‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 105 sur 107 · Bonaparte au roi d’Espagne, 11 mars · texte numérisé non relu

Bonaparte au roi d’Espagne, 11 mars

éclairée, mais d’après l’abjecte routine des passions populaires et des préjugés nationaux, il faut se taire et renoncer à émettre un jugement historique.

Le surlendemain du jour où le message fut connu à Paris, le dimanche 13 mars 1803, lord Whitworth s’étant rendu à l’audience des Tuileries, le Premier Consul l’aborda avec tous les signes extérieurs d’une violente agitation : « Ainsi, lui dit-il, vous voilà déterminés à nous déclarer la guerre 1 — Non, répondit l’ambassadeur, nous sommes trop sensibles aux avantages de la paix. — Nous avons déjà fait la guerre dix ans, reprit Bonaparte avec une animation croissante, vous voulez lafaire encore quinze ans, vous m’y forcez !» Et s’adressant à Markoff et à Azara : « Les Anglais veulent la guerre, mais s’ils sont les premiers à tirer l’épée, je serai le dernier à la remettre dans le fourreau. Ils ne respectent pas les traités, il faut les couvrir d’un crêpe noir ! » Il revint alors à Whitworth : « Pourquoi des armements ? Contre qui des mesures de précaution ? Je n’ai pas un seul vaisseau de ligne dans mes ports ! Vous voulez vous battre , je me battrai aussi ! Vous pouvez tuer la France, mais jamais l’intimider ! — On ne voudrait ni l’un ni l’autre, dit l’ambassadeur; on voudrait vivre en bonne intelligence avec elle. — Il faut donc respecter les traités, s’écria-t-il , malheur à ceux qui ne respectent pas les traités 1 ! »

On est confondu de surprise lorsqu’on songe à tout ce qu’avait fait jusque-là l’homme qui en appelait

l. Dépêche de lord Whitworth du 14 mars 1803. Toutes les parc les de Bonaparte sont rapportées en français.

avec tant d’assurance à la foi des traités ! C’était lui qui osait les invoquer, lui, qui les violait d’une main pendant qu’il les signait de l’autre ! On ne pouvait crier plus audacieusement : malheur à moi-même ! Cette inconvenante sortie qui frappa tout le monde de stupeur, avait pour témoins deux cents personnes. L’attitude du gouvernement anglais avait été jusque-là expectante et passive; le 15 mars, résumant ses notes antérieures, il formulait encore sa politique dans le principe de l’état des possessions à l’époque du traité, mais sans en faire toutefois une loi absolue, et il ne prétendait nullement garder Malte, mais seulement le conserver jusqu’à ce qu’on lui eût donné des explications satisfaisantes 4. De son côté Andréossy répondait (le 2,8 mars) « que loin de s’être accrue en puissance depuis le traité d'Amiens , la France avait évacué beaucoup de pays, et n avait reçu aucun degré d'augmentation. » Il donnait ensuite l’explication demandée au sujet du rapport de Sébastian], et cette explication se réduisait à dire que la publication de ce rapport avait été une réponse « à un livre rempli de calomnies atroces contre l’armée française ; que Sébastiani avait dû penser que l’Angleterre voulait déclarer la guerre puisqu’elle n’exécutait pas les conditions du traité. » Les communications diplomatiques des deux puissances se maintinrent pendant quelque temps dans ce cercle de redites, de récriminations et d’explications vaines ou dérisoires qui ne pouvaient rien changer à un dénoùment devenu fatal. Aussitôt qu’il avait eu connaissante du message, Bonaparte avait vu que la

Lord Bawkesbury à Andréossy, 15 mars J 803.

guerre était imminente et il avait pris ses mesures en conséquence. Dès le 11 mars il écrivait à tous les souverains pour les intéresser à sa querelle ; il envoyait ses aides de camp Duroc et Colbert à Alexandre et au roi de Prusse pour les engager à faire cause commune avec lui ; il décrétait la formation d'une flottille de cinq cents bateaux et chaloupes canonnières, il offrait et peu après vendait la Louisiane aux États-Unis au prix de quatre-vingts millions. Il eût voulu soulever le monde entier contre l’Angleterre, ce qui ne l’empêchait pas de dénoncer incessamment les efforts du cabinet britannique pour gagner les puissances continentales. Témoin du peu de succès des invectives insultantes du Moniteur et de sa presse soudoyée, il forçait les États faibles, censés indépendants, à fournir leur contingent d’imprécations contre le peuple anglais afin que l’injure fût moins suspecte venant de gens inoffensifs. C’est ainsi que sur la réquisition de son agent Rheinard, le Sénat de Hambourg dut consentir, par ordre, à l’insertion dans la gazette de cette ville d’un article envoyé de Paris et rempli des récriminations les plus outrageantes, à l’occasion du message du roi d’Angleterre et de l’adresse du parlement: « On ne pouvait dire si un pareil acte était l’ouvrage de la folie, de la faiblesse ou de la trahison — On était tenté de se demander si le message du roi d’Angleterre n’était pas une plaisanterie; si une pareille farce était digne de la majesté d’un gouvernement; enfin on ne voyait aucun motif raisonnable auquel on pût rapporter un pareil acte, si ce n’est à la mauvaise foi, à une inimitié jurée envers la France, à la perfidie, au désir de violer ouvertement un traité solennel. En lisant ce

lî.

message on se croyait transporté dans le temps où les Vandales traitaient avec les Romains dégénérés» lorsque la force usurpait la place du droit et que par un appel subit aux armes on insultait ceux qu’on avait envie d’attaquer ! »

L’effet produit par ce morceau de rhétorique fut encore plus grand que ne l’espérait Bonaparte, car tout le monde sut presque aussitôt qu’il avait été imprimé de force dans la Gazette de Hambourg et qu’il émanait directement du Gouvernement français. Une diplomatie qui se signalait presque chaque jour par de pareils procédés était faite pour abréger les délais et réduire considérablement les temporisations. Le cabinet anglais, jusque-là hésitant, sentit enfin la nécessité de substituer à ses vagues demandes d’explication auxquelles on ne répondait que par des fins de non-recevoir, quelque chose de plus précis et de plus catégorique. Il résuma dans les six points suivants les satisfactions qu’il exigeait : 1° la cession de l’île de Lampédouse qu’il se chargeait d’obtenir du roi des Deux-Siciles ; 2° l’occupation de Malte pendant dix ans à titre de garantie; 3° l’évacuation de la république batave; 4° celle de la Suisse; 5° une indemnité pour le roi de Sardaigne ; 6° à ces conditions l’Angleterre reconnaîtrait le royaume d’Étrurie et la république Cisalpine.

Tel était le résultat des intimidations du Gouvernement français. Cet ultimatum fut signifié le 26 avril avec une fermeté tout à fait inattendue après les preuves multipliées de longanimité qu’avait données le ministèie Addington ; il n’avait pris cette résolution qu’après avoir épuisé tous les moyens dilatoires et

dépensé toute la somme de patience permise à des hommes soucieux de l’honneur de leur pays. Il ne pouvait pas garder le pouvoir une heure de plus sans donner satisfaction au sentiment national. L’ambassadeur avait ordre de quitter la France si au bout de sept jours ces conditions n’étaient pas acceptées.

Ce brusque changement de ton produisit la plus soudaine et la plus complète interversion des rôles. Le Premier Consul qui voulait à tout prix gagner du temps se mit à protester « de ses intentions pacifiques ». Il assurait «n’avoir aucune difficulté à évacuer la Hollande aussitôt que les conditions du traité d’Amiens seraient remplies». Quant à Lampédouse, elle n’appartenait pas à la France, et il ne dépendait pas de lui de la céder *. Mais comme il ne parlait pas des autres points de l’ultimatum, Whitworth répondit en demandant ses passe-ports. Cette circonstance aggravante adoucit encore plus le Gouvernement français jusque-là si irritable. « On conçoit moins que jamais, lui écrit aussitôt Talleyrand en feignant de ne voir que Malte dans toute cette contestation, comment une nation grande, puissante et sensée pourrait vouloir entreprendre une guerre dont les résultats entraîneraient des malheurs si grands et dont la cause serait si petite, puisqu’il s’agit d’un misérable rocher Le Premier Consul accoutumé depuis

deux mois à faire des sacrifices de toute espèce pour le maintien de la paix, ne repousserait pas un terme moyen qui serait de nature à couvrir les intérêts et la dignité des deux pays 2. »

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