‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 103 sur 124 · Napoléon à Cretet, 19 nov · texte numérisé non relu

Napoléon à Cretet, 19 nov

2. On ne sa!t pourquoi ces bulletins n’ont pas été reproduits par .es éditeurs de la Correspondance de Napoléon. Le Moniteur où l’on peut les lire leur semblerait-il une autorité suspecte?

l’insurrection n’étaient que de ridicules fanfarons, dignes compatriotes de Don Quichotte. Ignorance crasse, folle présomption, cruauté contre le faible, souplesse et lâcheté avec le fort, voilà le spectacle qu’on avait sous les yeux. Les moines et V inquisition avaient abruti cette nation!... Les troupes espagnoles ne pouvaient comme les Arabes tenir que derrière des maisons ; les moines étaient ignares et crapuleux ; les paysans au niveau des Fellahs d’Égypte; les grands dégénérés, sans énergie et sans influence. » Le général la Romana n’était désigné dans ces bulletins que sous le nom du traître la Romana. L’évêque de Santander qui avait publié contre nous un écrit plein de dignité et d’éloquence, était représenté comme « un homme furibond et fanatique , animé de V esprit du démon , marchant toujours avec un coutelas au côté1. » Tel était le tableau général que Napoléon traçait du peuple qu’il avait tant de peine à soumettre, et par une contradiction significative il s’efforçait dans ces mêmes bulletins de transformer en une victoire signalée son insignifiante échauffourée de Gamonal ; il envoyait à grand fracas au Corps législatif les douze drapeaux ramassés sur le champ de bataille; il triomphait en un mot comme si l’Espagne eût été conquise du même coup.

Ces forfanteries peu habiles étaient à l’adresse de l’Angleterre, à qui Napoléon espérait en imposer assez pour qu’elle se résignât à laisser les Espagnols en dehors de la négociation. Mais la rupture hautaine et éclatante qui mit fin aux pourparlers vint bientôt lui

1. Voir le Moniteur des 16, 19, 21, 26, 27 nov., 2, 4 déc. 1808.

prouver l’inutilité de ces ruses, et il n’en resta que le souvenir de ses outrageantes invectives contre un peuple qui ne pardonne pas les injures.

Le corps de Blake, une fois dispersé, sinon détruit, Napoléon rappela à lui les corps de Lefebvre et de Victor devenus inutiles en Biscaye, et se retourna aussitôt contre l’armée encore intacte de Castanos et de Palafox. Elle était restée immobile en présence du corps de Moncev, de Cintruenigo à Caparoso sur les deux rives de l’Ebre; puis bientôt, sur les représentations de Castanos qui comprenait le danger de cette position, elle s’était concentrée aux environs de Tudela. L’empereur voulait une action rapide et décisive. Il donna au maréchal Lannes le commandement du corps de Moncey qu’il porta à trente-cinq mille hommes, nombre peu inférieur à celui des Espagnols qui n’en comptaient guère plus de quarante mille. Pressé d’obtenir un résultat complet, il avait chargé le maréchal Ney d’opérer contre Castanos la manœuvre que Soult avait dirigée contre Blake, mais en lui faisant faire un détour beaucoup plus long encore afin d’en cacher le but, et sans lui donner des forces suffisantes. Ney était en effet envoyé sur les derrières de l’armée de Castanos pour la couper, avec douze mille hommes seulement. Il devait s’avancer de Burgos par Aranda et Osma jusqu’à Soria, point situé à environ vingt lieues en arrière de l’armée espagnole, puis arrivé là, se porter soit sur Agreda, soit sur Calatayud pour donner le coup de grâce aux troupes que Lannes aurait mises en déroute à Tudela.

Ce plan était sans doute très-spécieux ; mais si, comme

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il était très-possible, Castanos se décidait à battre en retraite avant d’avoir été attaqué, Ney se trouverait seul avec ses douze mille hommes pour faire face à une armée qui en comptait au moins quarante mille et que tous les rapports portaient à soixante; il se. trouverait isolé sans secours dans un pays soulevé et à une grande distance de sa base d’opération. La manœuvre qui lui était commandée était donc des plus aventurées, et les perplexités qu’on lui a reproché d’avoir ressenties en cette circonstance font autant d’honneur à son coup d’œil militaire qu’à son patriotisme.

Tout étant ainsi préparé, le 23 novembre, au petit jour, Lannes marcha sur Tudela où avaient pris position les Aragonais, commandés par Palafox. La ligne espagnole appuyait sa droite à l’Èbre; elle s’étendait à gauche jusque vers Gascante où campaient les Valenciens et les Andalous sous les ordres de Castanos. Ce développement exagéré de près de quatre lieues, et qui laissait le centre presque dégarni au profit des deux ailes, indiquait clairement la tendance naturelle des Aragonais à couvrir leur capitale Saragosse, et celle des Andalous à se rabattre vers le sud. Lannes leur fit promptement expier ces fautes. Il profita d’abord de l’éloignement du corps principal de Castanos pour tourner toutes ses forces contre le centre et la droite espagnole. En même temps que ses colonnes d’infanterie, commandées par Maurice Mathieu, s’élancent à l’assaut des hauteurs qui dominent l’Èbre, la cavalerie de Lefebvre vient charger dans la plaine les Valenciens du centre, et menace de les tourner. Cette attaque est soutenue avec intrépidité

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sur la droite, elle est repoussée au centre par une manœuvre habile de Don Juan O-Neil. Lannes la renouvelle en dirigeant sur le centre les deux divisions Grandjean et Morlot qui le font plier. Les lanciers polonais pénètrent aussitôt dans la brèche qu’elles ont ouverte; et leur apparition jetant l’épouvante parmi ces troupes peu expérimentées, elles s’enfuient en pleine déroute à travers les bois d’oliviers qui couvrent la plaine.

C’était le moment où les Aragonais, vivement pressés par Maurice Mathieu, commençaient à céder du terrain du côté de i’Èbre. A la vue de cette panique qui laisse leurs flancs à découvert , ils reculent à leur tour et se mettent en retraite sur la route de Sar'agosse poursuivis par la cavalerie de Lefebvre-Desnoettes. Pendant ce temps, le lieutenant de Castahos, la Pena accourait un peu tard de Gascante au secours du centre espagnol qui était déjà anéanti. Ce renfort composé de troupes excellentes refoule d’abord la division Musnier que lui oppose Lannes. Il essuie avec non moins de vigueur les charges de notre réserve de cavalerie. Mais bientôt assaillie par la division Lagrange qui vient se réunir à nos troupes, la division de la Pena est entourée à son tour, rejetée sur Borja pêle-mêle avec les débris du centre ; elle entraîne, dans sa fuite, les autres divisions de Castaîios, et opère dans la direction de Calatayud sa retraite que vient protéger la nuit.

Les Espagnols avaient perdu, à Tudela, environ quatre mille hommes en tués ou blessés, et presque toute leur artillerie. Ney était resté immobile à Soria où il attendit vainement l’armée espagnole qui se re-

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tirait par Calatayud. Il y était arrivé le 22 novembre à midi. En se mettant en route le jour môme, il aurait pu se trouver le lendemain 23 à Agreda comme le lui prescrivait un ordre du quartier général. Mais cet ordre, peu précis, assez mal conçu et daté du 21 novembre, quatre heures du soir, à Burgos, indiquait la bataille comme devant se donner le 22 à Calahorra. Ney ne put le recevoir au plus tôt que vers cinq ou six heures du soir dans la journée du 22; il dut supposer qu'il était beaucoup trop tard alors pour songer à faire une vingtaine de lieues afin de prendre part à une bataille déjà terminée à l’heure où il se mettrait en marche. Il conservait d’ailleurs toute son anxiété au sujet des mouvements possibles de l’armée espagnole, et vu cette incertitude il jugea plus prudent d’attendre les événements dans les positions qu’il avait choisies. Cette inaction lui a été reprochée avec amertume par Napoléon lui-même; elle n'était pas, à coup sûr, d’un cœur trop timide 1 Des historiens y ont vu un trait de jalousie contre Lannes, sans songer qu'une telle jalousie l’aurait plutôt porté à agir avec témérité et présomption. Si Ney avait paru à Gascante vers la fin de la journée, il aurait au moins partagé avec Lannes l’honneur de la victoire, car, en pareil cas, c’est celui qui frappe le coup de théâtre qui produit l’effet principal.

La bataille de Tudela complétait le premier acte de la soumission présumée de l'Espagne. Des quatre armées qui avaient voulu nous fermer les avenues de la Péninsule, il ne restait plus à gauche qu'une huitaine de mille hommes qui gagnaient péniblement la ville de Léon sous les ordres de la Romana, le succès-

seur de Blake; au centre, une faible réserve du corps de Belvéder qui se préparait à nous disputer le passage du Guadarrama; à droite enfin, les débris de Tarmée d’Andalousie et de Valence qui se dérobaient de Galatayud sur Sigüenza vivement poursuivis par Maurice Mathieu, puis par Ney. Quant aux Aragonais, ils étaient allés s’enfermer dans Saragosse. L’armée anglaise n’était pas encore parvenue à opérer sa concentration. Le corps principal amené de Lisbonne par le général Moore était arrivé le 13 novembre à Salamanque ; mais là les mauvaises nouvelles reçues de l’armée de Blake lui avaient fait sentir la nécessité de réunir ses corps épars avant de s’avancer sur la Castille- Vieille. Il lui fallut attendre d’abord sa cavalerie et son artillerie qu’il avait acheminées par les routes plus faciles de la vallée du Tage, d’Almaraz à Talavera, pour se porter ensuite au-devant de son lieutenant Baird. Parti très-tard de la Corogne , celui-ci n’avait pas encore atteint Astorga.

Cet état de choses permettait à Napoléon de s’avancer tout droit sur Madrid sans avoir rien à craindre pour ses communications. Il laissait en effet sur les confins des Asturies et de la Castille-Vieille le corps de Soult alors sur le point de rallier celui de Junot qui venait d’entrer en Espagne , devant Saragosse le corps de Lannes, aux Pyrénées celui de Mortier en marche sur Burgos. Enfin il couvrait sa gauche avec le corps de Ney appelé à Guadalajarra, sa droite avec la cavalerie de Bessières qui inondait la plaine jusqu’à Ségovie, et il montrait sur tous les points aux Espagnols des forces quadruples des leurs. Parti d’Aranda le 28 novembre, il était le 30 au pied du Guadar-

rarra avec sa garde, sa réserve, et le corps de Victor.

Don Benito San Juan, chargé de garder les gorges de Somo-Sierra avec les restes de l’armée d’Estrémadure, avait posté à Sepulveda une avant-garde de trois mille hommes qui s’était dispersée dès la première apparition de nos troupes. Lui-même se tenait à Somo-Sierra avec huit à neuf mille soldats et seize pièces de canon qui balayaient la chaussée. Il avait distribué assez habilement ses troupes en corps de tirailleurs à droite et à gauche de la route; mais eu égard au nombre des assaillants ses dispositions n’en étaient pas moins fort insuffisantes, puisqu’on n’avait pas même pris les précautions nécessaires pour empêcher notre cavalerie de charger. Après avoir reconnu les positions de l’ennemi. Napoléon lança, sur le flanc des Espagnols, quelques régiments d’infanterie qui débusquèrent leurs tirailleurs. Lorsque cette infanterie eut non sans peine dégagé à droite et à gauche les abords immédiats de la chaussée, au lieu de livrer à la batterie du centre un assaut qui eût pu être long et meurtrier, il résolut de la faire enlever par sa cavalerie. Le général Montbrun, à qui fut confiée cette manœuvre hardie, l’exécuta avec un irrésistible élan : il chargea au galop à la tête des chevau-légers polonais, reçut en chemin une décharge qui lui renversa une trentaine de cavaliers; mais en quelques instants il était sur la batterie ét sabrait les artilleurs sur leurs pièces. Les Espagnols se dispersèrent aussitôt sur les pentes du Guadarrama en dirigeant leur retraite vers Ségovie.

Madrid était à découvert. La junte centrale, qui se trouvait encore à Aranjuez, quitta précipitamment cette

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ville pour Talavera, après avoir dirigé sur la capitale le peu de troupes et de ressources dont elle pouvait disposer. Loin de se montrer abattus par tant de revers les habitants de Madrid étaient déterminés à défendre leur ville jusqu’à la dernière extrémité. Ils avaient crénelé leurs murs, dépavé leurs rues, matelassé les fenêtres des maisons, creusé des fossés devant les portes de la ville, coupé les principales rues par des retranchements improvisés. Ils avaient confié le commandement de leurs forces à Thomas de Morla, l’ancien gouverneur de Cadix, qui passait pour un officier instiuit et expérimenté. On enrôla en volontaires les hommes valides; on leur distribua des armes et des munitions. Ces scènes d’exaltation patriotique ne forent malheureusement pas exemptes, jusqu’au bout, des violences qui accompagnent si souvent les grandes émotions populaires. On avait trouvé du sable au lieu de poudre dans quelques-unes des cartouches distribuées. Le régidor, marquis de Péralès, accusé, sans aucune preuve, de les avoir fait fabriquer, fut saisi et massacré par le peuple.

Le 2 décembre, dès le matin, l’armée française prit position sous les murs de la ville, et Napoléon la lit sommer d’ouvrir ses portes. Cette proposition ayant été rejetée avec dédain, il commença aussitôt ses préparatifs d attaque. La difficulté n’était pas pour lui de s emparer de Madrid, car, avec les faibles moyens dont ils disposaient, les habitants de cette ville étaient absolument incapables de lui opposer une défense sérieuse, et notre artillerie seule suffisait pour les réduire ; mais il voulait éviter l’odieux de la destruction d’une si grande capitale. Il s’agissait donc de les

amener à se rendre en employant tour à tour la menace et la persuasion, en leur montrant surtout l’inutilité de la résistance. Le 3 décembre, Sénarmont ouvrit le feu avec trente pièces d’artillerie contre le Retiro, position dominante d’où l’on est maître de la ville, et dont les Espagnols n’avaient pas su comprendre toute l’importance. En même temps leur attention était attirée d’un autre côté par plusieurs autres attaques secondaires dirigées contre les portes d’Alcala, des Récollets, d’Atocha, de Fuencarral. Ces attaques furent soutenues avec une remarquable intrépidité par les bourgeois de Madrid, mais le Retiro où notre artillerie avait ouvert une large brèche ne tarda pas à être enlevé par la division Villatte; plusieurs de ce s portes tombèrent alors au pouvoir de nos troupes, et leurs défenseurs durent se replier derrière les barricades qui fermaient l’accès des rues.

La population voulait continuer le combat, mais ses chefs plus capables de comprendre l’inutilité d’une plus longue résistance, étaient découragés; ils répondirent à une nouvelle sommation de Napoléon en demandant un armistice qui laisserait aux esprits le temps de se calmer. Le général Morla et Don Bernardo Yriarle vinrent au quartier général pour obtenir de lui de meilleures conditions. Il les accabla de reproches, et flétrit surtout en termes sanglants la conduite de Morla après l’affaire de Baylen : « Gomment osez-vous demander une capitulation, s’écriat-il, vous qui avez violé celle de Baylen? violer les traités militaires , c’est renoncer à toute civilisation; t’est se mettre sur la même ligne que les Bédouins du

désert 1 2 !» Le général Morla aurait pu lui demander ce que les traités militaires, qui n’intéressaient, après tout, qu’une armée, pouvaient avoir de plus inviolable que les traités diplomatiques qui intéressaient toute une nation et qu’il se faisait un jeu de fouler aux pieds ; il aurait pu lui demander si ce culte étroit, fondé exclusivement sur la foi militaire, avait toujours été respecté par celui qui s’en déclarait l’apôtre. Mais profondément troublé devant ces éclats de colère d’un homme dont sa vie dépendait et qu’il savait capable de tout, il garda le silence. Napoléon accorda à la junte un délai de quelques heures pour se rendre. Le lendemain matin, à six heures, il signa, avec de très-légères modifications, le projet de capitulation que lui apportèrent les mêmes envoyés, et son armée prit possession de Madrid.

Ses troupes n’eurent pas plutôt soumis la ville et désarmé les habitants, qu’il se hâta de montrer l’estime qu’il faisait lui-même de ces traités militaires dont il invoquait si haut la sainteté. S’autorisant de quelques actes isolés de mutinerie, impossibles à prévenir dans une grande capitale et surtout au milieu de pareilles agitations, il écrivit à Belliard nommé gouverneur de Madrid « de faire ôter de partout la capitulation qui, n’ayant pas été tenue par les habitants, était nulle 9. » 11 fit signifier aux officiers et généraux espagnols qu’ils étaient prisonniers de guerre, contrairement aux terme# de la capitulation qui stipulait (art. X) « que les généraux qui voudraient rester

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