Mciucirer, de Lnfayelie
d’inscrire dans la Constitution de Tan VIII était la responsabilité des ministres ; mais ils étaient responsables devant des assemblées nommées et payées par eux, ce qui faisait de cette garantie une véritable dérision. Ce n’était pas tout, leurs agents ne pouvaient être mis en accusation qu’en vertu d’une décision du Conseil d’Ëtat, ce qui créait en leur faveur une monstrueuse inviolabilité en constituant le pouvoir exécutif à la fois juge et partie dans sa propre cause. Tel était le sens de ce fameux article 75 que tous nos gouvernements successifs se sont transmis depuis lors pour leur propre commodité et pour notre honte. L’ancien régime, tant décrié, n’avait pas eu de privilège plus inique. La pire des aristocraties sera toujours celle des fonctionnaires, parce qu’elle est une aristocratie servile. L’égalité devant la loi, sans laquelle la démocratie n’est qu’un mot vide de sens, périt ce jour-là en France. Le seul droit reconnu auxFrançais était celui de pétition, ressource et consolation dernières des époques de servitude. Quant à la liberté de la presse, on n’en prononçait pas même le nom.
Il est probable qu’en ce moment une protestation énergique de Sieyès et de ses amis contre cette transformation audacieuse de leur projet en instrument de despotisme aurait pu faire prévaloir un remaniement au moins partiel de la constitution dans un sensplus large ; mais les amis de Sieyès, séduits par la perspective des hautes faveurs qui leur étaient promises pour prix de leur connivence, avaient pour la plupart passé à son puissant antagoniste, et Sieyès luimême, depuis l’échec infligé à son grand électeur,
s’était renfermé clans le plus complet mutisme. Ce silence n'était pourtant pas, comme on eût pu le supposer, celui de l'orgueil blessé. Par son lâche effacement sous le règne de la terreur Sieyès avait déjà montré ce qu'on devait attendre de sa force d’âme. Attaché uniquement à se faire oublier sous le masque d’apathie et d’insignifiance qu'il s'était composé, on l’avait vu s’enfoncer dans les rangs les plus épais de ceux que Robespierre flétrissait du nom de « serpents du Marais, » tout en spéculant sur leur servilité ; là, perdu dans cette foule sans nom pendant deux années consécutives, il avait prodigué ses votes et ses applaudissements aux hommes qu'il exécrait le plus. Son âme, façonnée par une longue habitude à l’ignominie d’un tel rôle, y avait pour jamais perdu le ressort du caractère et de la dignité. Son ambition meme y avait péri dans ce qu’eile avait pu avoir de noble et d’élevé. Peu jalouse au fond d’un pouvoir dont la responsabilité l’effrayait, elle en convoitait moins les honneurs que les jouissances. Dès les premiers jours du consulat provisoire, Bonaparte, dont le regard perçant fouillait les cœurs jusque dans leurs derniers replis avec un don presque magique pour y découvrir les passions bonnes ou mauvaises dont il voulait se servir, avait pénétré d’un coup d’œil la secrète faiblesse de son collègue, et, selon sa méthode habituelle, il en avait aussitôt profité pour enchaîner son indépendance. 11 a lui-même raconté cette scène singulière. Les directeurs avaient au Luxembourg, dans une caisse particulière, une sorte de fonds de réserve destiné à servir d’indemnité aux directeurs sortants. » Voyez- vous ce beau meuble'? dit un jour Sieyès à
Bonaparte en lui montrant l'armoire où était renfermée cette somme qui montait à plusieurs centaines de mille francs ; vous ne vous doutez peut-être pas de sa valeur ? » Et il lui révéla la provenance de ces fonds ainsi que leur destination, en le consultant sur l’usage qu’il convenait d’en faire. Bonaparte, frappé de l’expression de cupidité qui se peignait sur ses traits, lui répondit : « Si je le -sais, la somme ira au trésor public; mais si je l’ignore, et je ne le sais point encore, vous pouvez vous la partager avec Ducos. » Ce que Sieyès s’empressa de faire en s’adjugeant la part du lion.
Les amis de Sieyès ont contesté la forme et les détails de ce récit, mais ils n’ont pu en contester le fond, qui reste acquis à l’histoire. On reconnaît là celui de qui Bourrienne, qui s’y connaissait, a pu écrire « que son regard semblait toujours dire : donnez-moi de l’argent! » G’est ainsi que Sieyès s’était mis à la merci du général. Bonaparte savait désormais qu’il n’avait rien de sérieux à redouter de l’opposition d’un homme qu’il avait enrichi de la dépouille de ses collègues et dont il ne tenait qu’à lui de publier la honte. Un message adressé à la commission législative peu de jours après l’achèvement de la Constitution (20 décembre 1799) vint bientôt faire savoir comment on avait triomphé des derniers scrupules de Sieyès, ou du moins récompensé ses dernières complaisances. Dan» cette pièce, qui semble l’œuvre de la dérision ellemême, Bonaparte, rendant un public hommage aux « vertus désintéressées » de son collègue, au moment même où il dévoilait à tous les yeux sa faiblesse, pro« posait à la commission de lui décerner, à titre de ré-
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compense nationale, la propriété du domaine de Grône. On lui assura en même temps la présidence du Sénat, retraite conforme à ses goûts, à la fois oisive et opulente. Loin de ressentir l’injure d’un tel présent, Sieyès se glorifia de son propre abaissement ; il opposa un front d’airain aux reproches de ses amis, un imperturbable sangfroid aux sarcasmes de l’opinion ; mais il tomba dès lors dans ce néant politique d’où il ne devait jamais plus sortir. Accablé sous le poids de ces honneurs sans gloire , enseveli vivant dans le silence et l’oubli, pendant les longues années d’une vieillesse inutile il se survécut à lui-méme ; il vit du fond de son obscurité renaître et refleurir des réputations qu’il avait éclipsées , il assista à cette seconde jeunesse que la popularité refit à Lafayette, mais ni son âme ni sa renommée ne se relevèrent de ce trépas anticipé.
Produit d’une sorte de transaction entre la subtilité d’un métaphysicien sans conviction et l’impatience d’un ambitieux sans frein, la Constitution de l’an VIII a gardé ce double caractère. Elle est pleine à la fois d’artifice et de brutalité, et semble tantôt l’œuvre de la ruse qui s’attache à tourner les difficultés, tantôt l’œuvre de la force qui montre à tous son éjiée nue ; mais ces deux éléments y concourent au même but et s’y prêtent un mutuel appui. Le monde avait déjà vu plus d’un de ces pactes entre le sophiste et le soldat; il devait en revoir plus d’un encore, car l’extrême subtilité s’est toujours courbée devant la force. Les raffinements corrompent la pensée comme la vertu. Or, il faut le dire à l’honneur de l’esprit humain, ce n’est jamais que la pensée corrompue qui
se met au service du despotisme. Tant qu’elle a foi en la vérité, elle a aussi foi en elle-même, et garde le glorieux orgueil qui la préserve. Lorsqu’il se donna à Bonaparte, Sieyès n’était plus qu’un logicien ingénieux aux yeux de qui les principes étaient de pures formules, dont il se plaisait à varier les combinaisons avec une sorte de curiosité de dilettante. De tels esprits ne portent jamais ombrage au despotisme, car il les exploite ou les annule avec une égale facilité.
La Constitution de l’an VIII fut présentée aux Français par une proclamation qui en faisait ressortir les mérites et les incomparables avantages : elle seule « était fondée sur les vrais principes du gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de la liberté, de l’égalité ; elle garantissait les droits des citoyens et les intérêts de l’État. » Ce manifeste se terminait par une assertion qui parut bien téméraire à ceux mêmes qui eussent le plus désiré la voir se vérifier. « Citoyens, disait-il, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie ! » La Révolution est finie ! c’était le mot de Barnave dès l’année 1791 ; et depuis lors tous les partis l’avaient successivement répété dans le court espace de temps qui leur avait été laissé entre leur élévation et leur chute. Mais ce qui avait été chez eux une conviction sincère et profonde qu’en allant plus loin la Révolution courait à sa perte et tentait l’impossible, n'était ici que la prétention intéressée d’en confisquer toutes les conquêtes au profit d’un seul homme. Lui satisfait, la nation ne devait plus rien rêver au delà. Mais comment persuader à ce peuple, d’une façon durable, qu’il était en effet en possession de tous les
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42 HISTOf.RE DE NAPOLÉON Ier.
principes qu’il avait proclamés en 89? Plus le mensonge était exposé bruyamment, plus le silence qui l'accueillait était éloquent.
On avait résolu de soumettre la nouvelle Constitution au suffrage populaire. Des registres furent ouverts à cet effet dans chaque municipalité, et tous les citoyens purent aller y inscrire leur nom et leur vote avec une pleine liberté, mais aussi avec une pleine certitude que ni l’un ni l’autre ne serait oublié, circonstance qui suffisait à elle seule pour faire de ce prétendu appel à la nation la plus vaine des formalités. Si l’on ajoute à cette cause d’intimidation la crainte toujours dominante dans de telles occasions de livrer le pays, sans gouvernement, à tous les hasards d’une longue incertitude, les proclamations menaçantes des généraux, enfin l’absence de tout contrôle dans l’évaluation et la vérification des votes, loin de s’étonner du petit nombre des opposants à la Constitution de Fan VIII, on est surpris qu’il en soit resté quelques-uns.
Au reste, le consentement national était chose si accessoire dans la pensée de ceux mêmes qui le demandaient, qu’ils ne prirent pas même la peine de l’attendre. Jamais on ne traita plus cavalièrement celui que si peu de temps avant on appelait encore le peuple souverain. Dès le 22 décembre, avant même que le texte de la Constitution fût connu dans les provinces éloignées de Paris, Bonaparte, emporté par son impatience naturelle, imposait à la commission la mise en activité immédiate de la Constitution, attendu. disait-il, qu’en présence de l’accueil qu’elle recevait on ne pouvait pas « douter que la presque
unanimité des citoyens n’ acceptât ce nouveau pacte des Français ; » prédiction faite à coup sûr qui rappelle ce que les philosophes ont dit de la prescience divine, et qui n’avait rien.de rassurant pour le libre arbitre de la nation.
Le .jour où la Constitution fut publiée, Garat, parleur éloquent, qui, malgré les fluctuations de sa conduite politique, avait conservé un certain crédit auprès des républicains, prononça un discours apologétique au sein de la commission. Il s’attacha surtout à dissiper les appréhensions et les défiances qu'avait fait naître une si formidable concentration de pouvoirs aux mains de Bonaparte ; il rappela les gages que le général avait donnés dans le passé par son génie et ses vertus, et cherchant, sans les trouver dans la Constitution, les bornes que son pouvoir pourrait rencontrer à l’avenir, « sa gloire, dit-il, et cette influence que par son nom seul il exerce sur toutes les imaginations, seront non-seulement un puissant ressort de plus dans l’action du gouvernement, mais une limite et une barrière devant le pouvoir exécutif. Et cette borne sera d’autant plus sûre qu’elle ne sera pas dans une charte, mais dans le cœur et les passions memes d’un grand homme ! »
Le cœur et les passions d’un grand homme, voilà tout ce qui restait des garanties si ardemment réclamées et si péniblement conquises en 1 7891 La France allait bientôt savoir ce que valait une telle barrière»