‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 111 sur 124 · VR IER- MAI · texte numérisé non relu

VR IER- MAI

Parti de Yalladolid le 17 janvier 1809, l’Empereur était aux Tuileries le 23 janvier. On a souvent répété que les intrigues de Paris n’avaient pas moins contribué que les armements de l’Autriche à ce retour inopiné qui surprit tout le monde. Tels furent en effet les prétextes qu’il lui plut d’alléguer pour expliquer son brusque départ de la Péninsule, mais c’est mal connaître ce caractère que de prendre au sérieux les interprétations qu’il lui convenait de donner de sa conduite. Ses vrais motifs, Napoléon ne pouvait les dire. Il ne pouvait avouer que lui qui avait détruit en huit jours la puissance militaire de la Prusse, il se sentait humilié, exaspéré d’avoir passé en Espagne près de trois mois sans venir à bout d’une résistance dont-il ne parlait qu’avec le dernier mépris. Au fond ce n’était ici qu’une répétition de la volte-face de Boulogne avec moins d’impatience de faire la guerre, mais avec un égal désir d’avoir l’air d’y être provoqué. Mais les

fausses apparences dont il sut habilement s’emparer pour paraître contraint de quitter un pays qu’il lui tardait d’abandonner ne soutiennent pas un examen attentif. Les préparatifs de l’Autriche se poursuivaient lentement; son agression, dont Napoléon devait hâter l’heure par ses propres défis, était loin d’être imminente. Quant aux prétendues intrigues de Paris, elles se réduisaient à des bavardages inoffensifs.

Il y avait eu, comme toutes les fois que l’Empereur était loin de la France, un peu plus de liberté dans les propos, un peu moins de timidité dans les mécontentements. En dépit de cette muraille chinoise que sa police élevait autour de la France, quelques rayons de lumière avaient fini par y éclairer ces événements d’Espagne qu’il aurait voulu envelopper d’une obscurité impénétrable, et le public, trop démoralisé pour les juger avec l’indignation qu’ils méritaient, osait toutefois blâmer une entreprise que le succès semblait hésiter à sanctionner. Quant à la grande masse, elle commençait à se plaindre des conscriptions qui la décimaient, mais ses griefs n’allaient pas au delà. Quelques-uns des plus hauts fonctionnaires de l’Empire, inquiets de voir leur position compromise, s’associaient discrètement à ces critiques. D’autres remettaient sur le tapis l’inévitable question de savoir ce qu’il y aurait à faire si l’Empereur venait à succomber en Espagne, prévoyance d’autant plus naturelle que la famille impériale était divisée par des haines implacables.

Mais ces murmures avaient peu d’échos en dehors des coteries de salons. Il n’existait alors ni presse ni tribune pour leur donner le retentissement qu’ils

auraient dû avoir. Le Corps législatif était, il est vrai, rassemblé, mais quoique peu satisfait de la marche des affaires, il n'élevait jamais la voix que pour faire entendre de basses adulations. En y regardant de trèsprès, on pouvait toutefois relever un signe presque imperceptible de sa secrète désapprobation dans le nombre assez notable de votes opposants par lequel il accueillait le projet de code d'instruction criminelle. Son courage civil alla un jour jusqu’au rejet d'un article de loi, et il rentra aussitôt sous terre, effrayé de sa propre témérité.

On citait à côté de ce grand événement un autre incident non moins gros de menaces, au dire d’alarmistes intéressés à faire valoir leur zèle. Un rapprochement avait eu lieu entre Fouché et Talîeyrand, longtemps ennemis déclarés. Ces deux personnages, qui n’étaient pas hommes à se laisser prendre au dépourvu par les événements, avaient eu ensemble de longs entretiens. Ils avaient compris la nécessité de s’entendre et de se concerter pour une action commune en prévision d’une mort de l’Empereur. On affirma qu’avant de partir pour Naples, Murat, le propre beau-frère de Napoléon, avait donné son adhésion à tous leurs plans avec l’espoir fondé d’en profiter un jour au moyen de sa popularité dans l’armée*. Que de semblables confidences eussent été échangées en effet entre des hommes préoccupés de sauvegarder leur grande position politique, et qui tous avaient eu plus ou moins à se plaindre des procédés de l’Empereur,

1 . Voir à ce sujet, dans le Journal de Stanislas Girardin, une conversation avec rimpératrice Joséphine à la date du 24 février 1809, écrite évidemment le jour même.

c'était infiniment probable. Elles étaient naturellement suggérées par les dangers du présent et les incertitudes de l’avenir; elles n'étaient qu’une répétition affaiblie de tout ce qu'on avait entendu dans des circonstances analogues, à l'époque de Marengo, d’Eylau et même d’Austerlitz. Mais ces confidences n’étaient pas sorties du domaine de la conversation privée, et, à moins de se faire déclarer immortel, on ne voit pas comment Napoléon aurait pu prétendre les interdire. Enfin, leurs auteurs étaient si loin de songer même à un commencement d’exécution du vivant de l’Empereur, que celui auquel devait échoir le principal rôle, le roi Murat, se trouvait à Naples, poste singulièrement choisi pour conspirer à Paris.

L’importance même qu’on attribuait à ces commérages d’antichambre prouve combien on avait peu de faits sérieux à alléguer; et si Napoléon en fit tant de bruit, c’cst qu’en ce moment il lui fallait à tout prix des coupables afin de pallier le fâcheux effet de son retour précipité. Parmi les nombreux emprunts qu’il avait faits à l’époque des Césars, il n’avait eu garde d’oublier les délateurs. La dénonciation était un des grands ressorts du régime impérial; elle était imposée comme un devoir à tous les fonctionnaires de l’Empire, depuis le sénateur jusqu’aux membres obscurs de l'Université1. L’Empereur avait en outre plusieurs polices occupées principalement à se dénoncer les unes les autres. Fouché, dont la charge consistait à surveiller les autres, était lui-même espionné de plus près que personne. L’Empereur connut bientôt,

1. Cette obligation était inscrite dans les statuts de PUniversité (art. 46). En ce qu concerne les sénateurs, voir le 3e vol.

dans le plus menu détail, le secret de la réconciliation opérée entre son ministre de la police et le grand chambellan. Il arrivait à Paris dans cet état de mauvaise humeur ou plutôt de rage froide qui ne -l’avait pas quitté depuis le jour où il s’était vu forcé de renoncer à faire prisonnière l’armée anglaise. Cette colère sourde s’était manifestée dès Valladolid par des torrents d’invectives contre les Espagnols, ses généraux, ses soldats, contre son propre frère. Ses calculs se trouvant d’accord avec ses sentiments pour lui conseiller de marquer son retour par un éclat, il n'eut aucun effort à s’imposer pour faire à Paris l’apparition d’un maître irrité parmi des serviteurs tremblants.

Embarrassé toutefois de formuler contre ces deux hommes des accusations sans preuves, il se borna à censurer l’ensemble de leur conduite politique ou à relever des faits qui étaient de notoriété publique, tels que les propos tenus par Talleyrand au sujet de la guerre d’Espagne. Dans un conseil composé de ministres et de grands dignitaires, il reprocha à Fouché ses ménagements calculés envers les vieux partis, le peu de vigueur de son administration, la direction presque factieuse qu’il imprimait à l’esprit public, car, à force de réussir dans l’art de tromper les peuples, Napoléon en était venu à considérer l’opinion comme une force dont les gouvernements réglaient à leur gré les mouvements. L’opinion était à ses yeux une sorte de valeur de circulation qui devait se fabri' quer à la Préfecture de police. Cette administration disposant en effet sur toute la surface de l’Empire des nouvelles intérieures et étrangères, des renseigne-

ments de toute espèce, des journaux qui servaient à les propager, ayant le pouvoir souverain non-seulement d’altérer les faits, mais de les inventer au besoin, l’opinion, qui n’est autre chose que la résultante de tous ces moyens d’information réunis, ne pouvait être qu’une élaboration de la police. Ce raisonnement était des plus corrects, mais il supposait en outre une chose essentielle, c’était la foi du public aux éléments d’appréciation qu’on lui transmettait; or, cette foi était déjà fort ébranlée.

Le plus gros de l’orage tomba sur Talleyrand. Depuis qu’on l’avait si étrangement chargé « de l’honorable mission d’entourer de plaisirs et de surveillance » les princes espagnols détrônés, le grand chambellan jugeait de plus en plus sévèrement cette affaire d’Espagne à laquelle il se trouvait désormais associé malgré lui par le rôle le plus fâcheux. A toutes ses raisons, pour désapprouver une entreprise dont la folie révoltait son bon sens sinon sa moralité, étaient venues se joindre des disgrâces personnelles qui étaient bien faites pour ulcérer un esprit sensible au ridicule. Selon un bruit alors très-répandu à Paris, si Talleyrand n’avait accepté qu’à son corps défendant la mission de distraire les hôtes de Yalençay, Mme de Talleyrand l’avait prise fort à cœur et avait secondé les intentions de l’Empereur bien au delà des désirs de son mari. Ce bruit, vrai ou faux, n’avait pas contribué à réconcilier Talleyrand avec des pians qu’il n’avait approuvés que du bout des lèvres, et, selon l’usage, il s’était vengé de sa mésaventure par quelques-uns de ces mots charmants dans lesquels Le prit n’était qu’une grâce ajoutée à la raison. Na-

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poléon Finterpella violemment sur ces propos et sur d’autres censures qu’on lui attribuait; il lui rappela, en l’exagérant, la part qu’il avait prise aux négociations avec Izquierdo, il lui reprocha d’avoir osé blâmer l’exécution du duc d’Enghien après l’avoir conseillée. Alla-t-il jusqu’à l’accuser de l’avoir conseillée par écrit? On n’a sur cette scène fameuse d’autre témoignage que des souvenirs recueillis dans des conversations du duc de Gaëte1, ce qui est fort insuffisant pour faire autorité. G’est donc avec très-peu de raison qu’on a allégué ce mot comme une preuve sans réplique de la complicité de Talleyrand dans le meurtre du duc d’Enghien, car il n’est pas même établi que ce mot a été prononcé. A supposer que Talleyrand eût joué dans cette circonstance un rôle qui était contraire à la fois et à son caractère et à ses intérêts, il n’était pas assez novice pour en laisser une constatation par écrit ; et si un tel écrit avait existé, Napoléon n’eût pas été homme à s’en dessaisir.

Mais lors même que les paroles attribuées à Napoléon auraient été réellement prononcées, elles ne constitueraient qu’un témoignage de fort peu de valeur, si l’on considère que la moindre protestation de Talleyrand l’aurait perdu irrémissiblement et sans profiter en rien à sa justification. Quelle défense lui était en effet possible contre l’homme qui l’accusait? Devant quel tribunal aurait-il pu le citer en calomnie? Il savait au contraire tous les périls que pouvait

1. Notamment par Meneval et par Thiers. Gaudin n’assista d’ailleurs pas plus à la scène cjue Mollien cjui en parle également par •ssuï-dire dans ses Mémoires d’un ministre du Trésor (t. III). Mollien

dit pas un mot de l’accusation relative au duc d’Engbien.

lui créer un simple démenti. Il fallait, pour les braver, un courage dont les plus intrépides généraux de Napoléon se montrèrent eux-mêmes bien rarement capables. Talleyrand se tut. Il reçut, sans répliquer un mot et avec cette impassibilité froide qui était sa façon à lui d'avoir de la dignité, cette explosion de reproches mêlée de menaces et d’expressions insultantes. Imperturbable, attentif à ne donner aucune prise à la colère de son puissant adversaire, il s’étudiait à éviter le danger sans chercher à raisonner avec lui, comme l’homme en lutte avec un élément, et il le dominait de toute la hauteur de son calme. Quand ce fut fini, il s’inclina profondément et sortit. Napoléon, qui eût trouvé plaisir à le frapper en ce moment, éprouva une sorte d’impossibilité morale à le faire avec avantage à la suite d’une scène qui avait consterné tous ceux qui en avaient été témoins. Il se contenta de retirer à Talleyrand sa clef de grand chambellan pour la donner à M. de Montesquiou, mais l’éminent diplomate n’en garda pas moins sa charge de vice-grand électeur. Il dissimula son dépit sous les dehors d’une parfaite aisance, parut n’avoir conservé aucun souvenir des outrages dont il avait été l’objet, et se montra de nouveau aux Tuileries avec une attitude soumise, mais également éloignée de la contrainte et de l’empressement, comme s’il avait le sentiment que la cour ne pouvait exister sans lui, qu’il était un grand dignitaire-né, indispensable au pays sinon à l’Empereur.

Fouché garda ses fonctions de ministre de la police où l’on n’eût pas facilement remplacé cet homme précieux. Il avait sur ses concurrents plus jeunes

l’avantage d’avoir trahi tous les partis depuis l’année 1793, et il commençait à méditer d’ajouter une trahison de plus à ses états de service. En revanche, la foudre impériale tomba sur une femme qui tenait h la fois au nouveau régime par des fonctions de cour, et à l’ancien par sa famille. Mme de Ghevreuse avait échappé une première fois à l’exil, grâce à l’inter vention alors toute-puissante de Taîleyrand; elle fut enveloppée dans la disgrâce de son protecteur et reçut l’ordre de s’exiler à quarante lieues de Paris. On lui reprochait quelques épigrammes féminines et un refus de remplir les fonctions de dame d’honneur auprès de la ci-devant reine d’Espagne : « Que les Luynes y prennent garde! s’écria h ce propos l’Empereur S’ils m’échauffent la bile, je ferai reviser la confiscation des biens du maréchal d’Ancre, et il ne manquera pas d’héritiers pour leur réclamer ses dépouilles! » Quant à Murat, protégé par l’éloignement, il n’éprouva qu’un contre-coup affaibli de la colère du maître. Cliampagny reçut l’ordre de le réprimander au sujet des décorations de l’ordre des Deux-Siciles qu’il s’était permis de distribuer à des Français sans l’autorisation de l’Empereur, « ce qui était souverainement ridicule1 . » Le ministre dut enjoindre en même temps à ce souverain de renvoyer sur-le-champ en France les hommes qu’il y avait enrôlés.

Après cette satisfaction donnée à la mauvaise humeur, aux ressentiments, à l’orgueil blessé, il était urgent de se préparer à cette guerre qu’on avait rendue à peu près inévitable. Lors même, en effe’% que

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