‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 104 sur 107 · Hawkesbury à ‘WhitworLh, février · texte numérisé non relu

Hawkesbury à ‘WhitworLh, février

cordialité, et après quelques paroles insignifiantes, il aborda l'éternelle récapitulation de ses griefs contre l’Angleterre, la non-évacuation de Malte et d’Alexandrie, l’impunité de la presse, la protection accordée à Georges et aux autres émigrés. Chaque vent qui soufflait d’Angleterre ne lui apportait, disait-il, que des inimitiés. Il ne voulait j)as la guerre, mais il ne consentirait à aucun prix à voir les Anglais rester à Malte; il préférait les voir en possession du faubourg Saint- Antoine. Quant à i’Égypte il aurait pu facilement s’en emparer, mais cela ne valait pas la peine de risquer une guerre, puisque tôt ou tard elle appartiendrait à la France, soit par la chute de l’empire ottoman, soit par quelque arrangement conclu avec lui. Il se livra ensuite à un de ces longs monologues qui lui étaient familiers, sur les dangers d’une guerre avec l’Angleterre, sur les difficultés d’une descente, sur la force naturelle des deux pays; il reconnut qu’il y avait contre ce projet cent chances pour une; mais il était prêt à le tenter néanmoins si on l’y contraignait. Si au contraire l’Angleterre voulait s’unir à lui quelle fortune pour elle I il l’associerait au gouvernement du monde; partage dans les indemnités, partage d’influence, traités de commerce, elle aurait tout ce qui pourrait tenter son ambition. Pour réaliser ce rêve deux choses suffisaient : réprimer sinon la presse anglaise, du moins les journaux français qui s’imprimaient à Londres ; retirer à Georges et à ses adhérents la protection du gouvernement britannique 1 !

i. Telle est l’analyse fidèle du compte rendu que lord Whitworth écrivitle jour même et envoya à son gouvernement lesurlendemain. Omcara et les relations de Sainte-Hélène ont contesté mais sans au-

Lord Whitworth qui jusque là avait à peine pu placer un mot pendant cette fougueuse et éloquente divagation, répondit alors que quant aux avantages et aux agrandissements dont le Premier Consul venait de parler, il pouvait l’assurer que Fambition de Sa Majesté Britannique tendait à conserver plutôt qu’à acquérir; il réfuta quelques-uns de ses reproches, rappela les motifs de détiance et de mécontentement de son cabinet, et comme il allait parler de notre récente augmentation de territoire, le Premier Consul l’interrompit en lui disant : « Je suppose que vous voulez parler du Piémont et de la Suisse ? Ce sont des bagatelles ! Il fallait prévoir cela pendant les négociations ; vous n'avez pas le droit de vous plaindre à cette heure! » Ces mots redoutables, témoignage de l’aveugle obstir ation de celui qui les prononçait, étaient reproduits en français dans la dépêche de lord Witworth, et ils s’en détachaient en traits de feu. C’est qu’en effet tout le reste de la conversation n’était plus qu’un vain partage : il n’en restait qu’une chose, c’est qu’en appelant l’Angleterre à une conciliation, Bonaparte commençait par établir que pour son compte il entendait ne rien céder de ses prétentions. Il en résultait encore que ces deux faits si graves n’étaient à ses yeux que des bagatelles ! Que inéditait-il donc pour l’avenir? Quelle sécurité était possible avec lui ? Ce mot « ce sont des bagatelles ! » fut répété à plusieurs reprises dans le cours des discussions du parlement anglais, et chaque fois il y produisit une sensation nouvelle.

cun succès, l’exactitude de ce curieux récit, dont chaque mot porte au plus haut point l’empreinte de la vérité.

Deux j ours après cet entretien une nouvelle surprise, beaucoup plus grave que tout ce qui avait précédé, vint fondre sur l’ambassadeur anglais1 * * *. Le Moniteur publiait l’exposé annuel de la situation de la République au Corps législatif. Bonaparte s’y applaudissait comme à l’ordinaire de toutes les choses glorieuses qu’il avait accomplies dans le cours de l’armée, puis passant à l’état de nos relations extérieures il annonçait le terme de notre médiation en Allemagne et le règlement des indemnités conclu à la satisfaction de tout le monde; il s’arrêtait ensuite à l’Angleterre :

« En Angleterre, disait-il, deux partis se disputent le pouvoir. L’un a conclu la paix et paraît décidé à la maintenir ; l’autre a juré à la France une haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les conseils, cette attitude à la fois pacifique et menaçante. Tant que durera cette lutte des partis, il est clés mesures que la 'prudence commande au gouvernement de la République; cinq cent mille hommes doivent être et seront prêts à la défendre et à la venger ! Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations qu’un intérêt égal et qu’une égale volonté attachent à la paix ! Quel que soit à Londres le succès de V intrigue, elle ri9 entraînera pas d'autres peuples dans des ligues nouvelles ; et le Gouvernement le dit avec un juste orgueil : seule, V Angleterre ne saurait aujourd'hui lutter contre la France. » (20 février 1803.)

Jamais couxî de tocsin donnant le signal de l’appel

1. M. Thiers assure qu’à la fin de sa conversation avec Whitworth

le Premier Consul l’avait prévenu de ce qui allait suivre. Il n’y a pas

trace de ce fait si essentiel dans la relation si minutieuse et circon-

stanciée de l’ambassadeur.

aux armes ne souleva une émotion comparable à l’effet que produisirent en Angleterre ces présomptueuses et insolentes paroles. Ici ce n’était plus le gouvernement britannique qui était mis en cause, c’était la nation anglaise elle-même qui se senlait frappée au visage. Il était inouï qu’en pleine ]Daix un chef d’État eût pris un pareil ton dans un acte public et solennel à l’égard d’une grande nation européenne, à l’égard de celle qui passait pour la plus fîère et la plus susceptible. Bonaparte la traitait déjà comme une de ces malheureuses républiques que leur faiblesse avait mises à sa merci; il censurait son gouvernement, son organisation, ses luttes, ses glorieuses luttes de parti qui faisaient son orgueil, sa grandeur, sa vie ! Enfin il osait la menacer ouvertement, lui faire peur de ses cinq cent mille hommes! la défier de recommencer la lutte, et ce défi formulé sous cette forme grossière et barbare qui consiste à faire étalage de ses forces, c’était au peuple anglais lui-même qu’il l’adressait!

A partir de ce moment la guerre devint inévitable. Le cabinet anglais répliqua aux menaces de Y Exposé par un message du roi Georges, en date du 8 mars 1803, informant la chambre des Communes « que vu les préparatifs militaires qui se faisaient dans les ports de France et de Hollande, il avait cru devoir adopter de nouvelles mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Ces préparatifs étaient, il est vrai, présentés par la France comme ayant pour but des expéditions coloniales, mais comme il existait entre Sa Majesté et le gouvernement français des discussions d’une grande importance et dont le résultat demeurait incertain, Sa Majesté s’était déterminée à s’adresser a

ses fidèles communes, et comptait sur leur concours pour remploi de toutes les mesures qu’exigeraient l’honneur et l’intérêt du peuple anglais. »

On voit par là que le ministère Addington conservait encore un faible espoir de maintenir la paix dont la nation ne voulait déjà plus, car au lieu d'aborder le vrai fond du débat, il s’en tenait à un prétexte et prenait une position défensive. Les armements dont il parlait étaient réels, il y avait dans le port d’Helvœtluis en Hollande, une expédition prête à partir pour la Louisiane, et il est incontestable que Bonaparte pouvait s’en servir contre l’Angleterre ; il avait en outre vingt vaisseaux en construction dans ses ports de guerre1. Mais il n’en est pas moins vrai que ce n’était là qu’une question accessoire auprès des griefs qui divisaient les deux pays. On peut toutefois juger d’après le ton de ce message s’il est vrai, ainsi qu’on l’a tant de fois répété après Bonaparte, que ce manifeste fut une 'provocation . 11 annonçait la nécessité de prendre des « mesures de précaution » et de se tenir en garde contre certaines éventualités, mais on ne doit pas oublier que c’était là une réplique, et qu’étaitce qu’un pareil langage auprès du manifeste consulaire déclarant que cinq cent mille hommes devaient et allaient être prêts à défendre et à venger la République ? Qui avait rendu nécessaires de pareilles démonstrations? De quel côté étaient la réserve et la prudence dans la conduite, la modération et la dignité dans le langage? Si une semblable question doit être décidée non d’après les principes d’une raison impartiale et

Page 1