Ibid. : à Masséna, 9 avril
3. Ce fut là son premier plan. Correspondance , note du 18 fé-
vrier.
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tachés de l’armée de Moreau ; il fondrait de là sur les derrières de Mêlas, encore occupé sur le littoral de Gênes, et le général autrichien se trouverait pris entre l’armée de Masséna et celle de Bonaparte.
Ce plan était assurément une inspiration de génie des plus brillantes et des plus hardies; mais comme l’événement le démontra, il ne pouvait rien terminer parce qu’il déplaçait le vrai théâtre de la guerre. Dans tous les cas, il était loin, comme on l'a prétendu plus tard, d’être un sacrifice à la personnalité de Moreau, car il subordonnait toutes ses opérations à celles de l’armée d’Italie qui, parla nature des choses, ne devaient être que secondaires, il le paralysait en lui faisant une loi de ne manœuvrer « que sur la rive droite du Danube, » et enfin il l’arrêtait court dans sa marche en lui interdisant de dépasser Ulm et en l’affaiblissant du quart de son armée au moment de recueillir le fruit de sa victoire. 11 fallait au contraire une grande abnégation pour accepter des conditions si difficiles à remplir et un rôle dont la gloire était si loin d’égaler les dangers. Moreau les accepta pourtant dans leur ensemble ; ses objections ne portèrent que sur le passage du Rhin qu’il concevait autrement que le général Bonaparte. Ce passage, il voulait rester le maître de l’opérer à sa guise, ainsi que ses auties mouvements , prétention bien légitime chez un homme de guerre d’une si haute autorité. Pour la comprendre, Bonaparte n’avait qu’à se rappeler ses propres révoltes contre les plans que lui expédiait le Directoire. Des instructions rédigées loin du théâtre de la guerre sont toujours sujettes à beaucoup d’inconvénients. Celles-ci émanaient à la vérité d un
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homme de génie; mais il n’avait jamais opéré sur ce champ de bataille, tandis que le général Moreau se trouvait sur un terrain illustré par ses victoires et qu’il connaissait mieux qu’aucun autre militaire en Europe. D’ailleurs, on n’exécute bien que ce qu’on a conçu soi-même.
Fidèle à son caractère qui ne voulait jamais rien laisser au hasard, Moreau estimait que le passage du Rhin sur un seul point entre SchafTouse et Constance était une opération trop aventurée en présence des cent vingt mille hommes de Kray et surtout de l’immense facilité de concentration que leur donnait leur position à Donaueschingen ; et ses prévisions à cet égard furent justifiées par l’événement, puisque même complètement trompé par ses manoeuvres, Kray put encore se trouver avec des forces considérables sur le champ de bataille d’Engen. Dans de telles conditions la victoire était plus qu’incertaine ; la défaite était irréparable.
A ce passage périlleux, qui devait être opéré de vive force et sous le feu d’une armée formidable, Moreau avait préféré un jilan qui lui permettait d’utiliser les nombreux ponts que nous avions sur le Rhin, et qui, échelonnant l’opération de Strasbourg à SchafTouse, devait avoir pour effet d’attirer Kray vers le Bas-Rhin à travers la Forêt-Noire, pendant que lui-même jetterait le gros de son armée un peu audessus du lac de Constance.
11 envoya à Paris son chef d’état-major Dessolles pour exjioser et défendre ses vues qui furent adoptées dans leur entier après une assez longue résistance de la part du Premier Consul. A ses objections per-
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sistantes Dessolles répondit par l’offre de la démission de Moreau, ce qui mit fin au débat. Get olficier éminent, dont les rapports militaires resteront comme un modèle du genre, a pris soin de raconter lui-même cette curieuse discussion dans un document historique des plus précieux1. Il ne reste rien grâce à lui des fausses allégations que contiennent les Mémoires de Napoléon, et après eux ceux de Saint-Cyr, au sujet d’un prétendu plan mitoyen que Bonaparte aurait imposé à la routine de Moreau. Moreau n’eut qu’un plan qui fut adopté tel quel, et le seul résultat des efforts de Bonaparte pour lui imposer ses propres idées fut un retard de plus d’un mois dans l’ouverture de la campagne.
Ce démêlé célèbre n’eut donc pas la couleur que le dénigrement lui a prêtée ; et loin de porter atteinte au caractère de Moreau il fait honneur à la fois à sa dignité et à son désintéressement. Moreau avait suffisamment prouvé sa condescendance en acceptant pour son armée un rôle de dépendance et d’expectative au lieu du rôle actif et prépondérant que la nature des choses l’appelait à jouer; il maintint avec fermeté sa libre initiative en tout ce qui concernait les moyens d’exécution, et le Premier Consul en conçut une vive irritation qu’il laissa éclater sans contrainte en présence de Dessolles et de Berthier. 11 s’écria que Moreau « était incapable de le comprendre 1 » mais, ne jugeant pas prudent de lui retirer son commandement, il dissimula avec son habileté accoutumée.
1. Lettre de Dessolles au marquis de Carrion-Nisas. {Mémorial du dépôt de la guerre.) Elle est confirmée par une lettre du général Guilleminot.
11 lui écrivit le jour même oùDessolles quittait Paris: « Ce général vous dira, lui mandait-il, que personne ne s’intéresse plus que moi à votre gloire personnelle et à votre bonheur. Les Anglais embarquent à force; que veulent-ils? Je suis aujourd'hui ure espèce de mannequin qui a perdu sa liberté et son bonheur. Les grandeurs sont belles, mais en souvenir et en imagination, j’envie votre bonheur; vous allez avec des braves faire de belles choses, je troquerais volontiers ma pourpre consulaire pour une épaulette de chef de brigade sous vos ordres ! » (16 mars.)
Gomment supposer que celui qui exprimait ce vœu mélancolique et désintéressé avait été, selon son propre aveu, sur le point de quitter Paris pour aller retirer à Moreau son commandement? et comment le croire lorsqu’il écrit 1 que « Moreau ne jouissait alors d’aucun crédit ni dans la nation ni dans V armée, » qu’il eût pu facilement le remplacer par un autre général ? La vérité est qu’il croyait alors devoir lui montrer de grands ménagements, qui étaient justifiés par la position exceptionnelle de son ancien émule. Moreau n’était pas populaire dans le sens ordinaire du mot ; il y avait en lui une réserve et une simplicité qui étaient peu propres à lui assurer ce genre de succès, mais une haute estime s’attachait à sa personne. Deux actes de faiblesse avaient terni sa gloire autrefois si pure, l’un avait été sa dénonciation tardive de la conspiration de Pichegru, l’autre, sa coopération imprévoyante au ] S brumaire ; il avait racheté le premier en consentant à servir obscurément sous Schérer pour reeon-