DE LA
GISPADANE.
ARCOLE
Bonaparte, brusquement ramené du Tyrol dans la Lombardie par T irruption imprévue de Würmser sur TAdige, s’était vu forcé d’ajourner ses projets contre Trieste. La retraite que Carnot apx^elait « la misérable reculade de Jourdan » (lettre du 19 septembre 1796), lui rendait d’ailleurs cette expédition plus difficile, et l’état menaçant dans lequel se trouvait l’Italie réclamait impérieusement sa présence. Il se borna donc à écrire à l’empereur une lettre par laquelle il le sommait de choisir entre la destruction de Trieste ou la paix. Mais cette démarche insolite ne pouvait produire quelque effet qu’à la condition d’être appuyée par une démonstration redoutable; il ne reçut aucune réponse.
Il employa la trêve que lui laissait l’épuisement des armées autrichiennes à organiser le pays conquis, à raffermir en Italie l’influence française et surtout à y
consolider sa propre autorité. Des armistices avaient été signés avec la plupart des États italiens, mais la Sardaigne était la seule puissance à laquelle le Directoire eût accordé un traité de paix définitif. Par calcul encore plus que par incurie, le Directoire se plaisait à maintenir les vaincus dans cet état incertain et précaire qui n’était ni la paix ni la guerre, et qui pouvait lui permettre, à un moment donné, de reprendre tout ce qu’il avait accordé. Le gouvernement français avait d’abord retiré de cette politique l’avantage de tenir I)lus étroitement ces souverains sous sa dépendance, mais il en avait subi* plus tard les inconvénients ; il les réduisait à considérer notre défaite comme leur propre salut : personne ne se regardant comme lié par des conventions d’un caractère tout provisoire, à la première aj^parence d’un revers, chacun se tenait prêt à se joindre à nos ennemis, et en entretenant les craintes on légitimait les espérances. Les princes italiens, ne croyant pas à la durée de nos succès, malgré leur éclat, ne demandaient pas mieux au fond que de traîner en longueur les négociations; de son côté, le Directoire, espérant forcer bientôt l’Autriche à la paix, se flattait de leur imposer x^lus tard des conditions encore plus onéreuses, et se montrait d’autant X^lus exigeant que leurs plénipotentiaires paraissaient moins emxDressés.
Un tel système était plus propre à amener des ruptures que des raccommodements. C’est ce qui était arrivé avec Rome, et ce qui était imminent avec Naples. Aux disx>ositions peu sincères qu’avait montrées le légat du pape, dont le seul but était de gagner du tcinj^s, le Directoire avait réiDondu en exigeant, outre
les conditions stipulées dans l’armistice, que le pontife retirât tous les brefs qu’il avait lancés contre la république française et la constitution civile du clergé, que de plus il s’engageât à abolir l’inquisition romaine : ingérence impolitique dans des attributions spirituelles qu’il valait mieux ignorer et traiter comme si elles n’existaient pas. Ces conditions, d’ailleurs sans importance pratique, fournirent au gouvernement pontifical le prétexte de tout refuser. Il les repoussa énergiquement et fit aussitôt rebrousser chemin aux convois d’argent qui s’acheminaient vers notre quartier général pour être versés au trésor de l’armée conformément à l’armistice.
Des exigences d’un autre geni'e avaient compromis l’issue des négociations avec Naples. Non content de lui imposer la paix, le Directoire voulait tirer de cette cour un tribut de quelques millions qu’elle lui refusait avec l’obstination invincible de ces petites monarchies à la fois magnifiques et besogneuses. Rien n’était non plus terminé ni avec Gênes ni avec Modène. Quant à Venise, elle avait sujet d’être de plus en plus mécontente. Cette diplomatie, avantageuse après la victoire, pleine de périls dans une situation douteuse, tenait tout en suspens en Italie et y rendait nos succès inutiles. Tout pouvait être perdu à la fois si une troisième armée autrichienne survenait avant le règlement de ces difficultés, car le danger que nous avions couru au moment de la levée du siège de Mantoue avait donné l’éveil et montré à quoi tenait le salut de notre armée.
Bonaparte était plus que personne en jiosition de comprendre les périls qu’une telle politique nous
créait en Italie ; il les envisageait avec l’ardeur de sa vive imagination. Aussi pressait-il instamment les directeurs de faire la paix avec Rome et Naples ; il fallait à tout prix et le plus promptement possible assurer les derrières de notre armée; il considérait même comme une nécessité la conclusion d’une alliance offensive et défensive avec Gênes et la Sardaigne, afin qu’il n’y eût plus rien à redouter pour la sûreté de nos communications. En même temps il leur demandait sans relâche des secours et des renforts : u On nous compte, disait-il; le prestige de nos forces se dissipe ! » Il dénonçait en termes pleins d’amertume et de colère le général Willot qui retenait dans les départements du Midi pour y réprimer les troubles civils, une partie des troupes qui lui étaient destinées, disant avec sens « qu’il valait mieux qu’on se donnât des coups de poing à Lyon que de perdre l’Italie. » 11 s’adi-essait même à son collègue de l’armée des Alpes Kellermann et lui écrivait crûment : « Aideznous le plus promptement xiossible si vous voulez que nous continuions à vous envoyer des se20t cents mille francs. » Argument dont il connaissait par expérience la force de persuasion et qui, sous une forme moins brutale, était Vultima ratio de toutes ses discussions avec le Directoire. N’est-ce pas avec ce raisonnement qu’il avait fait taire les scrupules des directeurs et vaincu leur résistance?
Ces inquiétudes du général Bonaparte n’étaient cependant pas de tous points sincères. Il en avait à dessein outré l’expression, afin de préparer les directeurs à la grave initiative qu’il allait prendre sous le prétexte de se créer lui-même une partie des alliances