LIGUE DES NEUTRES. 2Ô
sée en profiter : Il ne pouvait pourtant rien avoir d’inattendu pour quiconque connaissait la folie croissante de ce souverain et les mœurs de ses sujets. Selon le mot spirituel de Talleyrand, l’assassinat était le mode de destitution usité en Russie. La maladie mentale de Paul Ier avait pris de telles proportions dans les derniers temps de sa vie, qu’on n’avait pas le droit de s’étonner que ceux qui étaient menacés d’en devenir victimes eussent songé à lui appliquer ce remède terrible. Dans tous les temps le régicide a été le correctif naturel de la tyrannie, et s’il est si bien implanté en Russie, c’est qu’il y a été acclimaté et entretenu par le despotisme lui-même. Paul en était venu au point de lasser jusqu’à ceux qu’il associait au partage de son arbitraire ; il était devenu si fantasque, si changeant, si irritable au milieu même de ses caprices, qu’il n’y avait plus de sûreté pour personne autour de lui. A ces mécontentements engendrés par une autocratie à la fois mesquine et violente, vexatoire et cruelle, se joignaient les maux produits par la suspension du commerce avec l’Angleterre, et l’humiliation qu’on ressentait d’une politique extérieure devenue la risée de l’Europe. Sans être dans le secret de la diplomatie, ses sujets savaient deviner d’instinct que leur souverain si inconsistant, si chimérique et si puéril dans ses réformes intérieures, ne pouvait être à l’étranger, malgré toute sa puissance, que le jouet des autres gouvernements, et cet instinct ne les trompait pas, car Bonaparte tout le premier n’avait été si prodigue à son égard de belles promesses que parce qu’il comptait bien ne jamais les tenir. Tout se réunissait donc à la fois pour le perdre, et bien que sa mort ait été l’ou-
vrage d’une conspiration de palais dont les auteurs le frappèrent pour n’être pas frappés eux-mêmes, on peut dire que son arrêt fut prononcé par la nation elle-même encore plus honteuse que fatiguée d’un tel règne. Au reste, le trouble de son esprit n’était plus un secret pour personne ; une caricature populaire le représentait tenant dans sa main droite un papier avec le mot ordre; dans sa main gauche un autre papier avec le mot contre-ordre ; et sur son front était écrit le mot désordre. Aussi lorsque Pahlen, le général Béningsen et le comte Panin, qui furent les principaux auteurs du complot, eurent débarrassé leur pays de ce dangereux maniaque, n’éprouvèrent-ils jamais la moindre hésitation à revendiquer la responsabilité de l’acte non-seulement devant l’histoire, mais devant Alexandre lui-même, auquel ils offrirent la couronne de leurs mains encore teintes du sang de son père.
Lorsque Talleyrandlui porta à la Malmaison la nouvelle de la mort de Paul, Bonaparte vit sur-le-champ le contre-coup que sa propre politique allait en éprouver, et il s’écria avec colère : « les Anglais m’ont manqué le 3 nivôse à Paris, mais ils ne m’ont pas manqué à Saint-Pétersbourg 1 » Avant d’avoir reçu aucun renseignement au sujet de l’événement et de ses causes, il ne craignit pas de lancer par l’entremise du Moniteur cette sanglante insulte à l’adresse du gouvernement anglais : * Paul Ier est mort dans la nuit du 24 au 25 mars... L’escadre anglaise a passé le Sund le 31. L’histoire nous apprendra le rapport qui peut exister entre ces deux événements! » Il est revenu sur cette accusation dans ses mémoires, sans apporter à l’appui d’une imputation aussi grave d’autres preuves que les
relations de lord Withworth, alors ambassadeur auprès de la Cour de Russie, avec les principaux conjurés, et sa liaison avec la sœur des Soubow. Enfin ona répété presque uniformément après lui que le soupçon était légitime, puisque l’Angleterre était la seule puissance à qui l’événement pût profiter.
L’histoire dont le Moniteur invoquait le témoignage n’a, au contraire, rien laissé subsister de ces allégations : lord Withworth fut complètement étranger à la conspiration, et son caractère personnel défiait la calomnie; le cabinet anglais ne s’attendait nullement à la mort de Paul; Pahlen le principal meneur de la conspiration était et resta un ennemi décidé de l’influence anglaise; Nelson loin de s’en réjouir en fut vivement contrarié, parce qu’il se vit obligé de renoncer à l’espoir de détruire la marine russe, ce qui était le but principal de son expédition dans la Baltique; en dernier lieu c’était un non-sens d’alléguer que l’Angleterre était la seule puissance intéressée à l’événement, car il y avait une puissance qu’il intéressait beaucoup plus directement, et cette puissance, il n’était pas besoin d’aller la chercher si loin, c’était la Russie elle-même.
La mort de Paul Ier fut un coup de foudre pour la ligue des Neutres. La dissolution de cette ligue n’eut rien de regrettable, car bien qu’entreprise nominalement pour la défense de principes fort légitimes, elle ne devait en réalité que profiter à un double despotisme déjà menaçant pour l’Europe, je veux dire à l’autocratie de Paul et au césarisme conquérant de Bonaparte. 11 ne peut venir à l’esprit de personne aujourd’hui de défendre la supériorité abusive que l’Anleterre s’arrogeait alors sur les mers, mais le triomphe
de ce double despotisme était un tout autre danger pour les nations européennes que les abus du droit de visite. Depuis que Bonaparte avait démasqué à la fois son système de conquête et ses visées despotiques ,
quiconque prenait les armes contre lui combattait
pour l’indépendance de l'Europe. La guerre que nous faisait l’Angleterre, si inique au début, était devenue, grâce à notre politique d’envahissements, une garantie et une protection pour les petits États. C’est ce que les Neutres ne surent pas voir, emportés qu’ils étaient par la justice de leurs ressentiments et la bonté de leur cause. Prévenus par la légitimité même de leurs griefs en faveur de la politique qui les exploitait, il leur était difficile de prévoir que leur ligue n’était qu’un premier pas vers le blocus continental.
On ne peut émettre que des conjectures au sujet des développements ultérieurs qu’aurait pris l’alliance franco-russe dans le cas où Paul aurait survécu. Ce qui est certain toutefois, c’est que ces concessions et ces promesses que le Premier Consul lui prodiguait, comme on fait à un enfant qu’on veut apaiser, n’étaient qu’un jeu diplomatique, de5tiné à entretenir son délire. Plus les illusions de ^aul étaient naïves et profondes, plus sa déception eût été cruelle et son emportement, redoutable, le jour où ce Jupiter tonnant se serait vu dupé par son allié. Cette amitié dont Bonaparte faisait tant de bruit ne servait donc les intérêts du présent qu’en compromettant ceux de l’avenir; car il n’est pas douteux que le jour où la rupture se serait faite, toute la coalition ne se fût reformée autour de Paul Ier.
Le Premier Consul avait depuis longtemps l'inten-