‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 100 sur 107 · Discours do Granville · texte numérisé non relu

Discours do Granville

il paraissait plus grand encore dans le péril public si fatal aux médiocrités; et tous les regards le cherchaient à la place où il avait coutume de s’asseoir. Mais il avait eu la générosité d’épargner sa présence à cc ministère ébranlé. Addington et ses amis expiaient durement des torts après tout fort excusables, car leur désir de maintenir ia paix n’était point un sentiment dont ils eussent à rougir et l’on ne pouvait contester leur droiture et leurs excellentes intentions. Lord Hawkesbury, Lord Pelham, et Addington lui-même défendirent le cabinet : ils s’attachèrent moins à nier la légitimité de ces griefs qu’à montrer le danger d’une rupture dans l’état d’isolement où se trouvait leur pays. L’Angleterre ne pouvait pas faire la guerre pour des affaires continentales, si le continent lui -même refusait de s’en mêler; observation assez juste et qui avait trait aux efforts inutiles que leur diplomatie, et particulièrement leur agent M. Moore, venait de faire pour décider l’Autriche et la Russie à prendre parti pour la Suisse; ils avouèrent néanmoins que tout en conservant la paix, il fallait se tenir en garde contre des éventualités de rupture devenues possibles.

Un seul orateur influent avait pris le défense de la paix, sinon du ministère ; il est vrai que cet orateur valait toute une armée, c’était Charles Fox. Esprit généreux, très-étendu, d’une admirable variété de connaissances et d’aptitudes, d’une culture exquise, âme grande et ouverte à toutes les nobles impressions. Fox avait, dès le début de la guerre entre l’Angleterre et la France, soutenu la cause de la Révolution française contre les haines aveugles du parti Tory. Même à l’époque de la Terreur, il avait persisté à défendre

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cette cause tout en déplorant les excès qui la souillaient; il lui était resté inviolablement fidèle à travers toutes les étranges métamorphoses qu’elle avait subies ; et aujourd’hui, malgré les démentis que lui donnaient les événements, malgré les avertissements et la défectiondeplusieursdeses amis qui, commeShéridan, venaient de reconnaître publiquement leur erreur, il s’obstinait, par la plus singulière illusion d’optique, à voir la Révolution dans Bonaparte. Tout récemment, vers la fin de juillet 1802, il était venu en France comme beaucoup d’Anglais de distinction1. Le Premier Consul, souvent désobligeant pour les étrangers qui lui étaient présentés, à tel point qu’on l’avait entendu adresser a Erskine cette question presque impertinente : <c Êtes-vous légiste , monsieur Erskine? » s’était au contraire attaché à plaire au puissant chef des Whigs; il avait déployé pour lui les grâces insinuantes de sa bonhomie italienne. Fox avait pourtant éprouvé quelques mécomptes en vojant fonctionner de près ce prétendu gouvernement républicain ; mais il les avait gardés pour lui, car il lui en coûtait trop de renoncer à ses illusions : on n’a pas une seule lettre de lui qui soit relative à son séjour à Paris. Il avait entrevu la haine profonde que Bonaparte portait à l’Angleterre, le peu de discernement avec lequel il la jugeait; il s’était vainement efforcé de

1. M. Thiers fait un récit très-intéressant du voyage de Fox à Paris en 1801. On voit par la correspondance de Fox, comme par celle de Lafayette, que Fox ne quitta l’Angleterre que dans les derniers jours de juillet 1802. Le Moniteur ne mentionne sa présentation au Premier Consul qu’à la date du 2 septembre de la même année.

le faire revenir de ses préventions réelles ou affectées au sujet de la complicité supposée de Pitt avec les auteurs de la machine infernale, supposition tellement absurde aux yeux de quiconque avait la moindre idée du vrai caractère de cette âme hautaine et stoïque.

Malgré toutes ces déceptions. Fox avait persisté à se faire l’avocat de la France, en devenant toutefois beaucoup moins prodigue de louanges à l’adresse du gouvernement consulaire. Il s’efforça d’établir dans son discours, que tous les changements dont on se plaignait étaient nécessairement impliqués dans ceux qui avaient eu lieu pendant les négociations et que par suite on avait perdu le droit de s’y opposer. Personne, ajoutait-il, ne voyait avec plus de regret que lui les agrandissements de la France, mais ces agrandissements étaient pour la plupart antérieurs au traité d’Amiens, et ils n’étaient pas encore de nature à justifier une guerre. Tout son discours, véhément, chaleureux, mais planant à dessein dans la région des généralités, laissait trop voir l’intention d’éluder un examen précis et rigoureux des faits. Au reste ce grand orateur, dont l’âme sympathique, le caractère facile jusqu’au laisser aller avaient gardé toutes les illusions philanthropiques du dix-huitième siècle dans une époque si différente quoique si rapprochée, était peu propre à diriger les hommes, parce qu’il les connaissait mal; il était plus homme de plaisir et d’imagination que d’action, il manquait de sui'.e et de consistance; et ses belles facultés étaient plutôt littéraires que politiques. Sa correspondance est remplie de citations empruntées aux poètes de l’antiquité. La vue d’une belle œuvre d’art, la lecture d’un de ses chers classiques

grecs lui faisaient oublier en un instant les débats qui l’avaient le plus passionné; tandis que son grand rival agissant jusque dans le repos, l’esprit absorbé par une pensée unique, les yeux incessamment fixés sur le vaste théâtre où s’agitent les nations, n’en perdant pas une scène, pas un mouvement, pas un signe, était avec moins d’éclat et moins de séduction, mais avec incomparablement plus de force, la personnification même de l’esprit politique. Il n’y avait au fond dans les arguments de Fox qu’un parti pris d’optimisme de plus en plus difficile à soutenir. Y avait-il, oui ou non, dans les derniers actes de Bonaparte une entreprise formée contre l’indépendance des nations européennes? toute la question était là, et Fox qui contestait le fait à la tribune n’était pas éloigné de l’avouer dans sa correspondance privée : « Peut-être, écrivait-il à Gh. Grey peu de temps après son discours, peut-être pourrai-je aller jusqu’à convenir avec vous que l’affaire de la Suisse est une juste cause de guerre ; mais vous conviendrez avec moi que ce n’est là qu’un prétexte bas et hypocrite qui n’en impose à personne, et que notre victoire aurait pour résultat l’acquisition de Malte, du Gap, de Cochin, toute autre chose en un mot que l’indépendance delà Suisse1. » On voit par là qu’il contestait moins la légitimité de la guerre que la droiture des intentions de ceux qui voulaient la faire.

Le discours de Fox eut un grand succès de tribune, mais il fut peu goûté par le public. Il écrivait luimême à son neveu, vers la même époque, qu’on l’ac-

1. Memorials and correspondence of Charles James Fox , Edited by lord John Russell : vol. III.

cusait à Londres d’être « un agent du Premier Consul1. » Cette boutade du public anglais à l’adresse de l’homme qui avait si longtemps été son favori montre combien la nation était excitée. Cependant soit qu’elle fût satisfaite de l’attitude plus digne que le gouvernement avait prise, soit que ses ressentiments fussent calmés par l’écho même qu’ils avaient trouvé dans les deux chambres, cette émotion fit bientôt place à une tranquillité relative. C’est à ce moment, c’est-àdire vers le commencement de décembre 1802, que l’ambassadeur du Premier Consul, Andréossy, arrivait en Angleterre, et que celui d’Angleterre, lord Whitworth, arrivait à Paris. Lord Whitworth était un grand seigneur, un peu froid et réservé de manières, mais d’un esprit juste et sagace, sa correspondance diplomatique en fait foi, et d’une parfaite loyauté. Il avait été antérieurement ambassadeur en Russie, et ce motif avait paru suffisant à Bonaparte pour l’impliquer dans l’assassinat de Paul 1er. Au reste, la promptitude et la facilité avec lesquelles Bonaparte imputait à ses adversaires les actes les plus atroces sont un trait caractéristique, et elles doivent d’autant plus être notées ici, qu’au moment dont je parle, on jugeait en Angleterre l’attentat du colonel Despard contre la vie du roi Georges, crime en tout semblable à celui dont le Consul avait failli être victime, et que malgré les fortes présomptions qui indiquaient que le complot avait des ramifications en France2, pas une voix ne s’était élevée pour exploiter

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