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Histoire de Napoléon Ier (tome 4)

Le décret de Berlin, l'exécution des premières mesures du Blocus continental , les déclarations qui avaient précédé ou suivi cet acte extraordinaire, contenaient tout un nouveau système de politique, et les résultats qu’ils consacraient n'étaient rien auprès des entreprises qu’ils devaient faire craindre. Jusque-là, les projets gigantesques qui depuis longtemps déjà occupaient l’âme de Napoléon 11e s’étaient trahis que par de brusques échappées qu’on avait pu prendre pour des imprudences de langage ou des emportements passagers, sans influence durable sur sa conduite. Quand on l'avait entendu s'écrier à différentes reprises « qu'il voulait vaincre l’Angleterre sur le continent, » il n'était venu à l’esprit de per-

sonne de lui imputer la folle pensée de vouloir conquérir le continent pour l’armer contre l’Angleterre. Telle était pourtant en dernière analyse la pensée qui le dominait; mais ce n’était rien de l’avoir conçue, si l’on songe à l’immense danger qu’il y avait pour lui à oser l’exprimer publiquement, et c’est là ce qu’il crut pouvoir faire dans l’enivrement où l’avait jeté la victoire d’Iéna. Disposé d’abord à garder quelque mesure au milieu de ses succès, à accorder la paix au roi de Prusse au prix de toutes ses provinces situées en deçà de l’Elbe, la rapidité avec laquelle il vit s’opérer l’écroulement de la monarchie prussienne, la silencieuse stupeur des gouvernements, l’apparente résignation des peuples lui firent perdre toute modération ; il crut n’avoir plus qu’un pas à faire pour être le maître de l’Europe, il jugea inutile une plus longue dissimulation, et comme s’il craignait de n’étre pas deviné, il s’enhardit jusqu’à dire tout haut son secret. 11 déclara qu’il ne restituerait la Prusse et les pays conquis que lorsque l’Angleterre nous aurait restitué nos colonies, il annonça qu’il allait «< reconquérir la mer par la terre, reprendre Pondichéry sur l’Oder et la Yistule ! » Il somma les États du continent d’avoir à choisir entre la guerre avec l’Angleterre ou la guerre avec la France; il leur rendit toute neutralité impossible; il les mit en demeure de se déclarer ou nos ennemis, ou nos alliés.

Dire nos alliés, c’était dire nos sujets ; il ne pouvait plus subsister d’équivoque à cet égard, depuis que Bonaparte dirigeait la politique française. Les durs traitements dont il usait envers les États que leur mauvaise fortune ou leur aveuglement avaient

NAPOLÉON ET La POLOGNE. 3

mis à la merci de son influence ne permettaient aucune hésitation à quiconque pouvait encore tenter la lutte ou préparer une résistance. Pour les puissances européennes, le blocus continental, avec les hautains commentaires qui raccompagnaient, représentait autre chose que les privations, les misères, et les vexations de cette ligue douanière sans précédents; il leur posait avec une effrayante netteté l’inexorable dilemme d’une guerre avec Napoléon ou d’un asservissement à ses volontés. A les placer par degrés et à leur propre insu dans une telle alternative, il y eût eu un excès de témérité, et il est fort douteux que le génie de Napoléon eût jamais pu sufiire à une pareille tâche, même avec des forces supérieures à celles dont il pouvait disposer; mais à leur signifier un défi aussi clair avant de les avoir mises dans l’impuissance de le relever, il y avait de la démence. Tenter l’entreprise était chimérique, l’avouer était la plus puérile et la plus compromettante des bravades. Get aveu équivalait à la revendication d’une royauté universelle. C’était déclarer à l’Europe qu’elle ne devait plus former désormais qu’un seul état sous un despotisme de fer. On ne saurait nier qu’il n’y eût alors dans les mœurs et les idées des nations européennes de sérieux éléments d’unité créés par la longue propagande du dix-huitième siècle. C’est à ce commence- . ment d’unité intellectuelle et morale que nous étions redevables de la facilité avec laquelle nous avions pu renverser partout les vieilles institutions ; c’est grâce à lui que Napoléon avait si promptement réussi, à établir sa domination sur tant de peuples, et son rôle historique, formulé d’une façon abstraite, n’est pas

autre chose, au fond, qu’un effort prématuré de ces éléments, pour s’unir et se constituer. Mais il y avait heureusement en Europe trop de lumières , d’indépendance, d’énergie et de dignité morale, de vraie civilisation, en un mot, pour que cette grande transformation, que l’avenir verra sans doute, pût s’opérer au moyen de la force brutale et se personnifier dans un tyran, et la lui montrer sous les traits d’un césarisme renouvelé du Bas-Empire, c’était la lui faire repousser avec horreur.

Tel était le sens de l’attitude nouvelle que Bonaparte venait de prendre dans ses derniers manifestes à la suite de ses triomphes éclatants sur la monarchie prussienne. Ce changement, depuis longtemps préparé, fut loin de frapper immédiatement tous les esprits, et surtout de produire toutes ses conséquences, mais il mérite d’autant plus d’être noté qu’il marque l’instant précis où la France acheva de perdre cette merveilleuse force d’attraction qu’elle tenait de sa révolution, et qui lui avait donné sa puissance momentanée. Jusqu’à ce moment, malgré tous les actes de violence et de perfidie qui étaient venus démentir leurs illusions, les peuples s’étaient obstinés à voir en elle un instrument de propagande de délivrance et d’affranchissement ; ils commencèrent dès lors à la considérer comme la redoutable personnification de la conquête, de l’oppression et du despotisme. On eut lors de notre entrée en Pologne une occasion mémorable de constater l’éclosion de ces sentiments chez le peuple qui, par nature, par tradition, par intérêt, était le moins disposé à les accueillir.

Napoléon, après avoir définitivement refusé au roi de Prusse le traité de paix qu’il lui avait d’abord offert, s’était flatté de lui imposer un armistice qui permettrait à notre armée de prendre paisiblement ses quartiers d’hiver et d’organiser le pays conquis, en attendant la reprise des hostilités. Mais le roi Frédéric-Guillaume, quelque découragé qu’il fût par les malheurs qui venaient de fondre sur lui, n’avait pas perdu la tête au point de céder à son ennemi de si grands avantages sans compensation d’aucune sorte ; il refusa de ratifier la suspension d’armes que ses représentants avaient signée pour gagner du temps, et Napoléon se vit forcé, malgré la mauvaise saison, de porter la guerre sur la Vistule et de brusquer l’occupation des provinces polonaises (novembre 1806).

Dès son entrée à Berlin, il avait prévu cette éventualité. Du moment où il avait compris que la Pologne allait devenir le théâtre de la guerre, il avait songé aussitôt au parti qu’il pourrait tirer du patriotisme polonais. Il avait reçu et encouragé par de chaleureuses paroles les députés de la Pologne prussienne; il avait fait plus, il avait pris avec eux des engagements formels : « Lorsque je verrai trente ou quarante mille Polonais armés, leur avait-il dit, je proclamerai à Varsovie votre indépendance, et lorsqu’elle viendra de moi, elle sera inébranlable1 ! » Il avait écrit à Fouché de lui envoyer Kosciuszko ; il avait fait venir d’Italie et de toutes les parties de l’Empire Dombrowski et les officiers polonais qui servaient dans notre armée ; il les avait chargés du soin d’enrôler et d’or-

1. Discours de Napoléon en réponse à celui de Xavier Dzialynslq, le 19 novembi-e 1806.

HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

ganiser leurs compatriotes. Qu’il y eût là un auxiliaire précieux, un levier d’une incalculable puissance, on ne pouvait en douter en présence des services que nous avaient déjà rendus les légions polonaises et de l’enthousiasme inexprimable qui accueillait nos soldats; il est encore moins permis d’en douter aujourd’hui lorsqu’on songe à tout ce que Napoléon a pu obtenir des Polonais avec des demi-promesses toujours éludées. Que le rétablissement de la Pologne fût une cause éminemment juste, une réparation nécessaire à l’équilibre bien entendu de l’Europe, c’est une vérité que l’histoire s’est chargée de démontrer avec une parfaite évidence. Dès cette époque, Bonaparte ne s’était pas fait faute d’invoquer ce grand argument dans ses manifestes diplomatiques, toutes les fois qu’il avait eu à justifier ses propres envahissements. Il les présentait invariablement comme une revanche légitime du partage de la Pologne. On doit ajouter que cette cause était alors plus sympathique et plus populaire en France qu’elle ne l’a jamais été depuis. Aux liens séculaires qui unissaient les deux pays, était venue se joindre une fraternité d’armes contractée au milieu des dangers qui avaient entouré notre révolution menacée : les légions polonaises avaient mêlé leur sang au nôtre, sur nos champs de bataille les plus lointains comme les plus glorieux. Sulkowski était tombé au Caire, Jablonowski à Saint- Domingue. Dombrowski et Zajoncheck avaient illustré leur nom dans toutes nos campagnes. Lors donc qu’on vit l’homme qui avait tant exploité le souvenir des malheurs de la Pologne, et les illusions de son héroïsme, paraître en vainqueur sur la frontière

de ce s malheureuses provinces, les populations accoururent en foule au-devant de lui, cherchant à lire le secret de leurs destinées dans les paroles tantôt obscures, tantôt rassurantes qui tombaient de sa bouche, et tout le monde se posa la double question que les historiens discutent encore aujourd’hui : Napoléon •pouvait-il rétablir la Pologne? et s’il le pouvait, le voulait-il ?

Sur la question de savoir s’il le pouvait réellement, dans la situation prédominante, hors de pair qu’il s’était faite en Europe, il y a des raisons bien fortes pour répondre par l’affirmative. On a le droit de le dire sans invraisemblance, Napoléon, avec la puissance alors irrésistible dont il était armé, en présence de la Prusse anéantie, de l’Autriche annihilée, de la Russie impuissante hors de chez elle, de l’élan invincible qui se manifestait chez les populations polo- , naises, pouvait d’un mot relever la Pologne, et après l’avoir relevée il était assez fort pour la maintenir. Il était à la vérité beaucoup plus difficile d’achever cette œuvre que de la commencer. Le problème n’était pas de rétablir la Pologne mais de la faire durer. Napoléon pouvait toutefois consolider son ouvrage à la condition de gagner par des gages sérieux le concours d’une des puissances qu’il s’était attaché à abaisser et à humilier sans mesure. Quoi qu’il en soit, cette question étant du domaine des conjectures historiques est destinée à être indéfiniment controversée ; mais s’il est permis de douter que cette grande résurrection dépendît uniquement de Napoléon, si l’on peut même nier qu'il eût un tel pouvoir, ce qui est indubitable, c’est qu’il croyait t'avoir c-t

c’est à ce point de vue, selon nous, qu’on doit se placer pour juger sa conduite. Sa politique énigmatique envers la Pologne a été généralement attribuée au désir d’éviter de prendre des engagements qu’il ne pourrait pas remplir, à la crainte d’entreprendre une tâche qu’il ne pourrait pas mener jusqu’au bout, de compromettre des patriotes qu’il se verrait ensuite forcé d’abandonner à leurs ennemis. De tels scrupules seraient honorables sans doute, mais il faut avouer qu’ils auraient été bien nouveaux chez lui, qu’ils auraient attendu bien tard pour faire explosion. S’il les avait ressentis, comment aurait-il osé faire en Pologne tout ce qu’il y a fait ? les milliers d’hommes qui s’y sont levés à son appel , n’étaient-ils donc pas trompés et ne pensaient-ils pas combattre pour leur patrie? Comment admettre en outre que l’homme qui, à une époque où ses forces étaient loin d’avoir atteint ce prodigieux développement, n’avait pas hésité à provoquer l’Europe entière, tantôt pour la possession d’une île dans la Méditerranée, tantôt pour la satisfaction d’une haine personnelle, tantôt enfin pour le vain plaisir de braver une puissance, en s’arrogeant un droit de passage sur un territoire neutre, qui venait en ce moment même de provoquer tous les gouvernements européens par une entreprise mille fois plus chimérique et dangereuse que le rétablissement de la Pologne, je veux dire le blocus continental, comment admettre que, parvenu à un degré inouï de puissance, cet homme ait considéré comme irréalisable la tâche de reconstituer une nation belliqueuse, unanime dans ses vœux, et qui donnait tant de preuves de son indomptable vitalité?

Il n'est donc pas vrai de dire qu’il ait reculé devant la difficulté de l’entreprise ou devant la crainte d’indisposer les puissances, car ces mobiles avaient de tout temps exercé fort peu d’influence sur ses résolutions. Il était arrivé à une période de sa vie où l’impossibilité d’un projet semblait ne plus être pour son insatiable esprit qu’un stimulant de plus qui le poussait invinciblement à l’entreprendre, semblable en cela à ces voluptueux blasés qui ne peuvent plus ctre excités que par les obstacles qu’on leur oppose. Il ne considéra nullement comme au-dessus de ses forces de rétablir l’indépendance de la Pologne, mais il ne le voulut pas; ou si cette fugitive velléité traversa un instant son esprit, il la bannit promptement, et en cela il était, quoi qu’on en ait dit, dans la logique de son caractère et de sa situation. Comment eût-il pu vouloir l’indépendance en Pologne, lui qui l’opprimait chez tous les autres peuples, et plus durement encore chez ses alliés que chez ses ennemis déclarés? D’autre part, comment se flatter de donner l’indépendance aux Polonais, sans leur donner en même temps la liberté ? Comment croire qu’une fois ces passions généreuses et patriotiques déchaînées chez quinze millions d’hommes, il resterait le maître de les gouverner à son gré? que la contagion de ces nobles sentiments ne se communiquerait pas, tôt ou tard, à son armée, restée malgré tout la fille de la révolution française ? que le contre-coup de cette émotion, la vue de ce spectacle seraient sans action sur tant de nations aujourd’hui muettes et terrifiées, mais qui se souvenaient d’avoir connu des jours meilleurs? La résurrection de la Pologne impli-

q liait pour Napoléon un changement complet de politique, en France comme en Europe. Elle impliquait à l’extérieur l’adoption d’un système de modération et d’équité qui fût de nature à nous donner toutes les nations pour complices dans cette grande œuvre de réparation ; elle impliquait à l’intérieur un retour aux généreuses traditions de 1789, car il n’est pas donné à l’esclave de remplir le rôle de libérateur. Napoléon n’était pas homme à vouloir rien de semblable, surtout dans la position où l’avait porté sa fortune. 11 n’était alors occupé que d’une chose, c’était de compléter l’asservissement de l’Europe, il croyait toucher au moment de réaliser ce rêve ambitieux, il ne pouvait voir dans un grand mouvement national, éclatant pour ainsi dire sur son chemin, qu’un embarras qui demain serait peut-être un danger. Il était certain d’avoir, quoi qu’il fît, la sympathie et l’appui de la majorité des Polonais; pour conserver son influence sur eux, il n’avait besoin que de demipromesses et nullement d’une insurrection nationale Il devait résulter de là qu’il n’encouragerait les Polonais que juste dans la mesure où il aurait besoin de leurs services. Si les circonstances devenaient plus difficiles, il serait toujours à temps de proclamer l’indépendance de la Pologne. C’était une ressource qu’il tenait en réserve pour les grandes extrémités, un moyen d’intimidation contre les puissances du Nord, une épée toujours suspendue sur leur tête.

Des conjectures fondées sur le caractère, les antécédents et la situation d’un homme, ne sont point de vaines hypothèses; confirmées par sa conduite subséquente, elles constituent une certitude. Elles s’of-

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fraient dès lors si naturellement à tous les esprits clairvoyants qu’une fois la première émotion calmée, et au milieu des illusions bien concevables que la présence de l’amée française faisait naître en Pologne, une pensée de doute et de défiance s’y manifesta parmi les hommes les plus éclairés et les plus dévoués à leur pays. A la demande qu’on leur adressait, d’organiser en Pologne une insurrection générale, ils répondirent en exigeant de Napoléon qu’il commençât par proclamer leur indépendance. On les en a blâmes comme d’une sorte de trahison envers leur patrie. On a dit que cette défiance était injurieuse, inopportune, et ces divers reproches ont été motivés sur un fait que ces écrivains regardent comme avéré, à savoir que Napoléon voulait sincèrement le rétablissement de la Pologne*. Mais c’est justement là ce qu’il faudrait démontrer, et cette démonstration est d’autant plus nécessaire que si le caractère de Napoléon a brillé par quelques qualités, ce n’est certainement pas par la sincérité. Quelles raisons si fortes avaient donc les Polonais d’avoir en lui cette foi aveugle, de se remettre en ses mains corps et âme sans môme exiger pour gage une déclaration bien positive ? Ce gage était-il donc si sûr? S’ils regardaient à sa conduite antérieure envers les autres peuples, que de fois n’avait-il pas non-seulement reconnu et proclamé, mais garanti par des traités solennels, l’indépendance de nations qu’il avait tour à tour opprimées et trahies? Qu’avait-il fait de l’indépendance de la seconde république de Venise, d’abord créée puis ven-

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