‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 18 sur 107 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

GÊNES, ULM, MAR I>N G O

Toutes les ouvertures du Premier Consul au sujet de la paix avaient été successivement repoussées; ses instances mêmes n’avaient reçu qu’un accueil froid et dédaigneux : il avait atteint son but. Il avait mis de son côté les avantages de la modération, il s’était donné aux yeux de la nation le prestige inattendu d’une politique patiente et pacifique, il s’était posé en champion du désintéressement et de l’humanité ; il avait rejeté sur les puissances coalisées la responsabilité d’une guerre que personne ne désirait plus ardemment que lui. Leur obstination le remplit d’une joie secrète, car il avait besoin d’un grand succès militaire 1 et toutes ses mesures étaient dès lors combinées pour une campagne foudroyante.

La coalition affaiblie par la défection déjà effective, mais non encore déclarée de l’empereur Paul, qui ne pouvait pardonner à l’Autriche les humiliations de

1. Mémoires de Napoléon: note sur le précis des événements militaires de Mathieu Dumas

Zurich, avait concentré ses forces sur deux points principaux. Renonçant à nous attaquer en Suisse, par suite des échecs désastreux qu'elle y avait éprouvés dans le cours de la campagne précédente, elle nous abandonnait, sans essayer de nous la disputer de nouveau, cette position avancée, si précieuse pour notre offensive en Italie comme en Allemagne. Son plan était de rendre cette position inutile au moyen de deux armées considérables, rassemblées, l’une en Souabe, observant le Rhin et commandant tous les défilés de la Forêt-Noire depuis Strasbourg jusqu’à Schaffouse, l’autre en Piémont, au pied de l’Apennin, menaçant tous les postes que nous occupions sur le littoral de Gênes à Nice, et prête à pénétrer en Provence. L’armée de Souabe comptait, tout prélèvement fait pour la garnison des places fortes, cent vingt mille hommes de bonnes troupes. Elle était commandée par le maréchal de Kray, officier habile et expérimenté, successeur de l’arcliiduc Charles que les vexations du conseil aulique avaient momentanément dégoûté de la carrière des armes. Massée vers le milieu de cet angle gigantesque que le Rhin forme de Strasbourg au lac de Constance, c’est-à-dire dans les environs de Donaueschingen , maîtresse de tous les débouchés de cette contrée montagneuse, elle pouvait, tout en étendant ses extrémités de Mayence au Tyrol, se porter avec une égale rapidité, soit sur la frontière suisse, soit sur celle d’Alsace, selon le point d’où partirait l’attaque; et elle avait sur l’ennemi qui tenterait de franchir le Rhin, l’avantage d’une concentration incomparablement plus prompte et plus facile. Placée au centre de cette espèce de vaste camp re-

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tranché, couverte par un cours d’eau, large et profond, par une double ligne de montagnes et d’épaisses forets, l’armée de Kray devait, au moins au début, rester sur la défensive et se borner à nous fermer l’accès de l’Allemagne.

L’honneur de frapper les premiers et les plus grands coups avait été réservé à l’armée d’Italie et à son gé~ néral, M. de Mêlas. C’est sur l’Apennin que devait porter le principal effort de la coalition , inspirée en cela par la faiblesse connue de l’armée de Masséna , par l’espoir toujours cher aux Anglais de reprendre et de détruire Toulon, par l’espoir encore plus chimérique de soulever nos populations méridionales. Enlever Gênes et Toulon, pénétrer en Provence après avoir rallié un corps de vingt mille hommes que l’Angleterre réunissait à Minorque, marcher ensuite sur nos provinces du centre, en même temps que Kray, sortant de son immobilité, franchirait le Rhin pour faire diversion, tel était le rôle destiné au baron de Mêlas et aux cent dix-sept mille hommes qu’il commandait. La France n’avait à opposer à ces forces que trois armées dont l’infériorité consistait surtout en ce que l’une d’elles, l’armée de réserve, n’existait encore que sur le papier et ne pouvait entrer en action que beaucoup plus tard. Celle du Rhin, commandée par Moreau, montait, défalcation faite des garnisons, à environ cent dix mille hommes; elle était destinée à opérer contre le corps de Kray; celle d’Italie, opposée à Mêlas, et placée sous les ordres de Masséna, ne comptait guère plus de vingtcinq mille hommes1 avec lesquels il devait défendre

I. C’est le chiffre ‘ndiqué par le général Thiébaut dans son ex-

HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

Gênes, les passages de l’Apennin et des Alpes contre l’invasion autrichienne. Mais l’une et l’autre étaient, composées de troupes éprouvées, et elles avaient à leur tète deux capitaines éminents, l’un incomparable d’entrain et d’inspiration dans le feu de l’action, l’autre au premier rang par la sagesse et la sûreté de ses combinaisons. Quant à l’armée de réserve, à laquelle personne ne croyait ni en Europe ni même en France, formée de corps tirés de la Vendée, de la Hollande, de l’intérieur, renforcée des nouvelles levées de la conscription et de quelques détachements de volontaires, réunie nominalement à Dijon où l’on voyait à peine quelques bataillons de conscrits, dispersée en réalité de Châlons-sur-Marne à Lyon, mais prête à se grouper au premier signal, elle était, grâce à l’affectation bruyante avec laquelle on annonçait sa formation et aux habiles précautions qu’on avait prises pour dissimuler son existence, considérée universellement comme une pure fiction. Devenue un objet de raillerie à l’étranger, cette armée grandissait silencieusement à mesure que les corps rejoignaient, et elle restait invisible, à portée par sa position ou de renforcer l’armée du Rhin ou de secourir la faible armée de Masséna, ou enfin d’agir séparément si on le jugeait plus opportun.

Quelle direction allait-on imprimer à ces trois corps? Le plan de campagne des coalisés, et plus encore la nature des choses, semblaient nous dicter le nôtre Des deux frontières menacées, celle du Rhin était sans

cellenle réponse aux attaques de Napoléon contre Masséna, publiée à la suite du Journal historique du siégé de Gênes

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comparaison la plus importante à la fois pour l’Autriche et pour la France. Pour chacune de ces deux puissances, une bataille perdue ou gagnée sur le Rhin ou dans la vallée du Danube avait infiniment plus de gravité qu’une victoire ou une défaite dans la rivière de Gênes ou en Italie. Dans ce dernier cas en effet I *. coup était frappé aux extrémités, tandis que dans le premier, il était porté beaucoup plus près du cœur, le champ de bataille se trouvant situé sur le plus court chemin entre Tienne et Paris. Quelque brillantes qu’elles eussent été, les nombreuses victoires que Bonaparte avait remportées en Italie en 1796 n’avaient rien pu terminer, précisément parce qu’elles étaient remportées en Italie ; mais une fois entré en Allemagne, dès sa première bataille il s’était trouvé le maître de l’Empire.

Les coalisés avaient donc commis une faute capitale en portant leur principale attaque sur un point nonseulement secondaire par sa situation excentrique, mais encore facile à défendre, grûce aux obstacles naturels et aux ouvrages fortifiés dont il était pourvu. En effet, l’Apennin, Gênes, la ligne du Yar, Toulon étaient autant de barrières qui, défendues par un générai comme Masséna, pouvaient les arrêter pendant de longs mois, malgré l’écrasante supériorité de leurs forces. Cette position aventurée de Mêlas à une si grande distance des provinces héréditaires, son point d’appui naturel, avait en outre cet inconvénient que si Kray venait à être battu dans la vallée du Danube, l’armée d’Italie ne pourrait jamais arriver à temps pour couvrir Vienne contre celle de Moreau.

11 résultait de là que tout l’effort de nos armes de-

HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

vait être concentré contre Kray, tandis qu’on n’enverrait à M asséna que le strict nécessaire pour maintenir sa défensive. Une fois l’armée de Kray détruite, on pouvait à volonté aller dicter la paix à Vienne ou prendre à revers l’armée de Mêlas et lui couper toute retraite. C’est au reste ce que Napoléon,. lui-même reconnaît expressément , d’abord lorsqu’il déclare « que la frontière prédominante était celle du Rhin, 1 2 » ensuite lorsqu’il raconte qu’à la suite de son dissentiment avec Moreau au sujet de l’ouverture de la campagne, il éprouva un instant la tentation d’aller se mettre à la tête de cette armée, « calculant qu’il serait sous les murs de Vienne , avant que Mêlas fût devant Nice*. » S’il en était ainsi, comme toutes les données de cette situation militaire l’indiquent, il s’ensuivait que les coups les plus énergiques devaient être portés en Allemagne, parce que là seulement il seraient tout à fait décisifs.

Telle était l’opinion de Moreau. C’était en Allemagne que devait, selon lui, se décider le sort de la guerre, et c’était là qu’il eût voulu concentrer toutes nos forces. Avant même de connaître la destination précise de l’armée de réserve, il insista à plusieurs reprises pour qu’elle fût envoyée en Suisse afin d’appuyer et de suivre l’armée du Rhin3. Mais Bonaparte n’eût consenti à réunir ces deux armées qu’à la condition de les commander en personne. Ces coups décisifs, destinés à terminer la guerre, il voulait les

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