Mémoires de Miot de Meiito
îe pressentiment de toutes les horreurs d'un mariage forcé t... Pendant le cours de cette union qui a fait le malheur de leur vie, les deux époux ont séjourné ensemble un espace de temps d'à peine quatre mois i1 »
Bonaparte était alors dans toute la force de l’âge, et sa constitution toujours robuste sous de frôles apparences, mais longtemps comme enfiévrée par un mal contracté dès le siège de Toulon, avait enfin triomphé de cette infirmité grâce à l’habileté de Corvisai t. Ses facultés loin d'ètre écrasées par le fardeau d’un pouvoir si étendu, y avaient trouvé un stimulant qui avait doublé leur puissance et surtout accru leur activité au point de la rendre effrayante. Ce besoin d’agir à tout prix, d’agir sans trêve et sans relâche, qui le poursuivait jour et nuit, qui l’éveillait en sursaut au milieu de son sommeil, était dès lors le trait îe plus marquant de sa nature et devenait dangereux pour lui par le caractère de précipitation qu’il imprimait à toutes ses œuvres et par la multiplicité des aventures dans lesquelles il le jetait. Il y avait là tous les symptômes d'une manie d’homme de génie, mais d’une manie farouche, incurable, et d’autant plus terrible que rien ne pouvait l’en distraire, car Bonaparte avait peu de goût pour les plaisirs, même pour ceux de l'esprit. Ce redoutable travers était servi par une puissance de travail prodigieuse et par une rapidité de conception qu’aucun autre homme peut-être n’a possédée au même degré. Avec cela un don extraordinaire pour manier les hommes, remuer les passions,
i. Documents historiques sur le gouvernement de la Hollande par Louis Bonaparte,
inspirer aux autres des sentiments qu’il n’éprouvait pas lui-même. Ce pouvoir qui tenait de la lascination, il en était en partie redevable à la force de calcul et de dissimulation dont il était seul armé au milieu du peuple le plus inconsistant et le plus irréfléchi de la terre, le plus incapable d’un dessein suivi, et, avec tout son esprit, le plus prompt à prendre le change et à se laisser tromper, non pas faute de pénétration mais faute de suite dans les idées ; peuple d’autant moins fait d’ailleurs pour deviner un Bonaparte qu’il ne retrouvait en lui aucun trait de notre vieux type national chez qui la duplicité même était toujours alliée à une certaine noblesse et à la générosité chevaleresque, témoin Henri IV si populaire en France. Tout était étranger en lui, son origine, ses manières de voir et de sentir, son caractère si différent de celui de ses contemporains tous dominés par des passions et des idées générales qui n’avaient aucune prise sur lui. Aussi est- il resté pour la plupart d’entre eux une indéchiffrable énigme. Une génération issue du dixhuitième siècle ne pouvait rien comprendre à ce contemporain de César Borgia. De là les illusions, les méprises dont il a été l’objet de son vivant; de là l’inconcevable aberration des jugements qu’on a portés sur lui après sa mort. O11 a vu des hommes de beaucoup d’esprit passer vingt ans de leur vie à étudier ce caractère et comprendre aussi peu ses ressorts et ses mobiles que s’ils avaient eu à juger un Pharaon de la vingtième dynastie. On ne le reconnaît plus sous le masque débonnaire et bourgeois qu’ils ont placé sur son lin et dur visage d’airain. Sa personnalité gagne sans doute à ce travestissement
494 HISTOIRE DE NAPOLÉON lor.
au point de vue de la morale, mais elle y perd infiniment au point de vue de l’art. On ôte ainsi à cette physionomie tous ses côtés originaux et profonds pour lui donner je ne sais quoi de médiocre et d’affadi qui en diminue singulièrement la grandeur perverse ; et sans parler des droits trop méconnus de la vérité, il y a quelque chose d’humiliant pour des esprits libres dans cette éternelle duperie, à demi volontaire.
Quelque merveilleuses que fussent les aptitudes de cet étonnant génie, il leur manquait toutefois un complément sans lequel les plus admirables facultés n’aboutissent qu’à une action désordonnée , c’était la mesure, ce grand régulateur de l’intelligence humaine, cette harmonie supérieure qui fait qu’on se maîtrise et qu’on se domine soi-même, chose surtout indispensable pour gouverner les autres, la mesure, le don le plus divin que le ciel ait départi à l’homme. On avait déjà pu le reconnaître à des signes certains, ce prodigieux esprit manquait d’équilibre. Il avait une tendance irréfrénable à se laisser sans cesse emporter au delà des limites du vrai, du raisonnable, du possible. De succès en succès il était arrivé à l’instant le plus critique de sa carrière ; il y était arrivé avec une rapidité vertigineuse, en tendant les ressorts jusqu’àles rompre, en faisant violence aux choses et aux hommes, en surmenant sa fortune; mais enfin il était encore temps pour lui de s’arrêter sur la pente, de se reprendre, de se modérer, de revenir à une politique plus sûre et plus sensée. Les deux chemins étaient encore ouverts devant lui : entre celui qui lui offrait une carrière stable et aplanie, et celui qui l’attirait vers l’abîme à la poursuite d’une grandeur extrava-
fA
gante, il ne tenait qu’à lui de choisir, et ce choix définitif, irrévocable, allait dépendre de sa conduite avec l’Angleterre.
Peut-être est- ce à un vague sentiment de la gravité de cette détermination qu’on doit attribuer l’espèce de silence formidable qui succéda au dialogue déjà menaçant et irrité que Bonaparte avait engagé avec la diplomatie anglaise. Quoi qu’il en soit, cette trêve fut de bien courte durée. Vers la fin de janvier 1803, Talleyrand, poussé par le Premier Consul, interpellait de nouveau Lord Whitworth au sujet des attaques de la presse anglaise, plainte qui prenait un caractère agressif par le seul fait de son insistance. Lord Whitworth se contenta de répondre cette fois que la violence de ces attaques était au moins égalée par celle de la presse française, et comme Talleyrand niait ce fait avec la froide et imperturbable effronterie qui le caractérisait, le diplomate anglais lui répliqua que pour le constater il suffisait d’ouvrir un journal français le premier venu, ce qui était vrai 1. Talleyrand insista ensuite pour que le cabinet anglais expliquât ses intentions au sujet de Malte. Malgré tous ses griefs contre nous, malgré ses motifs de défiance et de mécontentement, ce gouvernement était encore disposé à évacuer Malte aussitôt que le lui permettrait la reconstitution de l’Ordre et l’acquiescement de la Russie aux conditions du traité; mais trois jours après l’entrevue de Talleyrand avec Whitworth, survint un événement qui changea du tout au tout ses dispositions. Le Moniteur venait de publier, le 30 jan-