et dont il faisait si bon usage.

A quelque temps de là le général en chef réunit un conseil de guerre pour arrêter définitivement le plan d’attaque. On y lut les instructions envoyées de Paris par le Comité- de salut public. Rédigées dans les bureaux de la guerre, si loin du théâtre des opérations, elles imposaient à l’armée toutes les conditions d’uii siège en règle, qui, vu la force et le développement des défenses de la place, ne pouvait être que très-long et très-pénible. L’investissement seul, pour être complet, eût exigé 60,000 hommes, et l’on en avait à peine 25,000. Les chefs de l’armée qui possédaient quelque instruction militaire ne pouvaient se faire illusion sur les difficultés d’un pareil projet; mais de nombreux et tout récents exemples avaient démontré combien il était i)érilleux pour un général de discuter les plans du terrible Comité. Ils savaient aussi par la même expérience qu’il n’était pas idIus permis d’échouer que de désobéir, et que le malheur avait été

plus d’une fois puni comme un crime. Partagés entre la crainte et le devoir, ils s’en tenaient à des critiques qui ne laissaient voir que leur embari'as. Cependant une voix s’éleva dans le conseil pour combattre les instructions du Comité : c’était celle du jeune commandant d’artillerie.

Il soutint que le siège en règle n’était nullement nécessaire. Selon lui, toute la force de cette garnison, formée de troupes étrangères, résidait dans l’escadre, car c’était l’escadre qui lui amenait des renforts et qui assurait sa retraite. Si donc ou parvenait à forcer l’escadre à s’éloigner de Toulon, la garnison, se voyant bloquée et certaine d’être prisonnière de guerre dans un délai plus ou moins long, préférerait évacuer la ville en détruisant le matériel qu’elle contenait, que de prolonger une défense dont l’issue devenait inévitable. Pour chasser l’escadre, il suffisait de s’emparer d’un point d’où, l’on pût battre la double rade au fond de laquelle Toulon est situé. Or ce point existait : il était situé à l’extrémité du promontoire de l’Éguillette, qui séparait les deux rades. Et en achevant cette démonstration saisissante, Bonaparte mettait le doigt sur le point désigné et disait : « Là est Toulon! »

Inspiration de génie d’autant plus belle qu’elle se fondait non pas seulement sur un simple calcul de forces matérielles, mais sur une profonde intelligence des mobiles qui devaient déterminer l’ennemi. Ce fut la première conception de ce grand capitaine, et l’on possède encore le rapport détaillé dans lequel il expose au ministre de la guerre, plus d’un mois avant la chute de la place, ce plan dont les prévisions devaient se réaliser de point en point.

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Les vues du commandant de l’artillerie ayant ctd enfin adoptées dans un second conseil de guerre tenu par le général Dugommier, militaire intrépide et éprouvé, que le Comité de salut x^ublic s’était décidé à donner pour successeur au peintre Garteaux et au médecin Doppet, les événements ne tardèrent i^as à prendre une nouvelle tournure. Tous les efforts des assiégeants se tournèrent contre le fort Mulgrave, qui défendait l’accès du promontoire de l’Éguillette. Les Anglais avaient, de leur côté, compris l’importance de cette position ; ils y avaient élevé plusieurs redoutes très-fortes et l’avaient surnommée le petit Gibraltar. Dans le but d’opérer une diversion, ils tirent sur un autre point une sortie furieuse ; elle fut d’abord couronnée de succès, puis énergiquement repoussée par Bonaparte en personne , qui fut blessé dans cette échauffourée. Le général anglais O’Hara resta parmi les prisonniers.

A la suite de cet incident, on resserra encore le cercle de feu qui étreignait la place , et pendant plusieurs jours consécutifs le fort Mulgrave fut couvert de boulets et d’obus. Le 18 décembre la brèche parut suffisante, et l’ordre fut donné d’enlever la redoute anglaise. Après plusieurs assauts inutiles, un bataillon commandé par Muiron , le futur aide de camp, pénétra dans le fort, massacra les artilleurs sur leurs pièces et retourna les canons contre l’escadre anglo-espagnole. Le fort de l’Éguillette, hors d’état de se défendre, fut évacué dans la nuit. Selon le mot de Bonaparte, Toulon était pris.

Cependant la ville était encore en pleine sécurité. Ses fortifications étaient intactes, aucune des grandes for-

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