IC
dont il avait besoin pour notre sécurité en Italie. Depuis longtemps déjà, le rôle des directeurs dans les affaires italiennes ne consistait plus qu’à ratifier les plans du général en ayant l’air de les lui imposer pour sauver les apparences. Mais celui-ci, trop pénétrant pour être dujDe et encouragé par leur faiblesse, ne prit bientôt plus la peine d’attendre môme ce semblant d’autorisation pour des actes d’une incalculable portée, et qui allaient engager pour un temps indéfini la politique de notre pays. C’est ainsi qu’il accomplit, contre leur volonté formelle, l’acte le plus grave qui eût été fait depuis notre entrée en Italie. Si les directeurs avaient eu, à défaut de fierté, un peu de clairvoyance, ils auraient pu, en lisant le décret sommaire par lequel le général , de son autorité jirivée, i^roclama la déchéance du duc de Modène et les mesures qui préludèrent à la fondation de la république cispadane, commencer à se douter dès lors que, selon son exjDression, « il ne se battait pas pour ces gredins d’avocats. )>
Le duc de Modène s’était réfugié à Venise, laissant à une régence le gouvernement de ses états. Ce prince, qui n’avait d’ailleurs rien d’intéressant , n’avait donné depuis l’armistice aucun sujet de plainte sérieux. Le seul grief que Bonaparte invoquait d’abord contre lui, c’est que la 'régence « ne pouvait cacher la joie que lui inspiraient les succès de nos ennemis » (2 octobre), et devait encore une somme de 5 à 600,000 francs sur les 9 millions que nous lui avions imposés. Quelques jours plus tard , il accusa en notre la régence d’avoir favorisé les aii^provisionnements de Mantoue. Quoi qu’il en fût, ces griefs étaient de ceux
IGi
que nous pouvions invoquer contre tous les /gouvernements italiens dont nous avions iDris soin de faire nos ennemis naturels ; ils n’eurent d’ailleurs aucune part dans la détermination de Bonaparte et ne lui servirent que de prétexte. Il ne céda dans cette circonstance qu’au désir de substituer un i^euple ami à un gouvernement qui nous était forcément hostile au fond du cœui% et plus encore au besoin de faire acte de souveraineté en créant des états nouveaux, afin de se rendre plus que jamais nécessaire.
Le Directoire, malgré sa manie de révolutionner les États italiens, manie à laquelle Bonaparte avait su si habilement résiste^ au début, n’avait jamais eu l’intention de former en Italie un établissement durable. Sa propagande voulait bien aller jusqu’à l’agitation, mais non jusqu’à la res];)onsabilité d’une charge d’âmes. Son plan , en soulevant les peuples contre les souverains, n’avait été qu’un simple expédient ayant pour but d’offrir aux premiers une chance d’affranchissement dans le cas où ils voudraient en profiter, mais rien au-delà, et en même temps d’effrayer les seconds afin d’arriver plus facilement à la paix. Depuis qu’il avait entrevu la possibilité de la conclure, depuis qu’il avait reconnu la lenteur et la mollesse des poi^ulations qu’il croyait imiiatientes de liberté, il était devenu beaucoup plus réservé dans ses encouragements à l’insurrection. Dans ses instructions au général, il était revenu à plusieurs reprises sur la nécessité de tout subordonner en Italie à la paix avec l’empereur, et d’éviter avec soin de prendre envers les patriotes italiens des engagements qu’on ne pourrait pas tenir, ou qui rendraient la conclusion de ia
paix impossible. Ces considérations étaient dictées par une politique sage, vu l’état des esprits en Italie et le rôle peu édifiant que nous y remplissions ; mais elles présageaient une prochaine évacuation de l’Italie par nos armées, et, à ce titre, elles n’étaient pas faites pour plaire au général Bonaparte. Ce n’est x^as qu’il prît un intérêt bien vif à la liberté des Italiens ; il était le premier à les en déclarer indignes et à les traiter comme tels-, sa correspondance ne i)ermet aucune illusion à cet égard. Mais il ne pouvait se résoudre à abandonner si tôt ce théâtre incomparable sur lequel il fixait les regards du monde et associait son nom aux plus grandes renommées de l’histoire, à quitter ce pays où depuis quelques mois il disposait de tout et agissait en maître absolu. Aucune place en France, même à la tête du gouvernement, n’eût pu lui offrir un pouvoir aussi étendu et aussi séduisant iDour une ambition telle que la sienne.
Aussi, aigres avoir écrit au Directoire comme pour le consulter sur son projet de déj)Oser le duc de Modène et d’ajDpeler les Modénais à la liberté, se hâta-t-il, selon son habitude, de brusquer l’exécution sans attendre une réponse qui serait et devait être défavorable. Il lança donc de son autorité privée ce décret, qui était toute une révolution. Il déclarait mettre les peuples de Modène et de Reggio sous la protection de la République française et les invitait à se constituer librement : acte dont la gravité était surtout dans les mesures et les vues ultérieures qu’il imj)liquait; car une aussi faible république ne pouvait vivre isolée au milieu des anciens États italiens; elle était condamnée à les absorber ou à être absorbée par eux. Ici
d’ailleurs nous n’avions plus j)our prétexte, comme dans le Milanais, l’expulsion de l’étranger : or, toute intervention qui se propose un autre but, est par cela seul illégitime et funeste. Dans le compte qu’il rendit de sa conduite, le général ne s’arrêta pas à en examiner les conséquences plus ou moins prochaines; il parla de sa résolution avec une légèreté préméditée et comme d’une chose toute simple. C’était « une tournure qu’il donnait à l’esprit pour opposer fanatisme à fanatisme, et nous faire des amis des peuples qui autrement deviendraient des ennemis acharnés, » rien de plus. Il savait mieux que personne quel était le peu de solidité du fanatisme nouveau qu’il se flattait d’opposer à l’ancien ; mais il ne lui convenait pas de s’en souvenir en ce moment, et par-dessus tout il comptait que les choses seraient trop vite et trop sérieusement engagées pour que le gouvernement français pût reculer.
Le décret avait paru le k octobre. Le 11 octobre le Directome ignorait encore ces événements d’une importance si capitale, et il était si loin d’en désirer la ' réalisation qu’il écrivait au général dans les termes suivants :
(( N’oubliez pas qu’il nous sera demandé des dédommagements en Italie pour les pays que notre sécurité future nous oblige de conserver sur la rive gauche du Rhin... La reddition de la Lombardie ou sa cession peuvent devenir le gage d’une paix durable, et quoique nous n’ayons rien arrêté à cet égard, nous pensons qu’il y aurait imprudence de notre part à nous interdire de la faire à ce iDrix.
« Ce que nous avons dit sur l’indépendance du Milanais s’applique à Bologne, Ferrare, Reggio, Modène et à tous les autres petits états de l’Italie. Nous devons redoubler de circonspection et de prudence pour éviter de compromettre par trop de facilité les intérêts futurs de la République. Il faut presser le duc de Modène d’achever de nous payer les sommes qui nous restent dues en vertu de l’armistice ; mais il faut se garder d’armer contre Lui les ‘peuples qui lui étaient soumis avant notre entrée en Italie; et notre désir est que vous les conteniez dans une dépendance réelle jusqu’à ce que notre horizon politique s’éclaircisse et nous permètte de régler définitivement le sort de l’Italie au moyen de la paix générale. »
On ne t>ouvait porter une condamnation jdIus explicite et plus formelle sur les actes que le général venait d’accomplir à Modène. Mais, loin de rien changera sa conduite, il ne répondit à ces recommandations qu’en exprimant très-brièvement son regret d’avoir reçu trop tard la lettre du Directoire, excuse dérisoire dans la bouche de celui qui demandait des avis en se gardant bien de les attendre. Il annonçait en même temps qu’à Modène et à Reggio il avait adjoint Bologne et Ferrare par un nouveau décret de sa volonté, « en les réunissant sous un même bonnet, » pour augmenter leur force, ce qui était logique une fois le principe admis. Au lieu de revenir en arrière, il engageait de plus en plus le gouvernement français, afin de devenir l’arbitre nécessaire d’une situation faite par lui et que lui seul pourrait dominer. Que la raison et la prévoyance fassent ici du côté du Directoire, malgré ses fautes passées, malgré tout ce que ses scrupules avaient de
tardif et ses calculs de répréhensible, c’est ce qu’il est imxDossible de nier. En effet, i)rendre sous sa protection des réjDubliques qui n’étaient que des créations artiücielles, sans rapport avec l’état réel des opinions et des intérêts; qui, de plus, étaient incapables de se défendre, non-seulement contre l’étranger, mais contre leurs propres sujets, et n’avaient ni les moeurs ni le goût de la liberté, c’était s’engager à les soutenir sans cesse et surtout contre elles-mêmes, c’était se condamner à prendre parti dans leurs crises intérieures, à intervenir continuellement dans leurs prolires affaires ; et, comme il est dans la force des choses que le pouvoir va toujours là où se trouvent l’action et la responsabilité, c’était par une conséquence inévitable s’engager à les gouverner, à y disposer de tout, à en occuper indéfiniment le territoire. Elles devenaient ainsi, dans un temps plus ou moins prochain, de véritables annexes de la République française, et l’ingérence étrangère s’y perpétuait avec tous les maux qui l’accomiDagnent. On verra avec quelle XDromxDtitude cos conséquences se réalisèrent. Or, un tel système, c’était purement et simplement la conquête déguisée sous des formes républicaines. C’est ainsi que notre X)olitique s’éloignait de plus en j)lus du libéral esprit de la Révolution française pour préi^arer les voies au régime impérial.
En attendant que les inconvénients et les abus inséparables d’une telle x>olitique se fussent révélés, on en retira ç)rovisoirement d’incontestables avantages. On se créa une barrière capable d’opposer une résistance momentanée aux envahissements possibles de l’Italie méridionale; on organisa à la fois dans les duchés et
dans la Lombardie, outre la garde nationale, deux légions italiennes qui suffirent au maintien de l’ordre dans l’intérieur du pays, et permirent à Bonaparte de disposer de la totalité de ses forces. Chose singulière! ces mesures si révolutionnaires en apparence se conciliaient fort bien dans sa pensée avec un vif désir de faire la paix avec Rome et avec Naples, et l’inconséquence qu’il y avait à vouloir des choses aussi contradictoires lui échai^pait, tant il avait en vue, non l’affranchissement définitif de fltalie, mais le maintien momentané de la position exceptionnelle qu’il s’était faite dans ce pays. Ses dissentiments actuels avec le Directoire n’avaient pas d’autre cause. Celui-ci subordonnait la guerre à la iDolitique, tandis que le général s’efforcait de subordonner la j^olitique à la guerre. Le Directoire ne songeait i^lus qu’à la paix
avec l’empereur; il ne voyait dans ses conquêtes en Italie qu’un objet de compensation pour la Belgique; il n’eût pas mieux demandé que de les évacuer après avoir rançonné les principaux États : c’était une politique sans générosité, et, si elle ne réxDarait pas les fautes commises, du moins elle ne comi^romettait pas l’avenir. Bonaparte au contraire, ainsi qu’il le dit dans ses Mémoires, « croyait que la Réi^ublique avait le droit d’exiger, outre les limites du Pihin, un état en Italie qui nourrit l’influence française et maintînt dans sa dépendance la république de Gênes, le roi de Sardaigne et le pape, » c’est à dire un établissement en réalité incompatible avec l’existence des anciens États, qui ne pourrait se créer qu’au prix de nouvelles luttes, se conserver que par la présence et le concours de celui qui l’aurait fondé et en
nous suscitant des difficultés sans terme, enfin qui devait promettre aux Italiens un affranchissement non-seulement illusoire, mais acheté par le sacrifice de la portion la plus intéressante de la nation.
Au reste, le Directoire plia en cette occasion, comme il avait toujours fait jusque là, de plus en plus mécontent de celui qui lui imposait ses volontés, mais n’osant pas se priver de ses précieux services et méritant par cette lâcheté tous les traitements qu’il eut à en subir plus tard. Et comme si ce n’était pas assez de cet acte de faiblesse, il permit au général de reprendre les négociations avec Rome et lui en abandonna aveuglément la conduite, faute inconcevable qui allait avoir pour résultat de poser un homme dont l’ambition était si flagrante et si redoutable, en médiateur suprême entre le catholicisme et la révolution. Pour obtenir des pouvoirs nouveaux, il lui suffisait d’offrir sa démission et de se plaindre de sa santé, assurances qui étaient acceptées avec une bonne foi égale à celle qui les inspirait, et qui cependant réussissaient toujours : « Tant que votre général ne sera pas le centre de tout en Italie, vous courrez de grands risques. On n’attribuera pas ce langage à l’ambition, je n’ai que trop d’honneurs ; ma santé est tellement délabrée que je me crois obligé de vous demander un successeur. » Ces doléances, qui reviennent si souvent dans ses lettres, étaient d’un effet infaillible sur l’esprit du Directoire , grâce aux autres arguments qu’il y joignait à l’adresse du ministre des finances, et il n’avait qu’à exprimer un vœu pour le voir réalisé.
Il avait pour traiter avec Rome une grande supé-
riorité sur le Directoire : il n’était gêné par aucun «crupule ni par aucune antipathie philosophique. Ne voyant dans le inonde politique que des forces et jamais des principes, il ne considérait la papauté que comme un fait, et ce fait ne lui inspirait ni amour ni haine. Mais la puissance qu’il découvrait dans la papauté le frappait d’autant j)lus qu’elle était toute morale, et qu’il en sentait la force sans pouvoir ni la mesurer ni l’atteindre. Aussi lui avait-il toujours témoigné de grands égards et avait-il maintes fois reproché au Directoire de ne pas la traiter avec assez de ménagements. -
Deux événements venaient de rendre la situation de la cour de Rome de plus en plus difficile. Naples et Gênes avaient fait leur paix avec la République française, et les Anglais, chassés de l’île de Corse par une insurrection populaire, avant même que l’expédition organisée par Bonaparte eût pu mettre à la voile, étaient sur le point d’évacuer la Méditerranée. Rome, isolée désormais , n’avait plus d’espérance que dans le succès des armées autrichiennes. C’est à ce moment que Bonaparte reprit la négociation. Peu de temps auç)aravant, il avait tiré le cardinal Mattéi du couvent où il l’avait fait enfermer, et l’avait renvoyé dans son diocèse avec des paroles rassurantes. Le 21 octobre, il se rendit à Ferrare, ville dont Mattéi était archevêque, descendit chez lui et, après jDlusieurs entretiens , l’envoya à Rome , chargé d’assurances pacifiques. En même temps il écrivait à Cacault, notre agent à Rome, diplomate plein de finesse cachée sous une apparente bonhomie ; il lui annonçait que lui seul désormais était chargé de la négociation ; il
lui recommandait de gagner du temps « i^our tromper le vieux renard. » Il voyait bien qu’une vigoureuse démonstration viendrait seule à bout des résistances de la cour romaine, mais il était obligé de la différer encore, a Vous sentez bien, ajoutait-il, que je n’at- ' tends que le moment favorable pour m’élancer sur Rome et y venger l’honneur national. » (24 octobre.)
Ici l’expression dépassait évidemment sa pensée, car quelques jours plus tard, il lui disait en termes beaucoup plus mesurés :
« Vous pouvez assurer le pape que j’ai toujours été contraire au traité qu’on lui a proiDOsé et surtout à la manière de négocier, que c’est en conséquence de mes instances réitérées que le Directoire m’a chargé d’ouvrir la route d’une nouvelle négociation. J’ambitionne bien plus le titre de sauveur que celui de destructeur du Saint-Siège. Vous savez vous-même que nous avons toujours eu là-dessus des principes conformes, et moyennant la faculté illimitée que m’a donnée le Directoire, si l’on veut être sage à Rome, nous en profiterons pour donner la paix à cette belle partie du monde et tranquilliser les consciences timorées de beaucoup de peuples. » (28 octobre 1796.)
Cette politique était beaucoup plus conforme à son attitude habituelle que le ton qu’il affectait dans ses lettres au Directoire , pour flatter les passions philosophiques encore très-vivantes, ou que les menaces qui lui étaient arrachées par l’impatience de ne pas voir ses ouvertures accueillies. Il comprenait déjà , à voir la marche de l’opinion en France, qu’une réaction religieuse était inévitable, et que l’ax^pui des prêtres serait un levier tout-puissant
ARCOLE
pour son ambition. De là un double jeu qu’il jouait avec beaucoup d’habileté. Tout en parlant avec le dernier mépris de la cour de Rome, pour bien établir qu’il n’était ni son ami ni sa dupe, il exagérait son influence morale pour s’excuser des ménagements qu’il employait envers elle. D’autre part, avec les ecclésiastiques, il déplorait les empiétements du Directoire sur le domaine spirituel, et se présentait à eux comme leur seule sauvegarde. Grâce à ce manège, on croyait dans les deux camps l’avoir pour soi. Au reste, le moment n’était pas encore venu où la négociation pût aboutir. L’Autriche n’avait pas été assez battue pour que Rome se crût dans la nécessité de capituler. Alvinzi s’avançait en ce moment vers l’Italie avec une nouvelle armée, et le Saint-Siège ne songeait plus à traiter.
C’est en prévision de cette troisième invasion que Bonaparte s’était assuré de la comiDlète disponibilité de son armée. Il s’était en outre efforcé d’obtenir l’alliance de la Sardaigne, la seule puissance italienne qui eût des soldats capables d’aller au feu , la seule dont l’appui eût été efficace. Un de ses agents s’était rendu à Turin pour négocier cette alliance au nom du général, mais comme il n’avait à offrir au roi de Sardaigne, en échange du concours qu’il lui demandait, qu’une garantie de ses États si réduits, il ne parvint pas à l’entraîner. La cession de la Lombardie eût seule pu le décider à faire cause commune avec nous; mais on la tenait en réserve en vue d’un autre objet.
Le Directoire ne fut pas plus heureux dans ses
efforts pour obtenir l’alliance de la république de
Î74 HISTOIRE DE NAPOLl£OîS\
Venise. Nos rapports de cette époque avec Venise sont de ceux qui peuvent le mieux servir à caractériser l’esprit de cette guerre, et il importe d’en suivre avec soin les péripéties si l’on en veut juger le dénoûment avec impartialité. Il n’est pas moins indispensable de se rendre compte dans quelles conditions lui fut faite cette offre d’alliance dont nos historiens se sont si souvent armés contre elle. Nous avions d’abord violé la neutralité de Venise en occupant Brescia, ce qui avait amené les Autrichiens à la violer à leur tour en occupant Peschiera pour- défendre le passage du Mincio. Puis, sous prétexte de x>unir Venise d’avoir souffert cette seconde violation, qui était la conséquence de la première et que, dans tous les cas, il n’avait pas dépendu d’elle d’empêcher, nous nous étions emparés de la plupart de ses places fortes sur la terre ferme. Nous en avions en partie chassé ses garnisons pour nous y mettre plus à l’aise ; nous avions pillé ses arsenaux et ses magasins, nous avions exigé d’elle qu’elle nourrît et approvisionnât nos troupes. Ce n’est pas tout, en réparation du mal que nous lui avions fait, nous lui donnions maintenant à entendre qu’elle aurait à nous payer une indemnité de plusieurs millions. Tout cela avait été fait sous des in’étextes que Bonaparte dans sa correspondance reconnaît dénués de tout fondement, lui qui les avait inventés et qui les invoquait si haut. C’est alors que la malheureuse république , écrasée par nos exactions, compromise vis-à-vis de l’Autriche, poussée au désespoir, s’avisa un peu tard^, d’un expédient qui l’eût peut-être sauvée au début, et se mit à armer, autant pour faire respecter sa neutralité que pour se
défendre contre les velléités d’insurrection qui commençaient à se manifester sourdement dans ses provinces de terre ferme. Cette mesure n’avait fait que lui attirer de nouveaux reproches de notre x^ait. Dès le 12 juillet, BonaiDarte dénonçait ces armements, il saisissait avec emxmessement ce nouveau texte de récriminations ; il avertissait le Directoire de ne pas laisser écliaj^x^er cette précieuse occasion d’accuser et de se plaindre : (( Peut-être, lui écrivait-il à ce propos, jugerez-vous convenable de commencer dès à présent une petite querelle au ministre de Venise à Paris, pour que, ax>rès que j’aurai chassé les Autrichiens de la Brenta, je puisse trouver jdIus de facilité pour la demande que vous avez l’intention que je leur fasse de quelques millions. »
On conçoit sans peine les sentiments qu’une semblable politique devait faire naître chez ceux qui en étaient les victimes ; elle n’était guère i^ropre à préparer les voies pour une alliance. Cependant, telle était la terreur inspirée x)ar nos armes, que le Sénat de Venise supx)ortait tout, sinon sans se plaindre, du moins sans essayer de résistance. A ces procédés, on ajouta bientôt l’iniquité de ne pas payer aux Vénitiens les fournitures dont ils faisaient l’avance à l’armée. A la date du 20 juillet, ils avaient déjà fourni pour 3 millions et n’avaient reçu pour tout i^ayement, à force d’insistance, qu’une lettre de change de 300,000 francs. Mais les torts memes que nous avions envers eux leur étaient imputés à crime et devenaient l’occasion de nouvelles machinations contre la république. C’est ainsi que ce payement de 300,000 francs, tout insuffisant et dérisoire qu’il fût. avait été. selon
Bonaparte, une véritable faute, et devint la source de telles vexations que les Vénitiens étaient, pour ainsi dire, intéressés à n’ôtre jamais payés. Ce payement était une faute, disait-il, car il avait laissé voir u que par rimportunité et en faisant manquer le service, on tirerait de nous de l’argent. De sorte que, continuait-il, je suis forcé de me fâcher contre le 'provèdileur, d'exagérer les assassinats qui se commettent contre nos troupes, de me plaindre amèrement de l’armement qu’on n’a pas fait du temps que les impériaux étaient les plus forts, et i^ar là je les obligerai à me fournir, j)our m’apaiser, tout ce qu’on voudra. Voilà comme il faut traiter avec ces gens-ci. Ils continueront à me fournir, moitié gré moitié force, jusqu’à la prise de Mantoue, et alors je leur déclarerai ouvertement qu’il faut qu’ils me payent la somme portée dans votre instruction, ce qui sera facilement exécuté. »
Tel était l’état de nos relations avec Venise lorsque les Directeurs tentèrent ce nouvel effort pour déterminer la république à accepter notre alliance. Ils lui peignirent sa situation difficile et périlleuse entre de puissants voisins qui convoitaient les possessions vénitiennes, voisins dont l’un surtout, l’Autriche, devait tôt ou tard chercher à s’indemniser de la perte de ses provinces aux dépens de la République. Quelle était sa garantie contre ce danger? Le droit j)ublic? Il n’existait plus. L’équilibre européen? Toute trace en avait disparu. Venise ne pouvait trouver de sauvegarde que dans une alliance puissante, et telle que la France seule était en état de la lui offrir.
Ces propositions ne furent t>as acceptées par le sénat, qui motiva son refus, non sur les raisons trop
réelles qu’il avait de se défier de nous, mais sur le désir d’épargner au peuple vénitien le poids d’une guerre qui désolait tant de nations. Les historiens ne se sont en général pas fait faute de blâmer cett<^ détermination. Cependant quelle confiance pouvaient avoir en nous les Vénitiens, après les traitements dont nous avions usé envers eux? Quelle sécurité pouvait leur iiisj^irer notre conduite envers les autres États italiens? Et en admettant la sincérité de nos protestations, quelle garantie sérieuse leur offrait notre position en Italie ? N’y étions-nous pas en réalité campés plutôt qu’établis? Était-il prudent de lier le sort de Venise à celui d’une influence fondée sur des succès à la vérité très-brillants, mais selon toute probabilité très-éphémères? N’est-ce pas par des triomphes de ce genre qu’avaient débuté toutes les armées françaises à leur entrée en Italie , et pourtant avionsnous jamais réussi à nous y consolider? Et, une fois l’heure des revers sonnée , que resterait-il de cet appui si imposant, si magnifique en promesses ? Nos armées disparaîtraient derrière les Alpes, leur rempart naturel, et Venise resterait seule à la merci de ses ennemis. S’il lui fallait à tout prix choisir, ne lui était-il pas encore plus avantageux de rompre avec la France, si éloignée de ses frontières et avec qui elle n’avait de contact que par accident, que d’avoir pour ennemie l’Autriche, son voisin permanent et qui cernait de tous côtés les possessions vénitiennes?
Ces considérations l’emportèrent et les Vénitiens persistèrent dans leur neutralité. Cette détermination qui devait les i^erdre était non-seulement légitime, mais irréprochable. Une alliance avec la France les
eût probablement préservés de Campo-Formio , mais elle n’eût ni sauvé leur indépendance sous notre domination, ni protégé leur territoire lorsque sui^vinrent les désastres qui rendirent l’Italie à l’influence autrichienne. II est des temps où la faiblesse est un crime Irrémissible.
Cependant Bonaparte prenait ses dispositions pour recevoir le choc de la nouvelle armée que le Conseil aulique avait placée sous les ordres d’AIvinzi. Malgré l’exagération continuelle de ses plaintes au sujet de r insuffisance de ses forces et de la négligence qu’on mettait à lui faire parvenir ses renforts, ses troupes étaient actuellement dans le meilleur état. Au l®*" octobre, à la suite de sa lutte avec Würmser, il évaluait leur nombre total à quarante -huit mille hommes, chiffre certainement inférieur à ses forces réelles (lettre au Directoire, 1®*' octobre). Sur ce chiffre, il accusait dix-huit mille malades, dont quatre mille blessés seulement. Depuis lors il lui était arrivé des renforts, et un mois entier s’était écoulé sans événements de guerre ; enfin la création de la Cispadane et de la légion italienne lui avait permis de disposer du plus grand nombre de ses garnisons. Déduction faite des huit mille hommes emiDÏoyés au blocus de Mantoue et des malades qui pouvaient lui rester, c’était donc trente-huit à quarante mille hommes qu’il pouvait oi3poser à Alvinzi.
Il avait relevé le moral et la discipline de son armée par la guerre qu’il avait faite pendant tout le mois d’octobre aux habitudes de vol et de pillage qui étaient devenus un danger sérieux pour notre occupation en Italie. Les plus hauts fonctionnaires de l’armée étant
les premiers à donner l’exemple, le mal avait pris des proportions effrayantes, et une répression inexorable pouvait seule l’arrêter. Dans les villes, le pillage étant en quelque sorte régularisé et les ressources étant beaucoup plus abondantes, les habitants supportaient mieux le fléau; mais les habitants des campagnes étaient complètement ruinés, et dans certaines provinces comme le Mantouan, ils émigraient en masse. Bonaparte sentit la nécessité de prendre des mesures sévères et efficaces, et il frappa en haut comme en bas. Dès le premier regard qu’il porta sur ces misères, il s’aperçut que le mal était encore plus grand qu’il ne l’avait soupçonné ; « Je suis entouré de voleurs! » écrivait-il (8 octobre). Généraux, commissaires des guerres, administrateurs, tout le monde pillait. Il se décida à faire de nombreuses exécutions qui étaient pourtant loin de répondre au nombre réel des coupables. « Vous avez calculé sans doute, écrivait -il encore au Directoire, que vos administrateurs voleraient, mais qu’ils feraient le service et auraient un peu de pudeur; mais iis volent d’une manière si ridicule et si impudente que si j’avais un mois de temps il n’en est pas un qui ne pût être fusillé. » (12 octobre.)
Mais quoi! n’est-ce pas lui qui le premier avait dit :
« ritalie sera notre proie. » Dès les premiers jours de novembre, Alvinzi était sur la Piave avec une armée de quarante mille hommes, composée en grande partie de recrues : en même temps Davidowich s’avançait dans le Tyrol avec dix-huit mille combattants, parmi lesquels beaucoup, de soldats de la , milice tyrolienne. Ces deux corps devaient opérer
tSO HISTOIRE DE NAPOLÉON.
leur jonction sous les murs de Vérone d’ajjrès un plan assez semblable à celui de Würmser, mais cependant plus simple et moins dangereux, puisqu’il divisait l’armée en deux colonnes au lieu de trois. Vaubois gardait le Tyrol avec douze mille hommes : il devait couvrir Trente sur la ligne du Lavis. Bonaparte se porta en personne avec Masséna et Augereau au-devant d’Alvinzi. La rencontre eut lieu à Carmignano le 6 novembre, entre Vicence et Bassano. Après un engagement très-vif, les Autrichiens furent rejetés sur cette dernière ville, mais les Français ne x>arvinrent ç)as à s’en emparer. Dans la nuit de mauvaises nouvelles arrivèrent du Tyrol. Vaubois battu par Davidowich, avait été forcé d’évacuer Trente, et opérait sa retraite par la rive gauche de l’Adige, au lieu de garder les passages si importants de la Corona et de Rivoli, qui, venant déboucher derrière Vérone entre l’Adige et le Mincio, allaient iiermettre au coips de Davidowicli de couper la retraite à notre armée.
Il était urgent de parer à ce danger. Le général Bonaparte se vit donc forcé de rétrograder après une bataille gagnée et au grand étonnement de l’armée autrichienne. Il ramena ses troupes sur Vicence et Vérone, envoya en toute hâte Joubert prendre position à la Corona, fit repasser l’Adige à Vaubois, le ramena sur Rivoli et vint haranguer lui-meme la division vaincue.il adressa aux soldats de sanglants reproches, leur fit honte de s’être laissé battre, puis lorsqu’il vit l’effet produit, les consola par quelques bonnes paroles et les laissa impatients de prendre leur revanche.
Tout le reste de son armée était concentré à Vérone,
ARCOLE
et Alvinzi l’avait suivi pas à pas dans ce mouvement de retraite. Le 11 novembre Bonaparte, de retour au quartier général, ayant jugé à propos d’occuper les hauteurs de Galdiero qui couvrent Vérone du côté de Vicence, y trouva Alvinzi retranché dans des positions formidables. Il n’hésita cependant pas à l’y attaquer. Une pluie battante qui tomba toute la journée avait détrempé le terrain de telle sorte qu’il devint impossible à notre artillerie de s’y mouvoir, tandis que celle de l’ennemi, se trouvant en position, lui donnait sur nous un grand avantage. Nos attaques se succédèrent en vain xiendant plusieurs heures; elles ne réussirent pas à l’entamer. La nuit venue, les deux armées bivouaquèrent en face l’une de l’autre sur le champ de bataille.
Cette bataille, quoique incertaine, était pour nous un grave échec. Le lendemain nos soldats rentrèrent à Vérone. La situation de l’armée devenait des i^lus périlleuses ; d’un côté le corps de Vaubois considérablement réduit, tenait à grand’peine à Bivoli, x>endant qu’à Mantoue la garnison nous harcelait x:>ar des sorties incessantes; de l’autre, nous étions menacés d’étre assiégés dans Vérone. Ces revers si nouveaux pour nous, avaient jeté le découragement dans l’âme du soldat ; il commençait à se lasser de cette guerre interminable et murmurait tout haut contre l’abandon où le laissait le Directoire. BonaxDarte douta lui-même un instant de sa fortune. Il écrivit au Directoire, il lui dépeignit sous les couleurs les plus sombres la situation fâcheuse où il se trouvait (13 novembre). Peut-être allait-il être forcé de lever une seconde fois le blocus de Mantoue; peut-être l’heure
». lô
de Masséna, d’Augereau, la sienne même allait-elle sonner; il n’avait, ajoutait-il, que dix-huit mille hommes (y compris les sept mille hommes de Vaubois), à opposer aux cinquante mille hommes de l’ennemi, allégation d’une exagération puérile et qui ne soutient pas l’examen. Cependant, malgré les craintes motivées que lui inspirait sa réelle infériorité et malgré l’excès de désespoir qu’il affectait avec le Directoire, il n’avait jamais montré plus d’assurance avec les soldats. Le lendemain même du jour où il venait d’exhaler ces plaintes et de donner un libre cours à ses appréhensions, il mit à exécution avec son incomparable fermeté de décision, la manœuvre célèbre qui devait lui rendre la victoire.
A la nuit tombante il fait prendre les armes à ses troupes; par son ordre elles traversent la ville en silence et passent sur la rive droite de l’Adige comme pour mettre le fleuve entre elles et l’ennemi. L’armée marchait avec une résignation muette, croyant à une retraite sur le Min cio ; mais au lieu de prendre, au sortir de Vérone, la route de Peschiera, il ramène ses soldats le long de l’Adige dont le cours, en s’éloignant de la ville, oblique à gauche vers la mer Adriatique. Alvinzi étant resté immobile dans ses positions de Caldiero devant Vérone, il suffisait de descendre le cours du fleuve pour se trouver bientôt sur ses derrières. Nos troupes le descendirent jusqu’à Ronco, et là elles repassèrent l’Adige sur un pont de bateaux préparé par les soins du général.
Cette manœuvre si frappante, grâce à laquelle nous allions tourner la position que nous n’avions idu forcer peu de jours auparavant, s^ûsit fortement les
esprits et excita rentliousiasme de i’armée. Nous nous trouvions à Ronco dans une situation presque inexpugnable, couverts d’un côté par l’Adige, de i’autre, par des marais que traversaient seulement deux chaussées étroites, qui toutes deux partaient de Ronco pour aboutir l’une à Vérone, devant le front de l’armée ennemie, maintenant nos communications avec cette ville, l’autre à Villanova sur les derrières d’AIvinzi, permettant de le mettre entre deux feux et d’intercepter ses communications avec Vicence. La bataille devant se livrer sur ces deux chaussées, où l’ennemi ne pouvait s’étendre et où tout devait être décidé par le courage des têtes de colonne, sa supériorité numérique devenait inutile.
Dès le matin, Masséna s’avança sur la digue droite avec sa division et Augereau sur la digue gauche. Masséna parvint jusqu’à l’extrémité des marais sans avoir rencontré personne. Quant à Augereau il fut arrêté par un obstacle imprévu ; à mi-chemin, entre Ronco et Villanova se trouve le village d’Arcole. Une petite rivière nommée l’Alpon y traversait la chaussée pour aller se jeter dans l’Adige au-dessous de Ronco. Des Croates qui bivouaquaient dans le village en fortifièrent le pont et arrêtèrent brusquement la colonne d’Augereau, qui s’efforça vainement de l’enlever. Ce combat avait donné l’éveil à Alvinzi. Deux de ses divisions s’engagèrent l’une sur la chaussée de droite, l’autre sur celle de gauche, où elle vint renforcer les défenseurs d’Arcole. Masséna culbuta dans les marais celle qui lui était opposée, mais Augereau et Bonaparte lui-même revinrent vainement à la charge contre le pont d’Arcole. Tous deux successivement
18i HISTOIRE DE NAPOLÉON.
s’élancèrent sur le pont, un drapeau à la main pour entraîner le soldat, mais ils ne parvinrent i)as à forcer le passage ; Bonaparte fut précipité dans le marais et j>erdit dans cette attaque uü grand nombre d’ofüciers du plus grand mérite.
Cette résistance sauva l’armée autrichienne en nous empêchant de la prévenir à Villanova, par où elle eut le temps d’elTectuer sa retraite après avoir abandonné précipitamment Galdiero. Le lendemain elle évacua A.rcole qui n’avait plus d’importance pour elle et que Bonaparte avait d’ailleurs fait tourner par une brigade. Mais les Autrichiens n’en avaient pas moins fait des pertes considérables, et Vérone était dégagée.
Cependant ce succès n’avait rien eu de décisif, et Alvinzi restait devant nous dans des positions un peu en arrière de celles qu’il occupait la veille. Bonaparte dut repasser l’Adige à Ronco pour communiquer avec Vaubois et s’assurer que ce général n’avait pas été forcé à Rivoli. Ce mouvement rétrograde lui réussit aussi bien que le stratagème le mieux combiné. Les Autrichiens, ne trouvant plus personne devant eux, s’étaient avancés sur les digues. Les Français repassèrent le pont de Ronco, qui était resté en notre pouvoir, les chargèrent à la baïonnette sur cet étroit espace et en firent un effroyable carnage. Ce fut la seconde journée d’Arcole.
Le soir venu, Bonaparte recommença son mouvement de la veille et repassa sur la rive droite de l’Adige. Ayant reçu encore de bonnes nouvelles de Vaubois, que Davidowich n’avait pas attaqué, il revint le lendemain matin pour la troisième fois sur son champ de bataille au milieu des marais et le trouva
ARCOLE
de nouveau occupé par un ennemi qu’aucune leçon ne semblait instruire. Cette fois la victoire fut plus longtemps disputée, mais la résistance des Autrichiens ne servit qu’à augmenter leurs pertes, qui furent si grandes pendant ces trois journées que leur supériorité numérique avait disparu.
Bonaparte ayant deviné ce résultat par le calcul des prisonniers, des morts et des blessés que les Autrichiens avaient laissés entre nos mains, n’hésita plus à sortir de ses marais et à attaquer son adversaire en plaine et à découvert. Il l’ahorda résolûment sur la rive droite de l’Alpon et en peu de temps le mit en pleine déroute. Alvinzi lit sa retraite sur Vicence, et de là sur la Brenta, mollement i 30 ursuivi, en raison du retour nécessaire de notre part pour dégager Vauhois. L’armée française lit à Vérone une rentrée triomphante. Aç)rès une longue inaction motivée par rignorance où il était des mouvements d’Alvinzi, Davidowich s’était enfin décidé à attaquer Vauhois et de Rivoli l’avait rejeté sur Gastel-Novo. Mais cet avantage, qui trois jours auparavant aurait mis l’armée française dans la situation la plus critique, était maintenant inutile, et Davidowich, trouvant en face de lui à Gastel-Novo la division Masséna, au lieu des soldats d’Alvinzi avec lesquels il espérait faire sa jonction, dut se. hâter de reprendre le chemin du Tyrol.
Ges nouvelles victoires et l’épuisement où l’on se trouvait de part et d’autre après des campagnes si meurtrières, devaient rendre la conclusion de la paix tout à la fois plus désirable et plus facile. On la souhaitait vivement en France, et la presse n’était pas
moins unanime que le Corps législatif pour faire en-
lü.
tSG
tendre ces vœux de l’opinion publique. Le Directoire l’eût plus volontiers différée dans resi3oir de traiter plus tard avec plus d’avantage. Mais la nation était lasse de supporter à elle seule le iioids de toutes les armées européennes, et l’Europe n’était pas moins désireuse de mettre ffn à cette guerre sanglante et ruineuse. Dès la ûn d’octobre, l’Angleterre avait envoyé à Paris un diplomate habile, lord Malmesbury, pour négocier la paix générale sur les bases du statu quo ante hélium. Chaque puissance aurait restitué ses conquêtes et repris ses anciennes limites, principe juste en soi, malgré tout ce que nous devions y perdre, s’il avait été appliqué avec une entière sincérité. Mais les trois puissances qui avaient les premières rompu l’équilibre européen en se partageant la Pologne, n’entendaient nullement se laisser appliquer le principe des compensations, et l’Angleterre elle-même^ qui l’avait mis en avant, refusait formellement de restituer à la Hollande sa colonie du Cap, malgré les immenses possessions dont les Anglais s’étaient eml^arés dans l’Inde. D’un autre côté, comment abandonner les peuples qui s’étaient si loyalement donnés et fiés à nous? Qu’on exigeât que la Belgique fut séparée de la France, passe encore; mais comment souffrir de sang-froid qu’elle fût remise de force sous le joug qu’elle avait secoué à notre exemple, comment le souffrir surtout après une si longue communauté de douleurs, de luttes et de triomphes!
Les ï>roposi lions de lord Malmesbury étaient telles qu’on eût pu nous les offrir après de nombreux revers, mais elles n’étaient pas accei) tables pour un peuple alors presque i:»artout vainqueur, et, quoi qu’on en ait dih
ARCOLE
le Directoire ne montra pas en cette occasion des exigences déraisonnables. On peut lui reprocher avec plus de justice d’avoir conduit cette négociation avec des formes cassantes et indiscrètes qui étaient i^eu propres à la faire réussir. Après quelques pourparlers n’espérant plus rien de la ténacité britannique, il se flatta d’arriver plus sûrement à son but, en traitant séparément avec l’Autriche. Il choisit pour négociateur le général Clarke, qui arriva au quartier général de Bonaparte peu de jours après la bataille d’Arcole.
Les instructions que le Directoire avait données à Clarke, en date du Ih novembre, n’étaient pas laites pour plaire au général en chef. Il avait pour mission d’abord de conclure un armistice , et ensuite de débattre les conditions d’un arrangement avec l’Autriche.
L’armistice avait beaucoup perdu de son opportunité depuis la bataille d’Arcole. 11 ne pouvait plus avoir pour objet que de sauver le fort de Kehl , qui était, avec la tête de pont d’Huningue, le seul point que nous eussions conservé au delà du Rhin après la retraite de Jourdan et de Moreau. Kehl était un passage important x^our déboucher en Allemagne plutôt qu’une véritable place forte , mais il était loin d’avoir pour nous la valeur que Mantoue avait x^oRi’ l’Autriche, et, pour conserver Kehl, nous risquions de perdre Mantoue, alors sur le point de se rendre. Quant aux conditions de la paix, elles avaient toutes X:>our base la conservation de la Belgique, et Clarke était chargé de présenter à l’empereur x^^'^isieurs combinaisons différentes que le Directoire jugeait de nature à le consoler de cette perte. On offrait à l’Au-
triche des comxDensations, mais on les lui offrait aux dépens d’autrui. D’après la première de ces combinaisons, on lui aurait rendu ses possessions d’Italie et on lui aurait permis de s’indemniser de la perte de la Belgique en s’emparant de divers évêchés allemands et d’une partie du Palatinat. D’après la seconde, il aurait laissé à la France le Milanais et on lui aurait cédé les États du pape avec le titre de roi de Rome i^our le grand-duc de Toscane. D’après la troisième , on lui aurait donné les États du roi de Bavière avec les électorats ecclésiastiques. Toutes ces combinaisons étaient foi’inulées avec le sans-facon
dont ces libérateurs patentés des iDeuples avaient si promptement contracté l’habitude. La cession de Venise n’y était pas encore mise en question, mais on y parlait déjà de dépouiller cette république de ses ]3rovinces de terre ferme au profft de la république lombarde si celle-ci était reconnue viable ; on était prêt à sacrifier un État qui avait des siècles de durée à une création chimérique , destinée à avortei en naissant. De là aux préliminaires de Léoben, il n’y avait qu’un pas.
La mission de Clarke causa à Bonaparte un déplaisir extrême, et il ne prit pas beaucoup la peine de le dissimuler. iMaître de tout en Italie, investi d’un rôle unique, en iDossession de détruire de vieux États et d’en créer de nouveaux, il n’était j^as homme à renoncer aisément à une telle situation. Or tout cela allait être perdu et son œuvre anéantie si la mission de Clarke réussissait. Mais des circonstances heureuses lui épargnèrent cette déception. Il s’empressa d’exposer au Directoire comme au négociateur lui-
ARCOLE
même (6 de'cembre) les objections qu’il avait à faire valoir contre l’armistice. Ses raisons étaient, il faut en convenir, très-fortes depuis la défaite d’Alvinzi. Il était incontestable, en effet, qu’une fois Mantoue pris, et ce fait était imminent, nous traiterions avec un immense avantage pour la paix définitive. Mais la passion l’entraînait au delà de toute vraisemblance, lorsqu’il ajoutait que trois mois de repos perdraient son armée et que l’armistice nous mettrait dans l’impossibilité de faire valoir nos revendications contre Rome, « l’État de l’Église étant inabordable l’été. »
La vérité est que ce qui lui déplaisait surtout dans l’armistice, c’est que l’armistice annonçait la i>aix. Il ne pouvait se résigner à cette brusque interruption de tant de rêves de gloire et d’ambition. Aussi, dans son impatience, reprenait-il la plume le meme jour pour presser de nouveau le Directoire de renoncer à ses projets. « Envoyez-moi trente mille hommes de renfort, lui disait-il, et je marche sur le Frioul, je m’empare de Trieste, je porte la guerre dans les États de l’empereur, l’insurrection en Hongrie, et je vais à Vienne. Alors, citoyens Directeurs, ajoutait-il, alors vous aurez le droit cC attendre des millions, des succès et une bonne paix. » Vision prophétique sans doute, puisqu’il la réalisa quelques mois plus tard; mais était-ce une bonne paix que celle qui laissait derrière elle les iniquités de Gampo-Formio? Pas plus que la bonne paix que plus tard il allait chercher dans toutes les capitales de l’Europe.
Quelques jours lui suffirent pour s’emparer de l’esprit de Clarke. A un accueil froid et défiant, succéda une alternative de brusquerie et de familiarité, accom-
pagnée de déclarations péremptoires qui firent bien vite comprendi'e au négociateur qu’il fallait choisir entre une rupture décidée et une complète soumission. Il adoi^ta ce dernier parti, qui était le plus conforme à son esprit timide et médiocre. Il se rallia de bonne grâce aux idées du général et bientôt ne vit plus que par ses yeux. Il écrivit au Directoire que Bonaparte « devait continuer à diriger toutes les opérations diplomatiques en Italie. »
Ce revirement fit perdre à la paix beaucoup de ses chances , mais Clarke n’eut pas même à en discuter les conditions, car l’entrée devienne lui ayant été interdite sous prétexte que l’empereur ne reconnaissait pas le gouvernement de la République française, il s’aboucha à Vicence avec le baron de Vincent, qui déclara ne pouvoir signer l’armistice que i>our l’Italie, proxDosition dérisoire puisqu’elle conservait Mantoue à l’Autriche sans même nous assurer le même avantage pour Kehl. La question de l’armistice ayant ainsi été écartée, Clarke fut renvoyé pour celle de la paix à l’ambassadeur d’Autriche auprès de la cour de Turin, ce qui équivalait à un ajournement indéfini.
Mais, sans connaître encore ce dénoûment de la négociation de Clarke, Bonaparte faisait en Italie tout ce qui était en son pouvoir pour l’empêcher d’aboutir en engageant, selon sa méthode habituelle, le gouvernement français par des faits accomplis. Ayant vu le Directoire se demander avec des scrupules bien concevables, dans les instructions de Clarke, si les Italiens étaient, oui ou non, dignes de la liberté et capables de la maintenir parmi eux , il faisait de son mieux pour lui donner cette illusion, à laquelle.
ARCOLE
lOi'
pour son compte, il ne croyait pas, comptant invoquer en faveur de son opinion un état artificiel dont il était le seul auteur. Il réprimait avec soin dans la Gispadane tout ce qui pouvait avoir une apparence d’anarchie. « Je suis, disait-il aux Modénais, l’ennemi juré des scélérats, des pillards, des anarchistes... Je ferai fusiller ceux qui renversent l’ordre social , font l’opprobre et le malheur du monde. » II les encourageait dans leur essai d’organisation, les invitait à s’unir, à s’armer, les aidait à former une légion polonaise pour renforcer leurs milices. Il laissait espérer aux Lombards, contre les instructions formelles du Directoire , leur réunion à la Gispadane; il autorisait leur congrès d’État à envoyer des députés à la fédération de Reggio qui allait consacrer l’union de Bologne avec Modène. a Si l’Italie, leur disait-il à cette occasion, veut être libre, qui pourrait l’en empêcher? Ge n’est pas assez que les différents États se réunissent, il faut , avant tout , resserrer les^ liens de fraternité entre les classes de l’État. Vous pouvez, vous devez être libres sans révolution, sans courir les chances et sans éi^rouver les malheurs qu’a éprouvés le peuple français. Protégez les propriétés et les personnes, inspirez à vos comj)atriotes l’amour de l’ordre et des lois et des vertus guerrières qui défendent et protègent les républiques et la liberté. » (10 décembre.) Gonseils excellents, s’il était donné à la conquête d’inspirer les vertus civiques, si le dévouement patriotique s’éveillait et s’endormait tour à tour, au gré des convenances du vainqueur !
Mais le succès qu’ambitionnait Bonaparte n’allait
pas jusqu’à une résurrection sérieuse du sentiment national de Tltalie. Un pareil fait eût été bientôt x>oui lui un embarras plus grand peut-être que les armées de l’Autriche ; il n’en désirait que les apparences extérieures, et il réussit à les créer jusqu’à un certain point. Il n’en pouvait être autrement chez un peuple artiste chez lequel les souvenirs possèdent une si puissante magie. « Il sut se servir à propos, écrivit-il à ce sujet sur lui-même, du talisman du mot de liberté et d’indépendance nationale. » On ne saurait dire plus juste : il se servit habilement du mot iDarce qu’il était utile à ses combinaisons, mais sans avoir aucun souci de la chose, et il n’eut aussi de la république qui était sa création que des mots, c’est ce qui fit son peu de solidité. Il dit encore dans le même passage ( il/é??7oir<?5) :<( Il porta non-seulement un grand respect à la religion, mais il n’oublia rien de ce qui pouvait lui concilier l’esprit du clergé. » Autre talisman manié avec la même adresse, mais avec le même manque de conviction. Il se plaisait à opposer les vertus du clergé italien aux vices de l’ancien clergé de France, à dire (1®" janvier 1797) : « que si le clergé de France avait été aussi sage, aussi modéré, aussi attaché aux principes de l’Évangile, la religion romaine n’aurait subi aucun changement en France, » allégation historiquement fausse et dont il connaissait mieux que personne le peu de fondement, « mais, ajoutait-il avec une componction édifiante, la corruption de la monarchie avait infecté jusqu’à la classe des ministres de la religion ; l’on n’y voyait plus des hommes d’une vie exemplaire et d’une morale pure, tels que le cardinal Mattéi, le cardinal archevêque de
ARCOLE
Bologne, l’évêque de Modène, de Pavie, de Pise. Je croyais quelquefois, en discourant avec ces personnages respectables, me retrouver aux premiers siècles de l’Église. » Ces vénérables prélats étaient pourtant les mêmes que le général, avec ses confidents, qualifiait de « radoteurs imbéciles. »
Mais, de ce côté, ses belles paroles n’avaient pas obtenu autant de succès qu’auprès des patriotes. Rome restait sourde à ses avances comme à ses menaces. Le pape et ses conseillers savaient déjà qu’un nouvel effort militaire se préparait en Autriche pour débloquer Mantoue en détresse , et prêts au besoin à quitter Rome pour se réfugier dans le royaume de Naples, ils ne craignaient de nos troupes aucun mouvement sérieux et bravaient ouvertement la France. Les cardinaux qui dirigeaient la politique romaine, et particulièrement leur chef Albani, s’étaient mis en communication avec la cour de Vienne, obéissaient à ses inspirations et se tenaient prêts à combiner avec elle leurs opérations, car ils avaient une armée qui, inoffensive en elle-même, pouvait devenir dangereuse dans un moment critique. Elle était commandée par le général Golli, que nous avions eu pour adversaire en Piémont. Pour parer à ce péril, on renforça les éléments militaires de la Cîspadane, et pour effrayer la cour de Rome, un détachement de Français poussa jusqu'à Bologne. Mais, grâce aux informations que le gouvernement pontifical recevait de Vienne, cette démonstration resta sans effet: on venait d’apprendre à Rome qu’Alvinzi s’était déjà remis en marche.