‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 7 sur 107 · Mémoires dictés à Gourgaud, — Mémorial de Las Cases · texte numérisé non relu

Mémoires dictés à Gourgaud, — Mémorial de Las Cases

consultés par leur collègue ; association imaginée par ménagement pour l’esprit républicain et afin de faire croire à un partage du pouvoir qui n’existait pas. Une fois le terrain ainsi déblayé, Bonaparte mit la main sur tout ce qu’on avait voulu lui soustraire. Le premier consul avait, outre la direction suprême de la paix et de la guerre, l’initiative des lois dont la rédaction seulement était confiée au conseil d’État, 3a nomination de tout le personnel administratif, militaire* judiciaire et diplomatique, ce qui mettait dans ses mains non-seulement tous les fonctionnaires de LÉtat, mais toutes les assemblées locales et tous les tribunaux, à l’exception toutefois de la Cour de cassation et des justices de paix, qui furent laissées à l’élection.

Ce dont on peut à. bon droit s’étonner, ou pour mieux dire ce qui est vraiment inconcevable, c’est qu’en créant ce pouvoir écrasant auquel l’ancien régime lui-même n’avait rien vu de comparable, Sieyès et ses amis n’aient pas senti aussitôt l’impérieuse nécessité de revenir par cela même sur les autres bases de la constitution. Le projet de Sieyès formait en effet un tout, et l’on ne pouvait en altérer une partie sans dénaturer toutes les autres. Ses listes do notabilité n’étaient pour ainsi dire que le décor d’un système électoral, ses assemblées délibérantes n’étaient que l’apparence d’un pouvoir législatif, mais l’un et l’autre de ces deux éléments avait été conçu en vue d’iHi pouvoir exécutif également faible et désarmé, et du moment où celui-ci était fortifié d’une façon si formidable et si inattendue, il devenait la seule réalité au milieu de ces apparences, et se trouvait le maître de tout. Les deux autres pièces du mécanisme

devaient être aussitôt renforcées sous peine d’être annihilées, car tout l’équilibre était détruit au profit d’un seul pouvoir. Un système électoral direct et fortement établi, un pouvoir législatif appuyé sur des garanties solides et efficaces auraient au moins essayé d’empêcher un tel gouvernement de tout dévorer autour de lui. Lafayette raconte que Bonaparte, qui le voyait souvent à cette époque et non sans quelque espoir de le gagner à ses vues, lui disait un jour à ce sujet : « Que voulez-vous ? Sieyès n’avait mis partout que des ombres : ombre de pouvoir législatif, ombre de pouvoir judiciaire, ombre de gouvernement; il fallait bien de la substance quelque part; et, ma foi ! je l’ai mise là1. » On ne pouvait dire plus juste; mais par cela seul que la substance était placée quelque part au milieu de toutes ces ombres, elle y acquérait une force irrésistible, et sa seule présence suffisait pour les faire évanouir.

Il est difficile de supposerque les conséquences d’un tel bouleversement de ses idées ait échappé à l’esprit de Sieyès, car le résultat de la victoire que Bonaparte venait de remporter sur lui n’était plus, comme on l’avait vu jusque-là, la domination d’un parti sur un autre, c’était la ruine complète et irrémédiable de tout ce qui fait l’essence du gouvernement représentatif, c’était l’anéantissement au profit d’un seul homme de toutes les conquêtes libérales de la révolution. En dehors de lui, de sa volonté, de son pouvoir, il n’y avait que des mots et de vains simulacres. La seule garantie politique qu’on eût jugé à propos

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