‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 66 sur 107 · Discours prononcé au Luxembourg en décembre · texte numérisé non relu

Discours prononcé au Luxembourg en décembre

k. Proclamation du 28 juin 1798.

b. Manifeste du 2 juillet 1798.

qui s’intitulait aujourd’hui le nouveau Charlemagne . Un tel homme devait tout naturellement se retrouver catholique le jour où il aurait un intérêt à le paraître. Après de telles manifestations, il est quelque peupué-

dans les résolutions de Bonaparte, au sujet du Concordat. Chacun peut juger d’après ces antécédents jusqu’à quel point on doit prendre au sérieux cette célèbre conversation de la Malmaison, tant de fois citée, dans laquelle Bonaparte voulant convaincre son interlocuteur de la nécessité d’un rétablissement du culte officiel s’écriait : « Le son de la cloche de Rueil vint à frapper mes oreilles, je fus êmu 1. » Il est même superflu d’examiner, si comme le dit Thibaudeau en empruntant une expression de Napjoléon : « ses nerfs étaient en sympathie avec le sentiment de l’existence de Dieu, » ou si, comme le ditM. Thiers, « Bonaparte était porté aux idées religieuses par sa constitution morale. » Ses nerfs et sa constitution morale n’eurent rien à démêler avec le Concordat. Il est bon toutefois de mentionner ces rêveries si peu en rapport avec celui qui en est l’objet, car c’est un trait assez carae-

d’une certaine pénétration.

Les mobiles du Premier Consul étaient ici ce qu’ils étaient en toute chose, ils étaient tirés uniquement des intérêts de son pouvoir et de sa politique. Aussitôt qu’il se lut emparé de la dictature, il redevint pour

ril de vouloir comme beaucoup de graves historiens déterminer la part que le sentiment religieux a eue

téristique qu’il ait pu les inspirer à des esprits doués

pour auxiliaire. Ses mesures à l’égard du clergé de France n’eurent plus dès lors d’autre but que de préparer ce que la victoire de Marengo pouvait seule lui permettre d’accomplir. Visant au pouvoir absolu, il était naturellement porté à. utiliser la discipline et l’unité de l’église catholique, mais il ne l’envisageait quecommeun instrument de domination. Il ne considéra jamais Dieu lui-même que comme un moyen de gouvernement. Il n’a jamais dit à cet égard la vérité tout entière, mais ilnousa laissé des demi-confidences qui, bien qu’incomplètes, suffisent pour faire tomber comme des contes de bonnes femmes tous les motifs tirés de l’ordre religieux. Dans les notes dictées à Montholon, il attribue très-nettement le Concordat « au désir de rattacher le clergé au nouvel ordre de choses, et de rompre le dernier fil par lequel l’ancienne dynastie, communiquait encore avec le pays. » Dans

ses conversations avec Las Cases, il est beaucoup plus

explicite. Il examine les divers partis qu’il pouvait prendre, il reconnaît qu’il pouvait choisir à son gré entre le catholicisme et le protestantisme; il ajoute : « que les dispositions du moment poussaient toutes au protestantisme. » Mais, dit-il aussitôt, * Avec le catholicisme, j’arrivais bien plus sûrement à tous mes grands résultats. Au dehors le catholicisme me conservait le pape, et avec mon influence et mes forces en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard par un moyen ou par un autre de finir par avoir à moi la direction de ce pape; et dès lors quelle influence! quel ievier d’opinion sur le reste du monde ! » Passant ensuite à ses projets ultérieurs, à ce qui était la pensée la plus intime et comme l’idéal de son ambition, il

LE CONCORDAT. 3k\

disait: « Si j’étais revenu vainqueur de Moscou, j’eusse amené le pape à ne plus regretter son temporel, j’en aurais fait une idole; il fût demeuré près de moi. Paris fût devenu la capitale du monde chrétien et j’aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique. C’était un moyen de plus de resserrer toutes les parties fédératives de l’empire et de contenir en paix tout ce qui demeurait en dehors. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté , les papes n’en eussent été que les présidents. J’eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions comme l’avaient fait Constantin et Charlemagne *. »

Pouvoir dire * mes conciles, » comme il disait mon sénat, et faire mouvoir le monde spirituel comme un régiment, tel était en effet, le dernier mot de ce génie halluciné dont les conceptions aboutissent toujours à la petitesse et au borné à force de viser au grandiose et au démesuré. Dans ce rêve insensé que home elle-même n’a pu réaliser dans l’univers fermé de l’antiquité, la personnalité de Napoléon devient le pivot du monde, elle reste comme l’aliment unique qui doit suffire à la communion des esprits, aussi bien qu’à l’activité matérielle des nations. Le seul complément possible de cette vision est une apothéose. Il n’est pas invraisemblable d’admettre qu’en présence du fanatisme dont il s’est vu l’objet, celui qui a si souvent envié Alexandre d’avoir pu se faire proclamer fils de Jupiter Ammon, ait quelquefois rêvé les honneurs divins comme le dernier couronnement de sa gloire. Quelle que soit la superstition qui s’attache

î. Mémorial de Las Cases.

encore à l’auteur de ces chimères gigantesques, I avenir, on peut l'affirmer., ne verra pas une preuve de discernement de sa part à les avoir conçues et caressées si peu d’années après la mort de Voltaire et de Mirabeau.

Lorsque Napoléon discutait ainsi les différents expédients qui s’offraient à lui à l’époque du Concordat, en les envisageant au point de vue de son propre intérêt, il en était un qu’il passait sous silence, c’était celui qui eût consisté à laisser les choses dans l’état où elles se trouvaient. Il est vrai d’ajouter que cet état étant purement et simplement la liberté religieuse, et ne lui xoromettant aucun autre avantage personnel que l’honneur et la satisfaction de consacrer un grand principe, une telle pensée ne pouvait se présenter àson esprit. Avoir sous la main un élément assuré de puissance, et le faire servir uniquement au bien général quand il ne tenait qu’à lui de l’exploiter au profit de sa domination, lui eût paru la plus folle des duperies s’il avait pu en concevoir l’idée. L’état légal de la France à l’époque où commencèrent les négociations du Concordat était la pleine et entière liberté des cultes, telle que la possèdent les États-Unis d’Amérique. Aux proscriptions du régime conventionnel, à la tolérance encore ombrageuse et défiante du Directoire, avait succédé une entière sécurité pour tous les cultes grâce à l’abolition du serment qui avait été la cause première de nos divisions religieuses.

On n’exigeait plus des prêtres qu’une promesse d’obéissance aux lois, et la fameuse distinction entre les assermentés ou constitutionnels etles non assermentés ou orthodoxes n’était plus qu’une question doctrinale

nelsparmi lesquels se trouvaientdes hommes quiavaient montré un grand caractère pendant les tourmentes de la Révolution, réunissaient le plus grand nombre de fidèles; ils comptaient cinquante évêques, dix mille prêtres mariés ; ils occupaient la grande majorité des églises alors ouvertes dans trente quatre mille communes1. Le clergé non assermenté ne comptait que quinze évêques résidant en France, mais si ses adhérents étaient moins nombreux, ils étaient plus zélés et plus remuants. A côté de ces deux catégories de catholiques, dont les dissensions même étaient une sécurité au lieu d’être un danger pour l’État, vivaient en paix les églises protestantes, le culte israélite, enlin la secte inofïensive des théophilantropes, débris des divers essais de propagande religieuse tentés sous la Révolution.

Tous ces cultes, animés les uns contre les autres de l’hostilité inséparable de l’esprit de prosélytisme, mais contenus par leur rivalité même, et plus encore par cette indifférence générale qu’avait créée l’esprit philosophique du dix-huitième siècle, jouissaient de leur situation présente comme d’un bienfait inespéré. A peine échappés au naufrage, ils n’aspiraient qu’à la tranquillité sousdes lois impartiales. Ils ne recevaient aucun secours de l’État et vivaient uniquement des contributions des fidèles. Quelle que fût encore l'insuffisance de ces dons volontaires, loin de se considérer comme opprimés par un tel régime ils s’en déclaraient heureux et satisfaits. Les constitutionnels particulièrement, allaient jusqu’à repousser les res-

t. Mémoires de Grégoire.

3k4 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

sources du casuel, les rétributions pour les bénédictions, les prières et les messes 4.

Cette église était pourtant celle dont les fidèles devaient montrer le plus de tiédeur parce qu’ils n’avaient ];>as été persécutés. Ses dispositions au sujet d’un état de choses dont le clergé n’a plus depuis lors parlé qu’avec une sorte d’horreur bien peu évangélique, sont consignées dans un document d’une irrécusable autorité; c’est la lettre de convocation du concile de 1801, écrite par l’évêque Lecoz qui avait été le président du premier concile des constitutionnels en 1797. « Quelques-uns d’entre vous, disait-il dans cette lettre, sont alarmés de ce que nos églises sont dépouillées de tous leurs biens. En ceci encore adorez la providence divine. Vous le savez depuis longtemps, les impies osaient dire que la religion de Jésus-Christ n’était soutenue que par les grands biens dont jouissaient ses ministres. Depuis longtemps aussi, l’église elle-même gémissait de voir entrer dans son sanctuaire des hommes qui n’y paraissaient conduits que par la vue de ses richesses. Le Seigneur a voulu du même coup confondre les blasphèmes des incrédules et faire cesser la cupidité scandaleuse de ses ministres. La religion qu'il fonda sans le secours des richesses , il veut aussi la maintenir sans ce secours indigne de lui . Quand Jésus-Christ appela ses douze apôtres, à quoi les appela-t-il? à la jouissance des biens, des honneurs? non, mais au travail, à la peine, à la souffrance. Si donc, nous ministres de Jésus-Christ nous nous trouvons rapprochés de cet

1 De Pressenssé, V Eglise et la Révolution.

LE CONCORDAT

état apostolique, devons-nous en murmurer? Ah! plutôt réjouissons-nous de ce précieux dépouillement, et bénissons le seigneur qui par un coup admirable de sa sagesse a ressuscité cet ancien état de choses que les plus pieux de ses enfants ne cessaient de regretter! »

Ce mémorable témoignage, et la noblesse des sentiments dont il est l’expression, prouvent non-seulement que la séparation de l’Église et de l’État était dès lors possible et praticable, mais qu’elle est éminemment favorable à la moralité des églises par la surveillance sévère qu’elles sont ainsi forcées d’exercer sur ellesmême. Les effets qu’on a depuis attribués à ce régime, l’exaspération des haines religieuses, les prêtres prêts à secouer les torches de la guerre civile ou assiégeant le lit des mourants, sont un tableau dépuré fantaisie. Les actes du concile de 1797, ceux du concile de 1801 attestent chez les constitutionnels les dispositions les plus généreuses et les plus conciliantes. Ils n’ont pour leurs adversaires que des sentiments de mansuétude et de paix. Les orthodoxes sont plus intolérants, mais rien n’était plus facile que de les contenir : loin de fomenter des troubles, ils avaient puissamment contribué à l’apaisement de la Vendée depuis que Bonaparte leur avait accordé la libre pratique des cultes. La substitution de la promesse au serment, l’amnistie accordée à ceux d’entre eux qui avaient émigré, leur réintrégration dans les temples avaient fait d’eux les serviteurs dévoués de la politique consulaire, leur reconnaissance s’était manifestée par d’innombrables adresses.

A défaut de ces sentiments, la crainte de tout perdre

par trop d’exigence , la concurrence d’un clergé rival qui avait élevé autel contre aulel, la redoutable influence du dix-huitième siècle encore deboutsuffisaient amplement pour les maintenir dans le devoir. Bien qu’on vît alors en effet apparaître les premiers symptômes d’un réveil assez marqué de l’esprit religieux, toute la partie éclairée de la nation était restée voltairienne. Et si l’on examine la nature de ce réveil chez les hommes qui en donnèrent les premiers le signal, on voit qu’il était tout superficiel et n’avait rien qui pût motiver, même au point de vue de la valeur relative des opinions et des intérêts, l’importance exagérée qu’on allait rendre si gratuitement à l’église catholique. Ce retour des esprits au sentiment religieux s’était annoncé d’abord sous le Directoire, mais il n’était alors qu’une réaction d’humanité suffisamment justifiée par les persécutions iniques dont le catholicisme avait été l’objet. Les généreuses réclamations de Boyer Collard et de Camille Jordan à la tribune des Cinq cents n’avaient pas eu d’autre sens : ces deux orateurs n’avaient demandé pour l’église que le droit commun, la liberté d’exister, le droit de reprendre ses cérémonies, rien de plus. Ils avaient parlé en politiques plutôt qu’en croyants, et leur doctrine sur les relations de l’Église avec l’État avaiten somme assez peu de rapport avec les idées religieuses proprementdites. Leur sentiment s’était généralisé, il avait contribué puissamment à l’abrogation des dernières mesures de rigueur, mais il n’avait rien fait au delà. C^tte réaction d’humanité avait été en quelque sorte reprise st continuée par une réaction de l’imagination contre les doctrines matérialistes. Des gens de lettres comme Laharpe, Saint-

LE CONCORDAT

Martin, M. de Bonald, des poètes comme Fontanes Chènedollé, Esménard, et le plus brillant de tous, Chateaubriand furent les interprètes de cemouvement d’esprit. Ils avaient pour principal instrument de publicité le Mercure , nom qui indique à lui seul qu’il y avait là beaucoup plus de littérature que de religion. Soutenus par le Journal des Débats et son critique Geoffroy, ils livraient des batailles littéraires aux écrivains de la Pléiade Chénier, Andrieux, Ginguené, Garat. Rentré depuis peu en France, M. de Chateaubriand avait déjà écrit, mais non pas publié, son Génie du Christianisme , en sorte que le succès extraordinaire de ce livre ne peut pas être invoqué, ainsi qu’on le fait souvent, comme une preuve de l’opportunité du Concordat. Le Génie du Christianisme ne parut qu’en 1802, à l’époque du Concordat l’épisode d ’Alala était seul connu du public; on ne peut donc pas dire que la faveur avec laquelle cette œuvre éclatante fut accueillie ait éclairé ou abusé BonajDarte sur les dispositions de la France à l’égard du catholicisme. Que ce prétexte soit en lui-même bon ou mauvais, il faut l’écarter, car il fut étranger à sa détermination.

Mais si l’on va au fond des choses, on est forcé de reconnaître que la base même sur laquelle il s’appuyait n’existait pas. L’état réel des sentiments et des opinions ne réclamait rien de pareil. Le livre de Chateaubriand restera surtout comme un témoignage du peu de profondeur de la renaissance religieuse dont il fut le principal représentant. lia raconté lui -même 1 comment l’idée d’écrire son ouvrage lui est venue.

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