Dépeclie de Berthier à Soult. — Mémoires du roi Joseph
NAPOLÉON EN ESPAGNE
qu’elle allait revenir par mer sur le Portugal où elle avait laissé un détachement de près de dix mille hommes. C’était aussi dans cette direction que s’était repliée l’armée de la Romana, très-maltraitée mais non détruite. Sur d’autres points de la Péninsule la résistance était loin d’être vaincue. Lannes avait pris la conduite du siège de Saragosse; il le poursuivait avec une froide et inflexible énergie, mais rien n’annonçait encore qu’il dût triompher de la résolution indomptable des habitants : cette ville occupait à elle seule deux de nos corps d’armée, ceuxdeMoncey et de Mortier. De son côté Victor avait battu à Uclès l’armée de Plnfantado et l’avait rejetée sur Valence, mais ce succès n’avait rien de définitif. Saint-Gyr, entré en Catalogne au commencement de novembre, avait réussi à débloquer Barcelone à la suite d’une de ces campagnes méthodiques et savantes dans lesquelles il excellait, mais bien qu’il eût battu les Catalans dans plusieurs rencontres, il était loin encore d’avoir soumis cette province. L’Andalousie enfin, si funeste à nos armes, était encore intacte comme presque tout le midi de l’Espagne. Nous n’avions fait en un mot jusque-là que traverser le pays en vainqueurs, nous ne nous étions solidement établis nulle part; et pendant que nous écrasions la révolte sur un point, elle se relevait aussitôt sur un autre.
A supposer que la complète soumission de la Péninsule fût réalisable même pour le génie de Napoléon et en y employant toutes les ressources dont il pouvait disposer, c’était essentiellement une œuvre de patience et d’abnégation, qui ne promettait ni coups d’éclat grandioses, ni résultats immédiats. G’ô-
tait une tâche qu’on ne pouvait mener à bonne fin qu’avec un mélange de douceur et de sévérité, en se résignant à de longs et habiles tempéraments; qui réclamait avant tout beaucoup de persévérance, de calme, de sagesse; c’était enfin quelque chose comme cette pacification de la Vendée qui avait fait tant d’honneur au général Hoche, mais avec des difficultés multipliées par le nombre de la populat on, par l’étendue des lieux, par l’intensité des haines nationales. Rien n’était plus antipathique qu’un pareil rôle aux aptitudes naturelles de Napoléon et surtout aux qualités bonnes et mauvaises que ses succès avaient développées en lui. Cette tâche patiente et délicate n’était compatible ni avec ses allures théâtrales, ni avec les emportements de son caractère absolu et violent, ni avec l’idée qu’il voulait donner de sa toutepuissance et de son infaillibilité. Il résolut donc de la . laisser à ses lieutenants, bien convaincu qu’il en aurait lui-même tout l’honneur en cas de réussite, et qu’eux seuls en porteraient la responsabilité en cas i’insuccès.
Afin de colorer aux yeux de l’Europe un retour difficile à motiver après ces manifestes dans lesquels il avait annoncé avec tant d’emphase qu'il allait planter ses aigles sur les tours de Lisbonne , il écrivit et data de Valladolid même, la veille de son départ, une série de circulaires des plus belliqueuses adressées aux princes de la Confédération germanique.
N’ayant aucun fait nouveau à reprocher à l’Autriche et voulant toutefois présenter son départ comme provoqué par cette puissance , il prenait occasion d’articles publiés par les gazettes de Vienne et de
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Presbourg pour prescrire à ses confédérés une attitude menaçante à l'égard de la cour de Vienne. Ii leur annonçait que sans toucher à un seul homme de son armée d'Espagne, il était prêt à se porter sur l'Inn avec 150,000 hommes. Il les avisait de préparer leur contingent : « la Russie , ajoutait-il par une insinuation adroite, est indignée de la conduite extravagante de l’Autriche. Nous ne pouvons rien concevoir à cet esprit de vertige et de folie avant-coureur de la perte des États. — Est-ce que les eaux du Danube auraient acquis la propriété de celles du Léthé ! »
Il croyait pouvoir se permettre cette provocation sans rendre immédiate une guerre qu’il voulait faire en choisissant son heure. C'était évidemment sur l’Autriche qu’il se proposait de prendre sa revanche de ses demi-succès d'Espagne. Son prestige, si gravement atteint depuis Baylen et Cintra, ne pouvait pas être relevé dans les lenteurs et les longues incertitudes de la guerre péninsulaire, il le rétablirait donc aux dépens de l’Autriche depuis si longtemps habituée à être battue. Insensiblement il adoptait envers l’Espagne la même politique qu’envers l'Angleterre; il en venait à se dire qu'il battrait l’Espagne en Europe.
En quittant la Péninsule il laissa à Joseph quelques instructions politiques et militaires. Les instructions militaires contenaient le plan d’une campagne en Portugal et en Andalousie. Quant aux instructions politiques, elles étaient beaucoup plus sommaires et s'étaient fort simplifiées depuis l’échec des réformes. Elles formaient une sorte de refrain sinistre qui revenait dans toutes les lettres que Napoléon écrivait à Jo-
seph : « Je ne suis pas content de la police de Madrid, lui écrivait-il le 10 janvier, de Yalladolid; Belliard est trop faible; avec les Espagnols il faut être sévère. J’ai fait arrêter ici quinze des plus méchants et je les fais fusiller. Faites-en arrêter une trentaine à Madrid. Quand on la traite avec douceur , celte canaille se croit invulnérable. Quand on en pend quelques-uns , elle commence à se dégoûter du jeu et devient humble et soumise comme elle doit êlreK. »
Le 12 janvier, il revient sur ces recommandations; il lui témoigne sa satisfaction de ce que Belliard a commencé à les mettre en pratique : « L'opération qu’a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre à Madrid une vingtaine des plus mauvais sujets. Demain j’en fais pendre dix-sept connus par tous les excès.... Si l’on ne débarrasse pas Madrid d’une centaine de ces boute-feu, on n’aura rien fait. Sur ces cent faites-en pendre ou fusiller douze ou quinze et envoyez le reste aux galères. Je n’ai eu de la tranquillité en France et je n’ai rendu de la confiance aux gens de bien qu’en faisant arrêter deux cents boute -feu et assassins de septembre et en les envoyant dans les colonies. Depuis ce temps l’esprit de la capitale a changé comme par un coup de sifflet 1 2. »
Le 16 janvier, il insiste encore sur ces préceptes de haute politique pour mieux les graver dans l’âme débonnaire de Joseph: « La cour des Alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la prison une trentaine de coquins que Belliard avait fait arrêter : il
1. l ettre insérée dans les mémoires du roi Joseph et non reproduite dans la Correspondance de Napoléon.