‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 108 sur 124 · A Joseph, 27 décembre · texte numérisé non relu

A Joseph, 27 décembre

sauter les ponts de l’Ezla, et se mit en retraite sur Astorga (26 décembre). Notre avant-garde était encore à Médina de Rio-Seco. Moore pressa la marche de ses troupes ; il laissa à Benavente un corps de cavalerie sous les ordres de lord Paget pour retarder la nôtre. En approchant de cette ville avec notre cavalerie légère, Lefebvre-Desnoettes, contrarié de voir les ponts rompus, fit traverser à gué l’Ezla à quatre escadrons. Ils furent ramenés et sabrés par les cavaliers ennemis , et Lefebvre lui-même fut fait prisonnier au moment où il allait se noyer dans la rivière.

Napoléon dut reconnaître que ses calculs avaient été déjoués. Il ne pouvait plus que poursuivre les Anglais sur leur ligne de retraite au lieu de les couper. Sa mauvaise humeur s’exhala en invectives injurieuses : « Les Anglais avaient non-seulement coupé les ponts, mais ils avaient fait sauter les arches avec des mines, conduite barbare , inusitée à la guerre!... aussi étaient-ils en horreur à tout le pays. » On voit combien ce grand homme devenait scrupuleux en fait de barbarie lorsqu’il s’agissait de juger la conduite de ses adversaires. Au fond, la barbarie qu’il leur pardonnait le moins c’était d’avoir échappé au piège. Depuis qu’il avait perdu l’espoir de la prendre, leur armée n’était plus de 36,000 hommes, mais de 25,000 « Leur force réelle, écrivait-il, est de 20 à 21,000 hommes d’infanterie et de 4 à 5,000 de cavalerie. » Et il ajoutait : « Ils doivent de la reconnaissance aux obstacles qu’a opposés le passage de la montagne Guadarrama et aux infâmes boues que nous avons rencontrées! Les boues de la Pologne avaient passé en proverbe

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grâce aux bulletins, mais les boues de l'Espagne étaient une légende un peu plus difficile à accréditer.

La principale difficulté de la retraite de Moore était moins désormais la poursuite de l'armée française que le manque de vivres et le mauvais état des chemins. Notre cavalerie, commandée par Bessières, le serrait de près, mais le corps de Ney était à peine arrivé à Benavente lorsque les Anglais avaient déjà dépassé Astorga. Soult gagnait rapidement du terrain depuis qu'il avait battu à Mansilla une arrière-garde espagnole chargée de défendre ce passage, mais il n'était pas assez fort pour entamer sérieusement les Anglais, bien qu’il leur fît beaucoup de mal en les harcelant sans relâche. Jusqu'à Villafranca leurs souffrances, quoique grandes, furent supportables. Mais lorsqu'il fallut traverser les montagnes couvertes de neige qui séparent Villafranca de Lugo , les vivres manquèrent presque complètement. Il fallut, pour s'en procurer, enfoncer les portes des maisons, et l'armée offrit des scènes de désordre indescriptibles. On laissa en route des hommes ivres, des blessés, de nombreux traînards trop faibles pour aller plus loin et, parmi eux, une multitude de femmes et d'enfants; on abandonna en les détruisant les bagages qu'on ne pouvait plus transporter; on jeta dans les précipices près d’un million en pièces d'or; on abattit par centaines des chevaux qu'on ne pouvait plus nourrir; enfin on n’échappa à un complet désastre que grâce à une marche d’une vitesse extraordinaire, qui permit à l'armée de sortir promptement de ces horribles défilés et de réparer ses forces à Lugo (5 janvier 1809). Jusque-là Moore avait hésité entre la Gorogne et Vigo

comme ligne de retraite : à Lugo il reconnut la nécessité de se décider pour la Corogne où il devait trouver plus de facilités pour son embarquement1. Napoléon s’était arrêté à Astorga. Lui-même en a donné pour raison, dans une lettre de cette époque, qu’en suivant plus loin le mouvement de son armée il se serait trouvé à vingt journées de Paris. D’autre part, les bruits de l’armée rapportèrent qu’après avoir reçu et lu ses dépêches le 2 janvier à Astorga, il était demeuré pendant quelques instants absorbé dans de profondes réflexions, puis avait donné des ordres de départ pour Benavente sans communiquer sa pensée à personne. De là l’opinion très-accréditée qu’il avait reçu ce jour-là des nouvelles d’une nature grave qui l’obligeaient à rentrer en France. Sans contester la réalité de la petite scène de la lecture des dépêches, qui est attestée par des témoins dignes de foi, nous croyons que la détermination de Napoléon doit être attribuée à des motifs tout différents. D’abord il ne s’était produit ni en France ni en Europe aucun fait nouveau qui pût motiver ce soudain revirement. L’Autriche continuait à armer comme elle avait fait depuis plusieurs mois, mais elle était encore bien loin de pouvoir entrer en action. Quant à l’influence qu’on a attribuée aux intrigues de Fouché et de Talleyrand, c’est une hypothèse bâtie sur des commérages sans importance. Il ne se passait rien à Paris qui pût causer à Napoléon la plus légère inquiétude. Son vrai motif pour s’arrêter c’est qu’il avait reconnu qu’il

1. Lettcr front lieutenant-général sir John Moore to viscount Castlereagh. J an. 13, 1809 : Ann. reg.

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n’y avait plus aucun moyen d’empêcher l’embarquement des Anglais. Son coup d’éclat, si bruyamment annoncé, était manqué, et il se souciait peu de faire quarante à cinquante lieues à travers des chemins horribles pour assister à leur évasion , en recueillant pour tout trophée d’une si pénible expédition trois ou quatre mille traînards vaincus par la fatigue plutôt que par ses armes. Il laissa ce succès peu enviable aux maréchaux Soult et Ney, et retourna luimême à Yalladolid.

Le général Moore avait quitté Lugo le 8 janvier au soir, après avoir vainement offert la bataille à Soult pendant deux jours de suite. Le 11 il atteignit la Corogne et toucha enfin au terme de cette difficile retraite qu’il avait conduite avec autant de fermeté que de prudence. Une surprise accablante l’attendait là. Les bâtiments sur lesquels il devait s’embarquer n’étaient pas encore arrivés. Il reçut la nouvelle sans fléchir et disposa tout pour livrer bataille aux Français dont les corps étaient heureusement en retard. Le 14 janvier, les transports de Moore parurent en vue de la Corogne. Sortant alors de son inaction, Soult s’efforça de s’opposer à l’embarquement des Anglais. Il leur livra un long et sanglant combat dans la journée du 16, mais il ne parvint sur aucun point à entamer leurs positions. Les Anglais embarquèrent jusqu’à leur dernier homme avant de s’éloigner de la Corogn3, mais leurs deux généraux Moore et David Baird furent, l’un frappé à mort, l’autre grièvement blessé, au moment où s’opérait la délivrance de l’armée qu’ils avaient sauvée à force de persévérance et d’intrépidité. « Vous savez, dit Moore au moment

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d’expirer à son ami le colonel Anderson, que j’ai toujours souhaité de mourir ainsi.... j’espère que le peuple anglais sera content1 ! »

Napoléon était parti de Yalladolid pour Paris le 17 janvier 1809, sans même attendre le résultat de la poursuite de Soult et de Ney. Dès le 1er janvier il avait prévu qu’il ne réussirait pas à empêcher l’embarquement des Anglais ; c’était là le vrai motif de sa soudaine résolution de ne pas aller plus loin. Tout ce qu’on a écrit à ce propos sur la prétendue possibilité de les atteindre en chemin, sur la faute qu’auraient commise les deux maréchaux en favorisant la fuite de l’ennemi par leur lenteur, tombe devant ces simples mots adressés à Soult au nom de l’empereur par le major-général Berthier, le 1er janvier 1809 ; « Monsieur le maréchal, l’empereur, prévoyantl’embarquement des Anglais, a dicté des instructions pour les dernières opérations du duc d’Elchingen et pour les vôtres. Il ordonne que, lorsque les Anglais seront embarqués, vous marchiez sur Oporto, etc.2 » Pour que l’empereur admît cette retraite comme un fait accompli si longtemps avant qu’elle lût achevée, il fallait non-seulement qu’elle fût très-probable, mais qu’elle eût en sa faveur mille chances contre une.

Rien n'était terminé en Espagne lorsqu’il prit le parti de retourner en France. L’armée anglaise s’éloignait de la Corogne , mais il était très-présumable

1. J. C. Moore : Life of sir John Moore — Lord Londonderry : Story of the Peninsular War — Robert Southey : Id. — Napier : Histoire de la guerre de la Péninsule , traduction et notes du général Mathieu Dumas, etc.

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