‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 2)Chapitre 86 sur 107 · Journal de Stanislas Girardin · texte numérisé non relu

Journal de Stanislas Girardin

le bonheur de la République aussi assuré que sa gloire I ®

Le Sénat n’cn était pas moins mis en demeure d’imposer au Premier Consul le sacrifice de ses goûts mo destes et désintéressés.' Les sénateurs, malgré leur complaisance déjà proverbiale, auraient pour la plus part désiré faire la sourde oreille, car s’ils étaient pusillanimes ils étaient aussi prudents, et ne voyaient pas sans effroi les folles allures de cette ambition effrénée. Mais ne pouvant songer à reculer en présence d’une sommation aussi directe que la motion du Tribunat, ils feignirent de prendre au sérieux le désintéressement du Premier Consul. En dépit des protestations de Cambacérès, ils affectèrent de croire que lui offrir une magistrature à vie serait outre-passerses désirs, peut-être même offenser ses sentiments républicains, et ils proposèrent une simple prorogation de ses pouvoirs pour dix ans. Cette proposition fut acceptée, grâce surtout à Tronchet alors président du Sénat, esprit sensé et prévoyant, nullement hostile, mais justement alarmé des témérités du nouveau César. Le Sénat rédigea en conséquence un sénatus-consuite qui réélisait pour dix ans le citoyen Napoléon Bonaparte à dater de l’expiration des dix années pour lesquelles il avait déjà été nommé. Il y eut une seule voix d’opposition, celle de Lanjuinais, un des derniers survivants de la Gironde, digne de protester au nom des traditions de ce noble parti.

En apprenant le résultat de ce vote Bonaparte éprouva un véritable accès de fureur. Ces honneurs qu’il s’était déclaré prêt à accepter avec reconnaissance quels qu’ils fussent, n’étaient plus à ses yeux

CONSULAT A VIE

qu’une sorte d’outrage; le Sénat n’avait jdIus aucun droit de les lui décerner, c’était de sa part une usurpation sur les droits du peuple ; tel fut le sens de la réponse qu’il écrivit dans ce premier mouvement, et l’on ne sait à quelles extrémités l’aurait poussé sa colère d’avoir été pris dans son propre piège par les hommes sur lesquels il comptait le plus, si le sage Cambacérès n’était de nouveau intervenu avec ses ingénieux expédients. Puisque le Sénat montrait si peu de bonne volonté et comprenait si mal sa mission, que ne s’adressait-on à la nation elle-même beaucoup moins subtile et moins avare de ses faveurs? Le peuple souverain pouvait encore être bon à quelque chose. Il était absolument muet et annulé depuis la création des listes de notabilité ; mais on pouvait lui rendre la parole pour cette occasion, sauf à le faire rentrer ensuite dans le silence.

Grâce à ce stratagème le Premier Consul put tout à la fois dissimuler son mécontentement et prendre sa revanche de la déception que lui avait infligée le Sénat. « Sénateurs, dit-il dans sa réponse au message, le suffrage du peuple m’a investi de la suprême magistrature. Je ne me croirais pas assuré de sa confiance si l’acte qui m’y retiendrait n’était pas encore sanctionné par son suffrage. Dans les trois années qui viennent de s’écouler la fortune a souri à la République, mais la fortune est inconstante et combien d’hommes qu’elle avait comblés de ses faveurs ont vécu trop de quelques années... Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice: je le ferai, si le vœu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise.»

Ce qu’il ne disait pas toutefois dans cette déclaration

en style antique, c’est que ce nouveau sacrifice , au sujet duquel il allait consulter le peuple avant de s’y soumettre, serait beaucoup plus étendu que celui que le Sénat avait voulu lui imposer; car au lieu d’une prorogation de dix ans, il se proposait de demander le Consulat à vie. On ne pouvait pousser plus loin la soif des sacrifices! Cette variante introduite dans la proposition du Sénat s’opéra au moyen du Conseil d’État dont la majorité était au fond aussi mal disposée que les sénateurs, mais ne pouvait qu’obéir au mot d’ordre. Dubois, le préfet de police, vint y déposer que le public était très-mécontent de ce qu’on n’eût pas décerné à Bonaparte le Consulat à vie, sur quoi on décida presque sans discussion que le peuple serait consulté sur la question de savoir si le Premier Consul serait nommé à vie. Rœderer, mû par un excès de zèle, y fit ajouter que Bonaparte aurait le droit de désigner son successeur. Mais ce dernier, qui depuis quelque temps déclamait beaucoup contre l’hérédité, signe certain qu’il y pensait pour lui-même et qu’il voulait en donner l’idée aux autres, biffa de l’arrêté du Conseil la clause officieusement imaginée par Rœderer comme empiétant sur les droits du peuple. Le Moniteur du 1 1 mai 1802 annonça en conséquence, que des registres seraient ouverts dans toutes les mairies, dans les greffes des tribunaux et chez les notaires pour recevoir les votes sur cette question : « Napoléon Bonaparte sera-t-il élu Consul à vie ? »

Tous les corps de l’État vinrent alors le féliciter de sa déférence pour la volonté nationale, et un immense mouvement d’adresses de congratulation fut provoqué chez les fonctionnaires de tout ordre afin de

donner l’impulsion au peuple. On peut citer comme type de ces manifestations l’adresse de Beugnot, préfet de la Seine-Inférieure: «Chaque citoyen, disait-il, croira tout faire pour la patrie, en exprimant le vœu que la durée de vos pouvoirs soit la même que celle de votre vie. Si elle pouvait égaler celle de votre gloire les destinées de la France seraient fixées. Mais la nature compte et termine les jours de celui qui a le plus de droits à l’immortalité. »

Ce fut pendant cette sorte d’interrègne de trois semaines que Bonaparte fit voter par le Corps législatif deux lois ou plutôt deux institutions qui étaient à ses yeux comme les pierres d’attente du nouveau régime . L’une était le rétablissement de l’esclavage dans nos colonies, l’autre était l’établissement de la Légion d’honneur. La première de ces mesures fut déguisée sous le nom discret de projet relatif aux colonies restituées par le traité d’Amiens et aux autres colonies françaises; elle rétablissait non -seulement l’esclavage, mais la traite et l’importation des noirs, comme avant 1789.

Rien n’était encore décidé à Saint-Domingue ; aussi avait-on évité avec soin de prononcer le nom de cette colonie et elle semblait rester en dehors de la mesure conformément aux solennelles promesses de Bonaparte, déjà violées en ce qui concernait la Guadeloupe. Mais un article spécial avait pourvu à cette lacune en statuant « que nonobstant toute loi antérieure le régime des colonies serait soumis pendant dix ans aux règlements faits par le gouvernement, » disposition obscure que le conseiller d’État rapporteur, Dupuy, interprétait fort clairement en disant « que dans les co-

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lonies où les lois révolutionnaires avaient été mises à exécution (c’est-à-dire à Saint-Domingue), on se hâterait de substituer aux séduisantes théories un système réparateur dont les combinaisons, variant avec les circonstances, seraient confiées à la sagesse du gouvernement. » A cet égard le passé répondait de l’avenir; mais il ne fut pas au pouvoir du gouvernement de réaliser ses bienfaisantes intentions, et les noirs, délivrés de leurs sauveurs par la fièvre jaune, se trouvèrent heureux de continuer à vivre sous le joug de ce que les défenseurs de la loi appelaient « une cruelle philanthropie. »

La Légion d’honneur était une création toute personnelle du Premier Consul; elle lui a survécu, car elle était fondée à la fois sur l’intérêt du gouvernement et sur la vanité des particuliers ; et elle est restée si chère aux amours-propres qu’il faut quelque indépendance d’esprit pour en parler librement. C’était peutêtre de toutes ses conceptions celle qui lui tenait le plus à cœur. Il appartenait en effet à celui qui avait mis tous les intérêts, toutes les libertés, toutes les fortunes et toutes les vies dans les mains du gouvernement, d’y mettre aùssi, sinon l’honneur des citoyens comme le nom de l’institution semblait le dire, du moins leurs titres à la considération et à l’honorabilité. Que l’État s’efforçât de rémunérer comme il l’entendait les services qu’on lui rendait, rien de plus naturel et de plus légitime, car il ne fait en cela que payer sa dette ; mais qu’il s’érigeât en juge souverain des talents et des vertus dans toutes les sphères de l’activité humaine, qu’il prétendît classer le mérite et fixer à chacun la part de considération qui lui était due, c’était

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