Sixième bulletin
524 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
que l’intérêt de Napoléon. Telle était la morale simple et nouvelle qui s’étalait ouvertement dans les manifestes impériaux et qu’on enseignait à l’Europe à coups de canon. Napoléon commençait visiblement à croire qu’il n’aurait plus beaucoup d’efforts à faire pour lui inculquer cette doctrine. La prise de Vienne avait produit l’effet moral sur lequel il comptait. Les nouvelles des autres armées étaient redevenues excellentes. Le prince Eugène poursuivait avec des forces presque doubles l’archiduc Jean, forcé de se rabattre sur la Hongrie pour éviter d’être pris entre deux feux; Lefebvre avait battu les insurgés dans le Tyrol et occupé Inspruck; Poniatowski avait repris Varsovie à l’archiduc Ferdinand, obligé de regagner les frontières autrichiennes pour se rapprocher de son frère. Encore un coup à frapper, et selon toute apparence cette monarchie faite de pièces et de morceaux allait tomber en dissolution. Dans l’exaltation de ses espérances, Napoléon jugea inutile de retarder plus longtemps l’exécution des mesures qu’il méditait contre la cour de Rome. Cette surprise, plus saisissante par les souvenirs qu’elle évoquait que par l’importance des changements qu’elle allait opérer, lui parut ramplir convenablement l’intermède de son séjour à Vienne. Il était tout à fait dans son rôle d’homme du Destin, en donnant à un empire qui tombait le spectacle d’une domination déjà frappée.
Il lança, en conséquence, le 17 mai 1809, le décret fameux qui mettait fin au pouvoir temporel des papes. Il se plut à le dater « de son camp impérial de Vienne, » comme pour bien constater que le siège de sa souveraineté était partout où il lui convenait de
l’établir. Il motivait, d’ailleurs, très-justement, la mesure, non sur ses griefs personnels, mais sur les abus qui ont résulté de tout temps de la confusion des deux pouvoirs spirituel et temporel. Mais sa folle infatuation se faisait jour dans le premier considérant, où il introduisait « Charlemagne, son auguste prédécesseur, empereur des Français, » et invoquait contre les souverains pontifes les termes de la donation carlovingienne. Cette exhumation gothique, qu’il croyait propre à augmenter l’eiîet, le diminua, en montrant dans quelles régions arriérées se complaisait son imagination. On ne pouvait, d’ailleurs, le croire sincère dans le jugement historique qu’il portait sur « les évêques de Rome, » car leur histoire lui était suffisamment connue, alors qu’il restaurait leur pouvoir. Le souvenir de leurs iniquités ne l’avait nullement embarrassé lorsqu’il espérait profiter de leurs services. Il ne les renversait que parce que Pie Vil ne s’était pas montré assez complaisant, et si le pouvoir qu’il leur ôtait devait accroître le sien, cette révolution légitime, dont il se faisait l’instrument, n’était plus qu’un fléau au lieu d’être un bienfait.
Le dispositif du décret contenait une particularité caractéristique. Il décidait que les revenus du pape seraient augmentés d’une rente annuelle de deux millions (art. 5). Cet appât, qu’on pouvait retirer à volonté, était destiné, dans la pensée de Napoléon, à maintenir la papauté dans le devoir par la crainte de perdre une si riche dotation. Voilà au juste quelle idée le nouveau Charlemagne avait de l’institution qu’il avait relevée et du pontife par qui il avait voulu être sacré. En cela, il se trompait grossièrement, mais on
n’en doit pas moins tenir compte . dans un certaine mesure, de l’appréciation d’un esprit si prompt à pénétrer les faiblesses des hommes. Il est incontestable qu’il jugeait les prélats de la cour romaine, et le pape lui-même, capables d’accepter un pareil marché: « Vous avez vu par mes décrets, écrivait-il peu après à Murat, que j’ai fait beaucoup de bien au pape ; mais c’est à condition qu’il se tiendra tranquille. » On voit par ces paroles que ses rapports multipliés avec la cour de Rome ne lui avaient pas inspiré beaucoup d’estime pour ceux qui la dirigeaient.
Pendant que ces nouveaux incidents occupaient l’attention publique , Napoléon avait tout préparé pour en finir avec l’armée de l’archiduc Charles, dont il n’était plus séparé que parle Danube. Le passage des fleuves en présence de l’ennemi a toujours été considéré comme une des opérations les plus difficiles de la guerre; celui du Danube, fleuve d’une largeur exceptionnelle, eût été impraticable sous le feu d’une armée si forte, sans les circonstances topograiMiiques qui, aux environs de Vienne, en diminuent considérablement le danger. Resserré, rapide et profond jusqu’aux approches de cette capitale, le Danube, une fois arrivé là, s’étend et se ralentit, embrassant dans son cours une multitude d’îles qui divisent ses eaux, de sorte que le courant présente, au lieu d’un obstacle unique, une série de bras assez étroits, qu’il est relativement facile de traverser. Deux de ces îles paraissaient surtout favorables à un passage : celle de la Sclrwarze-Lake, située en avant de Vienne et en face de Nusdorf, et celle de Lobau , située à environ une lieue et demie en arrière.
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L'empereur fit faire des préparatifs de passage sur ces deux points; mais les deux bataillons qu'il envoya prendre possession de la Schwarze-Lake, ayant été enlevés par les Autrichiens, il s’en tint, de ce côté, à de simples démonstrations et concentra tous ses moyens d’action sur la Lobau. Cette île a une largeur d’une lieue, une circonférence d'environ trois lieues, ce qui permettait d'y établir une armée à l’abri du canon ennemi. L'archiduc avait négligé de l’occuper; on put donc s'en emparer facilement et établir en toute sécurité un pont sur le bras qui la séparait de nous et qui était de ; beaucoup le plus long. Quant au bras qui la séparait de la rive gauche où se trouvait l'ennemi, comme il n'avait qu'environ cinquante-cinq toises de largeur, il était aisé de le franchir rapidement au moyen d'un pont volant, et la difficulté se trouvait réduite à celle que présente le passage d’une rivière ordinaire. L'obstacle était encore diminué par ce fait, que la Lobau forme autour du point où nous devions jeter le second pont, un demi-cercle rentrant qui permettait à notre artillerie de le rendre inaccessible à l’ennemi. Au moyen de ce grand pont placé à l'abri de toute attaque, de cette île qui pouvait servir à ses troupes de station et de place d’armes, du petit pont qui pouvait être jeté en deux ou trois heures. Napoléon se croyait assuré de faire déboucher son armée sur la rive gauche avant que l’archiduc, dont il ignorait la position précise, pût s'y opposer avec succès.
On venait, en effet, de lui annoncer qu'un corps d’armée autrichien avait fait une tentative de passage àLinz, pour tomber sur nos derrières, ce qui semblait
indiquer que l’archiduc Charles avait tenté un mouvement rétrograde pour nous tourner, ce qui prouvait tout au moins qu'il avait divisé ses forces. L’empereur résolut de précipiter le passage, en dépit d’une crue menaçante du Danube, dont les eaux, grossies par la fonte des neiges dans les Alpes, ébranlaient surtout le pont principal établi sur des bateaux trèssolides, mais avec des amarres insuffisantes. Dans l’après-midi du 20 mai, le pont volant fut établi en trois heures et le corps de Masséna prit position sur la rive gauche. Au delà d’un petit bois où nos troupes mettaient pied à terre , s’élevaient à droite et à gauche deux jolis villages, Aspern et Essling, qui devaient bientôt ne plus offrir qu’un monceau de ruines. Les divisions Boudet, Molitor et Legrand s’y retranchèrent aussitôt avec une partie de la garde. Unis par un canal , traversés dans toute leur longueur par une seule rue transversale, offrant plusieurs bâtiments construits en grosse maçonnerie, ces villages formaient une sorte de front fortifié très- favorable à la défensive. L’archiduc continua à rester invisible ce jour-là ; il ne nous montra qu’une grosse avant-garde de cavalerie qui observa nos mouvements en battant la vaste plaine du Marchfeld. Le lendemain 21 mai , il se décida à attaquer Napoléon, avant que notre armée fût passée tout entière sur la rive gauche. La lenteur inexplicable de ses mouvements eût pu lui coûter cher. Heureusement pour lui , notre grand pont s’était rompu pendant la nuit. La réparation avait pris du temps , et Napoléon n’avait pu concentrer encore qu’une partie de ses forces.
L’archiduc s’avança contre nous très -tard dans la
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journée, avec environ soixante-dix mille hommes et trois cents pièces de canon , formant une ligne concentrique autour des villages d’Aspern, d’Essling et d’Enzersdorf, dans lesquels nos troupes s’étaient retranchées1. On ne peut pas évaluer à moins de quarante mille hommes les forces qui se trouvaient déjà réunies de notre côté dans cette première journée2. Cette grande intériorité numérique nous réduisait forcément à la défensive, mais les deux positions d’Àspern et d’Essling avaient été rapidement transformées en véritables citadelles et il n’était pas facile d’en chasser de pareils soldats commandés par des chefs tels que Lannes et Masséna. Masséna s’était enfermé dans Aspern; il y reçut le premier choc de l’armée autrichienne. Assailli presque simultanément par les deux corps de Hiller et de Bellegarde, il soutient l’attaque avec vigueur, et son feu bien dirigé, fait subir
1. Deux de ses corps d’armée étaient, l’un près de Linz sous Kollowrath, l’autre devant Vienne sous l’archiduc Louis. En outre sa réserve était restée à Breitenlée.
2. Je suis ici en contradiction avec toutes les relations françaises qui portent ce chiffre de vingt-cinq à trente mille. Il y .avait de notre côté, en infanterie, les quatre divisions Boudet, Molitor, Legrand, Carra Saint-Cyr 11 faudrait expliquer par quel mystère impénétrable ces divisions, composées les unes de trois, les autres de deux brigades, c’est-à-dire formant les unes six régiments, les autres quatre, pouvaient se trouver réduites à cinq mille hommes en moyenne, lorsqu’on a constaté qu’au début de la campagne le régiment comprenait trois mille hommes présents sous les armes. Ces quatre divisions comprenaient seize régiments en totalité , c’est-à-dire 30 à 32 000 hommes au minimum, en admettant une réduction de mille hommes par régiment. Le même calcul doit êtte appliqué à la cavalerie, qui comptait quatre divisions formant de huit à dix mille cavaliers. Les deux divisions Lasalle et Marulaz comptaient à elles seules dix régiments de cavalerie qui, composés primitivement de mille hommes présents sous les armes , devaient en avoir encore sept à huit cents au minimum.
des pertes énormes à ces masses resserrées dans un espace où elles ne peuvent se déployer. Bientôt cependant, les colonnes autrichiennes, vivement ramenées en avant, font plier la division Molitor et dans leur élan, elles emportent le village. Mais Masséna, retranché dans l’enceinte du cimetière, leur oppose une résistance que rien ne peut ébranler. IJ lance sur leurs flancs la cavalerie de Marulaz et fait reprendre le village par la division Legrand.
Lannes gardait Essiing avec la division Boudet; il y repousse avec une aussi ferme contenance les assauts du corps de Rosenberg. Il lui cède d’abord le village d’Enzersdorf, qu’il renonce à défendre, vu le petit nombre de ses troupes; mais toutes les fois que les Autrichiens s’avancent sur Essiing, ils sont reçus par une pluie de balles et de mitraille qui les fait reculer en désordre. En présence de l’insuccès de cette double attaque sur nos deux ailes, l’archiduc Charles fait avancer sur notre centre le corps de Hohenzollern, soutenu par la cavalerie de Liechtenstein. Pendant que son artillerie couvre de boulets les deux villages, Hohenzollern pénètre dans l’intervalle qui les sépare. Bessières fond sur ces nouvelles colonnes à la tête de toute notre cavalerie. Il s’efforce en vain d’entamer leurs rangs; mais il les arrête, puis il les dépasse et va charger les batteries autrichiennes. Mais déjà les escadrons de Liechtenstein , accourus au galop, sont engagés avec les nôtres dans une mêlée furieuse. Le général des cuirassiers d’Espagne tombe frappé à mort; les charges se succèdent des deux côtés sans amener de résultat décisif. Nous perdons toutefois du terrain , et nous sommes peu à Deu refoulés dans la
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presqu'île que le rentrant du Danube forme au dessous d’Essling. Pendant ce temps, Bellegarde et Hiller ont recommencé, avec une nouvelle énergie, leur attaque contre Masséna. Cette fois nos troupes sont culbutées et le cimetière lui-même tombe au pouvoir de l’ennemi; mais Masséna revient à la tête des divisions Carra Saint-Cyr et Legrand; il réussit à reprendre une moitié du village, à la suite d’une lutte acharnée.
La nuit approchait : l’archiduc fit suspendre le combat. Avec un effort de plus, il aurait vraisemblanîement poussé l’armée française jusqu’au Danube. Mais ce prince, d’ailleurs excellent général, n’avait rien de cette obstination à outrance qui arrache à la fortune les faveurs qu’elle hésite à accorder. 11 avait dans sa manière de faire la guerre quelque chose de la nonchalance du grand seigneur; il s’y piquait d’une courtoisie excessive, et y apportait des procédés qui eussent été plus à leur place dans un tournoi. 11 semblait considérer comme un manque de goût ou de générosité de pousser jusqu’au bout ses avantages, faute capiiale avec un ennemi si attentif à tirer des siens tout ce qu’ils pouvaient donner. Son âme froide, lente et méthodique, était étrangère à cet implacable acharnement qui ne pardonne pas à un adversaire, qui n’admet ni ménagements ni transactions et finit toujours par maîtriser les événements, car la victoire se donne bien plus souvent à celui qui a le plus de volonté, qu’au plus habile. Déjà au début de la campagne, il avait à propos d’un échange de prisonniers accablé son vainqueur de compliments exagérés qui n’eurent d’autre réponse qu’un dédaigneux silence. Il
manqua, dans cette première journée, l'occasion de faire expier à Napoléon une des plus graves imyirudences de sa carrière militaire. Si, en effet, notre armée s’était vue forcée de combattre en nombre insuffisant, cette faute ne pouvait être imputée qu’à la témérité d’un plan indigne du génie de l’empereur. La crue extraordinaire du Danube laissait assez prévoir la rupture du grand pont. Avec plus de prévoyance et plus de ménagements pour la vie de ses soldats. Napoléon aurait fait dès lors ce qu’il fit plus tard, il n’aurait opéré le passage sur la rive gauche qu’après avoir réuni dans la Lobau, à l’abri des accidents du grand pont, toutes les troupes nécessaires pour assurer la victoire.
Il était malheureusement un peu tard pour reconnaître cette vérité, dont la journée du lendemain fut la confirmation éclatante. Des troupes en nombre considérable passèrent pendant la nuit; c’étaientles quatre divisions du corps de Lannes, deux brigades de cavalerie, la garde qui comptait vingt-deux mille hommes au début de la campagne et qui n’avait pas combattu jusque-là. Ces forces atteignaient 'à un chiffre au moins aussi élévé que celui des troupes qui avaient combattu la veille, ce qui , défalcation faite des pertes, ne permet pas d’abaisser le total au-dessous de 75 à 80,000 hommes ; mais le grand pont se rompit de nouveau pendant la nuit, et une partie de notre artillerie resta en arrière, sur la rive droite, avec le corps de Davout. Les communications furent rétablies de grand matin, et le défilé recommença, mais après avoir subi un retard des plus fâcheux.
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Le 22 niai, vers trois heures du matin, les deux armées qui avaient bivouaqué, en présence l’une de l’autre, avaient déjà repris les armes. La fusillade commença avec le jour dans Aspern, occupé moitié par les Français, moitié par les Autrichiens. Soutenu par des troupes fraîches, Masséna attaque à la baïonnette les régiments de Ililler et de Bellegarde, qui ont pris position dans le village; il leur enlève successiment le cimetière et l’église, puis les refoule sur leur ligne de bataille. Essling, toujours confié à la division Boudet, n’essuie encore qu’une violente canonnade. Gomme la veille la ligne ennemie forme autour de nous, d’Aspern à Enzersdorf, un vaste demi-cercle, dont tous les feux convergent sur notre centre. Mais cette fois Napoléon n’est plus réduit à l’immobilité qui lui a causé tant de pertes le jour précédent. Il a résolu de percer au centre cette ligne trop étendue pour être bien solide, et c’est Lannes qu’il a chargé de porter à l’archiduc ce coup qui doit couper son armée en deux.
Nul n’était plus capable que ce chef intrépide de comprendre et d’exécuter cette grande manœuvre. Lannes débouche entre les deux villages, avec une masse irrésistible formée par les deux divisions d’Oudinot, celle de Saint-Hilaire et plusieurs divisions de cavalerie, sous les ordres de Bessières. Ses colonnes trop profondes font d’abord de grandes pertes, mais elles se déploient en chemin et marchent tout droit sur Breitenlée où se trouve le quartier général de l’archiduc. Le corps de Hohenzollern , qui s’efforce de nous barrer le passage, est à demi renversé ; il se replie sur Breitenlée en recevant avec bravoure les
charges de notre cavalerie. La ligne d’artillerie, dont le feu a fait dans nos rangs de si cruels ravages, est rompue. Lannes contenue à s’avancer sur le centre autrichien où l’archiduc, accouru un drapeau à la main, rallie ses soldats et déploie ses réserves de grenadiers. Déjà quelques-uns de nos escadrons viennent charger jusqu'à Breitenlée, lorsque Lannes, à sa grande surprise, s’aperçoit qu’il n’est pas soutenu. Le centre de l’archiduc a reculé devant nous, mais si nous allons plus loin, ses ailes vont se rabattre sur nos flancs dans l’espace que nous laissons à découvert. Bientôt le maréchal reçoit l’ordre de rétrograder sur Essling. Napoléon vient d’apprendre que le grand pont s’est rompu de nouveau. Il est forcé de renoncer à l’appui de Davout, et la nécessité de garder ses communications avec l’île Lobau le fixe aux positions d’Aspern et d’Essling. Les deux ailes de notre armée restant dans l’immobilité, le mouvement de Lannes n’était plus qu’une manœuvre excentrique qui ne pouvait aboutir.
ïi est certain toutefois que si le mouvement de Lannes avait jeté l’ennemi « dans la plus épouvantable déroute, » comme Napoléon l’assura dans son nulletin et plus tard dans ses notes sur la bataille d’Essling, l’empereur n’aurait pas hésité à compléter cette déroute par un mouvement de toute l’armée, au risque d’exposer ses communications, car cette crainte ne l’a jamais arrêté lorsqu’il a cru toucher au succès. La manœuvre de Lannes avait été brillamment exécutée, mois elle ne pouvait s’achever qu’au prix cie longs et sanglants efforts, qui eussent exigé la présence du corps de Davout. Déjà la nouvelle qui
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nous oblige à la retraite commence à se répandre dans les deux armées, elle consterne nos soldats et ranime Fardeur de nos adversaires. Lannes se replie pas à pas sur Essüng, serré de près par les troupes que tout à l’heure il chassait devant lui. Dans celte marche rétrograde, un des généraux les plus braves et les plus estimés de l’armée, Saint-Hilaire, est mortellement blessé. L’ennemi s’efforce en vain d’ébranler les trois divisions que Lannes ramène à Napoléon, mais il a reformé sa ligne d’artillerie, et ses boulets font d’affreuses trouées dans nos rangs.
La bataille désormais sans combinaisons pour nous, se trouvait ramenée aux conditions de celle de la veille, c’est-à-dire à une défensive opiniâtre derrière les maisons croulantes des deux villages d’Aspern et d’Essling. Vivement attaqués par les colonnes autrichiennes, qui sentent la nécessité d’un effort suprême pour saisir la victoire, ces deux réduits sont de nouveau pris, repris, disputés pied à pied, au milieu de mille scènes de confusion, de désespoir, de car nage. Les maisons, les rues sont encombrées de cadavres; partout les blessés du jour tombent sur les morts de la veille. Essling est emporté jusqu’à cinq fois par les Autrichiens, et cinq fois ils en sont chassés. Les attaques dirigées contre notre centre, où Lannes est venu reprendre ses positions du matin, ne sont pas plus décisives. Le corps de Hohenzollern et la cavalerie de Liechtenstein y retrouvent les divisions qu’elles viennent de combattre dans la plaine du Marclifeld ; elles ne peuvent forcer ce poste dont dépend notre salut, mais elles nous infligentsansle savoir une perte plus sensible qu’une défaite. Le maréchal Lan-
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nés tombe les genoux fracassés par un boulet. A ce moment, grâce à un élan d’une irrésistible impétuosité, Rosenberg a enfin réussi à se rendre maître d’Essling; il en arrache les débris mutilés de la division Boudet et s’y retranche avec les réserves de l’archiduc. Déjà nos soldats sont refoulés vers l’étroite presqu’île où ils vont se trouver acculés sur le fleuve. Mais le général Mouton, le même que notre génération a connu sous le nom de comte Lobau, s’avance alors à la tête des fusiliers de la garde. Rien ne résiste à sa froide intrépidité; il charge les Autrichiens à la baïonnette, et les rejette jusqu’à l’extrémité du village.
Cette dernière tentative a découragé l’ennemi, qui se borne désormais à nous canonner à distance. N’ayant pas réussi la veille à nous forcer dans ces mêmes positions alors qu’il nous était si supérieur en nombre, il comprend qu’il doit renoncer à cette espérance aujourd’hui que nos forces sont presque égales aux siennes. Mais son artillerie, à laquelle la nôtre ne répond plus que faiblement, parce qu’on craint de manquer de munitions, multiplie les victimes dans nos rangs et prolonge les pertes de la bataille après la cessation du combat.
Les deux journées d’Aspern -Essling avaient été une des affaires les plus sanglantes du siècle et restaient sans résultat très-marqué pour l’un comme pour l’autre parti. Mais cette absence même de résultat était pour Napoléon un grave échec, et, sous ce rapport, la bataille d’Essling ne peut être comparée qu’à celle d’Eylau. Il était forcé de faire un mouvement rétrograde, d’abandonner cette rive gauche du Danube pour la possession de laquelle il venait
de verser tant de sang, et par là même tout se trouvait remis en question. Il lui était défendu pour longtemps, sous peine de ridicule, de parler de la canaille autrichienne. 1/ archiduc Charles s’était montré dans cette seconde journée aussi vaillant soldat ace brillant général; mais il n’était plus en son pouvou de réparer la faute qu’il avait commise la veille, pe la lenteur et la mollesse de ses attaques contre une armée alors peu en état de lui résister.
La nuit venue. Napoléon fit repasser ses troupes dans l’île de Lobau. Cette île lui offrait une sorte de camp retranché d’une force à peu près inexpugnable ; ses abords étaient couverts de batteries qu balayaient la rive gauche du Danube. Les divisions de Davout bordaient la rive droite. El.'es allaient y donner la main au prince Eugène qui accourait à la tête de l’armée d’Italie. Les corps de Bernadotte et de Lefebvre gardaient le cours du fleuve depuis les environs de Vienne jusqu’en Bavière. Les approvisionnements de la Lobau étaient assurés, grâce au voisinage de la capitale autrichienne. On pouvait tenir là, au besoin, plusieurs mois. Ce poste fut confié à Masséna, dont l’indomptable force d’âme n’avait jamais plus excité l’admiration de l’armée qu’au milieu des périls de ces deux journées.
Au moment où Napoléon passait dans l’île Lobau, il aperçut la litière où gisait son vieux compagnon d’armes, Lannes, qu’on venait d’amputer. Il se précipita vers lui et le couvrit d’embrassements. Le lendemain il alla le voir dans une maison d’Ebersdorf où le maréchal avait été transporté. On dit que le mourant, revenu d’un long évanouissement précurseur
du dernier sommeil, tourna vers lui des regards qui n’étaient plus ni d’ùn serviteur ni d'un ami , îais d’un juge. En présence du grand mystère qui dissipe les illusions humaines, et ne voulant plus ménager que la vérité, Lannes repoussa des consolations dont il connaissait tout le néant. Il se répandit en plaintes amères contre l’ambition, l’insensibilité du joueur effréné pour qui les hommes n’étaient plus que cette petite monnaie qu’on expose sans scrupule et qu’on perd sans remords. Lannes avait été républicain; il était resté un patriote ardent; plus d’une fois il avait déplu au maître par la hardiesse de ses censures, et montré un front désapprobateur au milieu d’une cour servile. Les paroles qu’on lui attribue à ses derniers moments n’ont donc rien que de très-conforme à son caractère, et les dénégations passionnées de Napoléon leur donnent un assez haut degré de probabilité. Mais l’entretien n’ayant pas eu de témoins avoués, on sera toujours réduit sur ce point à des conjectures plus ou moins vraisemblables 1 * * 4.
Un massacre horrible d'au moins cinquante mille nommes tombés en une seule rencontre sans autre résultat que des bravades de bulletin; la fortune de nouveau incertaine; les nations inquiètes, agitées par un souffle de liberté et n’attendant qu’un signe pour courir aux armes ; Napoléon arrêté dans sa
1. Cet entretien a été reproduit d’après le récit des amis qui entou-
raient Lannes, par Cadet de Gassicourt, qui fut chargé d’embaumer
le corps du maréchal. ( Voyage en Autriche en 1809 à la suite des armées françaises .) Le démenti que lui donne à cet égard le général
Pelet dans ses Mémoires sur la guerre de 1809, est sans valeur puisqu'il ne s’applique pas à la sccne dont parle Cadet de Gassicourt, mais à la première entrevue du blessé avec Napoléon.
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course et tenu en échec par un adversaire étonné de n avoir pas été vaincu : tels étaient les incidents inattendus, émouvants que l’Europe suivait avec une attention pleine d anxiété, les yeux fixés sur cette île obscure où ses destinées allaient bientôt se jouer pour la seconde fois. Pendant que les peuples se demandent quelle va être l’issue de ce grand duel, un nouvel acteur à déjà paru sur la scène. Tout au loin, à l’autre extrémité de l’horizon, sur les confins de cette terre des étonnements qu’on appelle l’Espagne, on distingue un pêle-mêle tumultueux qui se rapproche et grandit d’heure en heure. C'est l’armée de Wellington qui débouche du Portugal, chassant devant elle les légions de Soult.