Correspondance : à Masséna, 5 et 12 mars -9 avril 18D
GÊNES, CJLM, MARENGO.
une fois de plus combien il est difficile de bien diriger de loin une opération militaire. Masséna, en effet, était forcé de disséminer ses troupes pour les nourrir et pour ménager le peu de vivres qu’il avait à Gènes. On lui a adressé beaucoup de reproches pour n’avoir pas obéi aux prescriptions de Bonaparte; de fait, s’il les eût suivies à la lettre , s’il eût gardé dans Gênes les douze mille hommes de Suchet , il eût été forcé de rendre la place quinze jours plus tôt, et Marengo eût été impossible.
L’armée de Masséna s’étendait donc de Settepani et de Rocca Barbena jusqu’aux positions de Recco et de Toriglio, au delà de Gênes. Elle gardait tous les défilés qui débouchent de l’Apennin sur cette partie du littoral, les autres passages étant encore défendus par les neiges. Cependant les dispositions de Masséna étaient encore incomplètes, lorsque le 6 avril il fut assailli sur tous les points par la brusque irruption de Mêlas. Laissant trente mille hommes en Piémont et en Lombardie pour garder l’immense ligne des revers alpestres contre une attaque à laquelle il ne croyait pas, le général autrichien se jeta sur l’Apennin avec quatre-vingt-dix mille hommes afin de couper en deux l’armée française et d’enfermer Masséna dans Gênes. Le premier de ces résultats était facile à atteindre, à cause de l’étendue de notre ligne, qui occupait près de trente-cinq lieues, et des avantages que donnait à Mêlas sa position concentrique ; le second devait être la conséquence du premier. Après une longue résistance notre ligne fut percée au col de Cadibone, et Suchet, qui formait notre gauche, fut séparé de l’armée et rejeté sur Borghetto, pendant que
Mêlas s’établissait fortement à Yado de façon à rendre toute tentative de jonction impossible. Nous étions encore moins heureux à notre extrême droite. Miollis y avait été chassé de ses positions de Toriglio et de Recco; l’ennemi l’avait repoussé jusque dans Gênes et s’était emparé des hauteurs qui de ce côté dominent la ville. Le danger était pressant; la flotte anglaise bloquait le port; la vue des batteries autrichiennes épouvantait les habitants ; malgré tout ce que la nature et l’art avaient fait pour rendre cette place inexpugnable , toute défense était impossible si ces positions n’étaient pas reprises.
Le lendemain 7 avril, au soleil levant, Masséna fait ouvrir les portes de la ville : il en sort à la tête de la division battue la veille et d’une partie de la réserve ; il prend à revers les hauteurs occupées par l’ennemi et le précipite dans les ravins. Ott, qui commandait ce corps est rejeté en désordre sur l’Apennin, nos troupes reprennent leurs positions à Toriglio, et le soir Masséna rentre dans Gênes avec quinze cents prisonniers au milieu des acclamations du peuple. Les jours suivants Masséna entreprit, malgré l’écrasante supériorité de son adversaire, de rejeter les Autrichiens au delà de l’Apennin en combinant ses mouvements avec un retour offensif de Suchet. Mais ses colonnes, forcées par la nature du terrain de s’isoler les unes des autres et débordées de tous côtés par des forces décuples, ne réussirent pas à établir leurs communications avec le corps de Suchet, malgré l’intrépidité et la constance qu’elles déployèrent dans les combats qu’elles eurent à livrer. Elles firent subir aux Autrichiens des pertes cruelles, les culbutèrent dans presques toutes les ren-
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contres, s’emparèrent de plusieurs milliers de prisonniers, mais affaiblies par leurs succès même elles dûrent céder peu à peu le terrain. Masséna dut reconnaître l’impossibilité de tenir la campagne et se résigner au rôle sacrifié que le Premier Consul lui avait assigné. Il sut du moins l’immortaliser par son héroïsme. Le 21 avril il s’enferma définitivement dans Gênes, résolu à s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité, et dès ce jour commencèrent pour lui les grandes et difficiles épreuves qui ont rendu ce siège si mémorable.
On connaissait à Paris la position de Masséna ; on savait qu’il n’avait guère que pour un mois de vivres; le Premier Consul, dont les objections avaient imposé à Moreau un retard de plus d’un mois, le pressait maintenant d’ouvrir la campagne, en même temps qu’il stimulait l’activité de Berthier. Mais les immenses préparatifs destinés à l’armée de réserve absorbaient presque toutes nos ressources, et Moreau n’avait ni vivres, ni chevaux, ni équipages de pont. « Ayez le plus tôt possible un avantage afin de pouvoir par une diversion quelconque favoriser les opérations d’Italie. Tous les jours de retard sont extrêmement funestes pour nous, » lui écrivait Bonaparte à la date du 24 avril. Moreau comprit aussi cette nécessité, et passant outre, malgré l’insuffisance de son matériel, il entrait en campagne le lendemain même 25 avril
Le plan qu’il avait substitué à celui du Premier Consul, repoussé comme trop aléatoire, consistait à profiter des ponts que nous avions à Strasbourg, à Brisach, à Baie, et à franchir le Iihin sur toute cette
ligne, au lieu de tenter le passage sur un seul point avec la chance d’un avantage, il est vrai, plus brillant mais aussi d’un désastre incalculable. Moreau par conviction aussi bien que par tempérament était ennemi des opérations aventurées: ce n’était pas seulement chez lui sagesse et prudence naturelles, c’était, on doit lui rendre cette justice, scrupule patriotique. Il ne se croyait pas le droit d’exposer les forces et les ressources de son pays, comme les aventuriers ont coutume d’exposer leur propre fortune, jouant à chaque instant le tout pour le tout, et se plaçant sans cesse dans l’alternative d’un succès sans limites ou d’une ruine complète. La gloire et les intérêts d’une nation qui occupait une si grande place dans le monde ne lui semblaient pas devoir être livrés aux mêmes hasards que les calculs de l’ambitieux qui n’expose que lui-même. En cela les vues de Moreau n’étaient pas celles de ces conquérants qui ont été trop souvent l’objet des adulations de l’histoire, mais elles étaient dignes d’un soldat citoyen et telles que tout peuple libre doit les souhaiter dans ses hommes de guerre.
Le passage du Rhin était dans le plan de Moreau une opération secondaire; la vraie difficulté était pour lui de transporter son armée au delà de la Forêt-Noire dont toutes les issues étaient gardées par un ennemi formidable. Pour obtenir ce résultat il divise ses troupes en quatre corps. Le premier commandé par Sainte-Suzanne passe le Rhin à Strasbourg; le second sous les ordres de Saint-Cyr le passe à Vieux-Rrisach; le troisième qu’il conduit lui- même traverse le fleuve à Bâle. Quant au quatrième que dirige Lecourbe, il
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attend à SchafTouse que le succès de ces premiers mouvements lui permette d’agir à son tour. Sainte-Suzanne et Saint-Gyr, après avoir balayé les troupes que le maréchal Kray avait placées en observation sur la rive droite du fleuve, prennent position en face des défilés de la Renchen, de la Kinzig et du Val d’Enfer, comme s’ils avaient l’intention d’en forcer l’entrée pour s’enfoncer dans la Forêt-Noire. Ils restent là près de deux jours entiers.
Trompé par ces démonstrations, Kray, au lieu de conserver sa concentration à Donaueschingen et d’attendre nos troupes au débouché des défilés, y engage une forte partie de son armée pour nous en disputer le passage. C’était là ce qu’on voulait obtenir de lui. Aussitôt Sainte-Suzanne se dérobe en repassant le fleuve à Strasbourg; il le remonte jusqu’à Brisach, et là le franchit de nouveau pour remplacer Saint-Cyr devant Fribourg; pendant que celui-ci, marchant sur le flanc des montagnes, par des chemins mal gardés parce qu’ils étaient peu praticables, vient faire sa jonction à Saint-Biaise sur l’Alb avec le corps de Moreau. Le lendemain ils étaient sur la Wutach, ce qui permit à Lecourbe de franchir à son tour le Rhin à SchafTouse, et tous les corps de Moreau se trouvèrent
réunis sur cette ligne à l’exception du corps de Sainte-
Suzanne, qui trouvant l’ennemi en retraite dans le Val d’Enfer par suite de ces mouvements, s’y était enfoncé lui-même à sa poursuite, pour nous rejoindre par le chemin le plus direct.
Les calculs de Moreau avaient été si bien conçus, ses dispositions si habilement prises, que cette opération comifliquée et conduite sur une ligne de qua-
rante lieues d’étendue, avait réussi avec la précision du champ de manœuvre, malgré les nombreux combats de détail auxquels elle avait donné lieu. Les critiques amères qu’on lui a adressées se fondent surtout sur ce que Kray aurait pu ou dû exécuter pour la faire échouer, mais à ce compte il n’est pas une victoire qu’on ne puisse changer en défaite. En laissant de côté de vaines hypothèses, on peut dire que la meilleure preuve de l’excellence de ce plan, c’est que, malgré l’habileté incontestée de l’adversaire de Moreau, le succès n’en fut pas compromis un seul instant.
Ce grand obstacle une fois surmonté. Moreau se mit en devoir de rejeter l’armée autrichienne sur le Danube, conformément au projet convenu avec Bonaparte. Tenant par-dessus tout à l’éloigner le plus possible de la Suisse et du Vorarlberg afin de dégager les avenues de l’Italie, il poussa Lecourbe avec vingt-cinq mille hommes sur Stokach où se trouvaient les magasins de l’ennemi, à l’extrême gauche de Kray : luimême se porta sur Engen, après avoir ordonné à Saint- Cyr de se rapprocher de lui par Thengen, tout en tâchant de communiquer avec Sainte-Suzanne encore engagé dans le val d’Enfer. C’est à Engen qu’il rencontra l’armée de Kray. Ce général, qui n’avait pas encore concentré toutes ses forces en raison des grands mouvements que les démonstrations de Moreau l’avaient forcé d’opérer, portait un de ses corps au secours de Stokach, lorsqu’il se trouva inopinément en présence du centre de Moreau. Celui-ci n’avait guère que vingt-cinq mille hommes à opposer à quarante mille, mais presque sûr d’avance du succès de Le-
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courue sur Stokach qu’il savait mal gardé, et ayant à sa portée le corps de Saint-Gyr, il n’hésita pas à livrer bataille ; il lui suffisait, en effet, de tenir pendant la journée pour forcer l’ennemi à la retraite. Le succès fut très-vivement disputé à Ehingen et à Hohenhowen; ces positions avaient été plusieurs fois prises et reprises, et Moreau soutenait sans désavantage cette lutte inégale, lorsque la tardive apparition d’une brigade de Saint-Gyr, dont le corps d’armée avait été retenu par des combats de détails, et la nouvelle attendue de la prise de Stokach par Lecourbe, décidèrent la victoire en notre faveur. Kray se retira sur le Danube en nous laissant cinq mille prisonniers, trois mille morts et d’immenses approvisionnements. (3 mai 1800.)
Le surlendemain, le général autrichien ayant rallié le corps du prince de Yaudemont et des divisions ramenées de la Forêt-Noire, s’arrêta dans la forte position de Môesskirch pour y tenter de nouveau la fortune. Là eut lieu entre les deux armées une seconde rencontre encore plus sanglante que la première. Les hauteurs de Môesskirch et le plateau de Krumbacli, couronnés d’une artillerie formidable , attaqués de front par nos colonnes furent défendus avec acharnement. Mais le village de Heudorf ayant été emporté après avoir été plusieurs fois pris et repris sur la droite des Autrichiens pendant que Vandamme, envoyé dès le matin pour les tourner par Kiosterwald, débouchait sur leur gauche, toutes les hauteurs furent successivement enlevées malgré une longue et furieuse résistance.
La défaite de l’ennemi se fût changée en un complet
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désastre sans l’inexplicable inaction de Saint-Gyr, qui resta toute la journée immobile à Liptingen à peu de distance de là au Leu d’accourir au bruit du canon. Il prétendit n’avoir pas reçu les aides de camp que Moreau lui avait expédiés; mais il avait l’ordre formel de se lier aux mouvements de la réserve 1 et l’importance de l’action engagée lui indiquait clairement son devoir. Aigri contre son chef à la suite de quelques dissentiments, toujours disposé à s’isoler, et résolu comme il l’a écrit lui-même « à s’en tenir à la stricte exécution » d’ordres qui ont souvent besoin d’être interprétés, ce général dont on ne pouvait contester les talents militaires était à tort ou à raison mécontent de l’état-major de Moreau; mais quels que fussent ses griefs, il n’avait pas le droit de les venger en compromettant le salut de l’armée. Par ses lenteurs à Engen, par son abstention à Moesskirch, il empêcha deux fois Moreau de profiter de la victoire.
Moreau se montra généreux : non-seulement il lui laissa son commandement, mais il le fit excuser dans le rapport de Üessolles sur ce que « ses officiers n’avaient pu lui parvenir, » et s’abstint de toute plainte, la jugeant inutile en présence du blâme unanime de l’armée. Il en fut récompensé suivant l’usage par les critiques pleines de dénigrement et d’injustice que bien des années plus tard Saint-Gyr dirigeait contre la mémoire de son ancien général 2.
La double nécessité de ne manœuvrer que sur la
1 Dessolles à Saint-Cyr, 4 mai 1800.
2. Voir les Mémoires militaires du maréchal Gouv ion-Sa i nt- Cyr.
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rive droite du Danube et de surveiller les débouchés du Vorarlberg et du Tyrol, pour se conformer aux exigences du plan convenu avec le Premier Consul, avait empêché Moreau de poursuivre Kray au delà du Danube. Il se contenta donc de recueillir le corps de Sainte-Suzanne qui put enfin faire sa jonction, et marcha sur l’Iiler ayant sa gauche au Danube et sa droite vers le Vorarlberg, ne pensant pas que l’ennemi i voulût tenir ferme avant Ulm.
Mais M. de Kray, ne pouvant se résoudre à abandonner sans combat ses magasins de Biberach, avait repassé le fleuve et pris position sur le Mettenberg au delà de cette place. Notre centre commandé par Saint- Cyr, qui avait reçu ordre d’occuper la ville, n’hésita pas à attaquer les Autrichiens malgré la force de leur position et la supériorité de leur nombre. Secondé par la division Richepanse, Saint-Gyr culbuta leur avant-garde, s’empara de Biberach, puis il assaillit le gros de leur armée avec une assurance si intrépide sur les pentes du Mettenberg, que cette masse recula intimidée et battit en retraite, croyant avoir devant elle toute l’armée française. Le lendemain du jour où Saint-Cyr réparait ses torts par cette brillante revanche, Lecourbe enlevait Memmingen avec dix-huit cents prisonniers, et le maréchal Kray se retirait définitivement sur Ulm (10 mai).
Depuis que cette campagne, si injustement critiquée plus tard, était ouverte, Moreau avait en quinze jours remporté cinq victoires, il avait fait perdre à Kray 30 000 hommes; il l’avait chassé d’une position qui semblait inexpugnable, en le rejetant battu et démoralisé à quarante lieues en arrière, il avait en un mot U. 14
réalisé de point en point le programme tracé à l’avance,, sans manquer à une seule de ses difficiles conditions, sans rien laisser au hasard, suivant sa méthode un peu lente, mais sûre et ménagère de la vie du soldat; il avait fait cela sans fracas, sans bulletin, sans mise en scène, se contentant d’annoncer ses succès par une lettre de quelques lignes d’une simplicité admirable 1 et laissant à son chef d’état-major le soin de les exposer en détail. Et maintenant qu’il lui suffisait, de l’aveu de tous les historiens et de Napoléon lui-même 2, d*une marche sérieuse en avant pour faire tomber sans combat le camp retranché d’Ulm, maintenant que Vienne n’était plus couverte que par une armée livrée au découragement, maintenant qu’il n’était plus qu’à trois journées de ce Hohenlinden, qui lui eût dès lors livré la monarchie autrichienne sans défense, iliui fallait s’arrêter au milieu de ses succès, et affaiblir son armée de vingt mille hommes détachés sur le Saint- Gothard, afin que son ancien rival pût aller en Italie recueillir tout le fruit et tout l’honneur de la victoire. Les contemporains ont été sévères pour les fautes de Moreau; il n’avait pas ce charlatanisme qui les aurait fait prendre pour des vertus ; ses rares qualités elles-mêmes lui ont servi de peu, n’étant pas de celles qui frappent et saisissent le vulgaire; mais nous qui ne pouvons nous laisser aveugler par les mêmes éblouissements, nous devons plus de justice au dés-