LÉGION D’HONNEUR
là une pensée qui ne pouvait germer que dans l’âme d’un despote, et qui ne devait plaire qu’à des cœurs sans fierté. Jamais une nation vraiment orgueilleuse ne lui eût reconnu une telle compétence, plus offensante que les privilèges même de la naissance, car le hasard n’a pas du moins la prétention de juger. Mais la vanité étant infiniment plus commune que l’orgueil, le calcul qui avait inspiré Bonaparte était juste et profond. Une institution qui spécule sur de telles faiblesses est toujours assurée de réussir, mais le genre d’émulation qu’elle développe n’est pas de nature à élever le niveau moral d’une nation. Si un bon système de récompenses publiques est chose extrêmement rare et délicate, que penser de celui qui dès le début impliquait la soif des distinctions, l’esprit d’intrigue et de servilité chez les justiciables , l’incompétence chez le juge? Tant que l’État récompense au nom d’un intérêt public nettement défini, il est dans son rôle et s’acquitte d’un devoir, mais du moment où il se transforme en grand pontife du génie, de la vertu et de l’honneur, il s’arroge une tâche au-dessus de sa portée, car le propre de l’honneur est de ne reconnaître d’autre juge que lui-même, et le génie comme la vertu échappent aux évaluations officielles. Ce n’était là toutefois que le côté moral de la question : la mesure avait au point de vue politique un inconvénient bien plus grave*que celui de remplacer les mobiles élevés par une vanité mesquine et misérable ; c’était le danger d’ajouter un instrument de domination des plus puissants à t outes les prises que le gouvernement avait déjà sur la nation. Sa force était sans contre-poids, irrésistible, que deviendrait-elle avec un pareil moyen
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d’influence agissant non plus par la contrainte , mais par une tentation universelle et incessante ?
Ce vice radical et indélébile d’une institution plus digne delà Chine que de la France de 1789, fut celui qui alors frappa le moins les esprits. Le projet était très-mal vu par l’opinion, la preuve en est dans ce fait qu’il fut combattu avec une très- grande vivacité au sein du Conseil d’État où l’on n’était guère porté à l’opposition, et qu’il passa à quelques voix de majorité seulement dans le Tribunat et le Corps législatif même épurés; mais ses adversaires Mathieu Dumas, Thibaudeau, l’amiral Truguet d’une part, Savoye Rollin et le marquis de Ghauvelin de l’autre, le repoussèrent comme favorable aux préjugés aristocratiques. Ils ne s’aperçurent, pas ou peut-être n’osèrent pas s’apercevoir, qu’il était encore bien plus favorable au despotisme, car les distinctions dont le gouvernement devenait le dispensateur étaient dénaturé à lui donner une action puissante sur les classes les plus indépendantes par leur position. Au reste , personne ne caractérisa mieux l’institution que son auteur lui-même, lorsqu’après avoir épuisé les sophismes pour la justifier, il en avoua nettement l’esprit et le but dans un mouvement d’impatience. On sait la réponse qu’il adressa à Berlier et à Truguet au milieu delà discussion au Conseil d’État : « On appelle cela des hochets , s’écriat-il, eh bien, c’est avec des hochets qu’on mène les hommes ! Je ne dirais pas cela à une tribune , mais dans un conseil de sages et d’hommes d’Ëtat, on doit tout dire. Je ne crois pas que les Français aiment la liberté et l’égalité; ils n’ont pas été changés par dix ans de révolution; ils sont ce qu’étaient les Gaulois, il leur faut