Napoléon à Alexandre, 4 juillet
HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
partageront la Turquie. Il fait aussi bon marché de la Perse qu’il a également entraînée dans cette guerre et sur le concours de laquelle il a bâti tant de rêves gigantesques : son ambassadeur Gsrdane est à peine arrivé à Téhéran, que tout est déjà défait. Quant à la Pologne qu’il a encouragée et si largement exploitée, il ne peut plus en être question; tout ce qu’il fera pour elle consistera à donner à la Saxe les provinces qui appartenaient à la Prusse. Il agrandira même d’un lot de deux cent mille âmes la part afférente à la Russie dans les dépouilles de ce malheureux pays. De ce qu’il appelait lui-même nos allié3 naturels et nécessaires, reste la Suède entraînée malgré elle par son roi à la guerre contre la France. Pourquoi Alexandre ne lui enlèverait-il pas la Finlande? Convient-il que les belles de Pétersbourg entendent de leurs palais le canon suédois ? Qu’il n’hésite donc plus à dépouiller un prince qui a si longtemps combattu sous les drapeaux russes ! qu’il apprenne à mettre ses intérêts au-dessus de ses sympathies ! Voilà la seule politique qui soit digne d’un grand empire. Elle assure à la Russie des avantages certains et positifs, tandis que le donquichottisme d’Alexandre et ses plans de régénération européenne ne lui ont rapporté que des désastres. Et en échange de ces immenses concessions et de l’influence qui en sera le gage, que lui demande-t-on? Une renonciation à des rêves démontrés chimériques, une neutralité dans des questions qui ne touchent en rien aux intérêts sérieux de la Russie, une coopération qui n’aura pour ainsi dire qu’à se montrer pour vaincre tant elle sera irrésistible !
ENTREVUE DE TILS1T.
Ainsi parle le tentateur à loreille du jeune homme qu’il croit éblouir, sans se douter qu’il est dupe luimême de son propre enivrement. C’est en effet Napoléon qui fait en réalité tous les frais de cette alliance dont il espère être seul un jour à recueillir les fruits. Que lui donne Alexandre en retour de ces agrandissements qu’on lui prodigue avec tant de libéralité? des promesses et des paroles, rien de plus. Il reconnaît les royaumes nouveaux fondés par Napoléon, mais ce n’est pas sa reconnaissance qui les rendra plus solides. Il promet de s’associer aux mesures prises contre l’Angleterre, mais c’est là un engagement mal défini, d’une exécution éloignée, d’un sens susceptible de beaucoup d’interprétations et qu’il ne sera pas impossible d’atténuer sinon d’éluder. A la vérité, il laisse sacrifier son ami le roi de Prusse, mais ce sacrifice n’a rien de définitif, on lui laisse une partie de ses États qui pourra servir à recouvrer l’autre. En toute chose il ne donne que l’incertain en échange du certain. Ce qu’on lui cède est irrévocable et ce qu’il accorde est provisoire. Et symptôme caractéristique, c’est Napoléon qui s’exécute le premier, c’est lui qui paye d’avance. Ce profond scrutateur du cœur humain semble ne plus se douter qu’on voit quelquefois des débiteurs ne pas acquitter leurs dettes, il ne sait plus que les hommes sont inconsistants, qu’ils ne se piquent pas d’une reconnaissance éternelle surtout en politique, et lorsqu’ils ont intérêt à être ingrats. Il ne lui vient pas à l’esprit qu’en présence des avantages énormes qu’on lui fait, Alexandre peut de très-bonne foi contracter des engagements qui, lorsqu’il n’aura plus à en tirer aucun
profit, pourront lui paraître très-incommcdes à remplir !
Alexandre n’eut donc aucun effort de duplicité à faire pour paraître séduit et enchanté devant un vainqueur qui venait à lui les mains pleines de présents au lieu de lui imposer les dures lois de la guerre. On ne lui demandait que « des choses futures, » ce qui ne coûte jamais beaucoup quand l’équivalent est payé argent comptant. Pour le moment, il s’acquittait en admiration, en flatteries fines et délicates envers le grand homme qui voulait bien l’associer à ses plans, lui ouvrir sa belle âme, lui enseigner les secrets de la grande politique. Alla-t-il dès lors jusqu’à se dire que la conduite de ce héros envers les alliés qui s’étaient compromis pour lui, et particulièrement envers la Turquie qu’il avait entraînée à la guerre, lui offrait à lui-même un exemple utile à méditer et peut-être à suivre plus tard ? Il est permis de supposer que cette leçon ne fut pas perdue pour lui; ce qui est certain, c’est qu’au témoignage d’un observateur sagace qui était son confident, Alexandre ne rapporta de ce commerce intime et prolongé avec Napoléon qu’une impression de crainte et de défiance fondée sur une appréciation très-juste de son caractère *.
Les conditions de l’accord une fois établies et le terrain fixé, il ne s’agissait plus que d’en trouver la mise en œuvre, de régler en quelque sorte la procédure à suivre afin de masquer quelque peu aux yeux du monde la soudaineté de ce prodigieux revirement.
1. Correspondance du prince Czartoryski avec Alexandre , publiée par CU. de Mazade.
ENTREVUE DE TILSIT
Il fut convenu entre les deux empereurs que cette coalition pour la guerre serait présentée à l'Europe sous la forme d’une démarche en faveur de la paix. Les deux souverains offriraient simultanément leur médiation l’un à l’Angleterre, l’autre à la Turquie, et comme ils prévoyaient que cette médiation ne serait pas acceptée, ils sommeraient ensuite les États européens d'entrer dans leur ligue, ce qui leur permettrait de se pourvoir aux dépens de ceux qui se montreraient récalcitrants.
Tel fut l’esprit qui dicta les fameuses stipulations de Tilsit. La partie du traité qui devait être rendue publique, réglait d’abord la délimitation du nouveau royaume de Prusse. Napoléon « par égard pour S. M. l’Empereur de toutes les Russies » consentait à restituer au roi de Prusse ses provinces situées à la droite de l’Elbe, à l’exception toutefois des provinces polonaises qui étaient données à la Saxe, prélèvement fait de domaines estimés à vingt-six millions dont Napoléon avait déjà disposé en faveur de ses généraux. IL se considérait comme le propriétaire légitime des États prussiens et devenait ainsi le bienfaiteur du roi auquel il daignait laisser quelque chose. Cette clause, si humiliante dans la forme et si dure quant au fond, enlevait au roi Frédéric-Guillaume plus de quatre millions de sujets sur neuf. Il essaya vainement de faire revenir Napoléon à des sentiments plus modérés en s’efforçant de lui démontrer son droit et sa bonne foi dans l’affaire de la violation d’Anspach. En cela il prouva qu’il connaissait bien mal son adversaire, car ce qu’il pouvait faire de plus dangereux pour ses intérêts, c’était d’établir qu’il avait eu rai-
HISTOIRE DE NAPOLÉON leP.
son î Si en effet il avait la justice pour lui, qu’étaitce que cette conquête sinon du brigandage? La belle reine de Prusse ne commit pas une moins forte méprise lorsque dans son désespoir elle s’adressa aux sentiments chevaleresques de l’homme qui l’avait si cruellement insultée dans ses bulletins. Napoléon luimême a raconté avec des insinuations peu délicates les inutiles efforts qu’elle fît pour le fléchir. Pour toute concession il lui offrit une rose : « au moins avec Magdebourg ? lui dit la reine suppliante — je ferai observer à Votre Majesté, lui répondit-il durement, que c’est moi qui l’offre, et vous qui la recevez. >•
Le traité stipulait ensuite la double offre de médiation auprès de l’Angleterre et de la Turquie, et Alexandre s’engageait à faire évacuer immédiatement par ses troupes la Moldavie et la Valachie jusqu’à la conclusion d’un arrangement définitif. Napoléon avait introduit cette dernière clause par une sorte de respect humain pour lui-même plutôt que par ménagement pour la Porte, car il ne s’en était pas moins engagé envers Alexandre à lui faire céder dans tous les cas ces deux principautés. Au reste une révolution venait d’éclater à point nommé à Constantinople, comme pour lui offrir le prétexte dont il avait besoin et le dispenser même de ce reste de pudeur. Le malheureux Sélim qui s’était jeté à son instigation dans cette guerre funeste, avait été détrôné, emprisonné par les Janissaires jaloux d’une milice armée à l’européenne qu’il avait organisée sur les conseils de Napoléon. Cet événement providentiel était censé délier l’Empereur des Français de tousses engagements envers la Turquie. Le traité constatait enfin la re-
ENTREVUE DE TILS1T.
connaissance solennelle des rois de Naples et de Hollande, de la confédération du Rhin, celle de Jérôme en qualité de roi de Westphalie. Ce royaume devait être formé partie avec les dépouilles de la Prusse sur la rive gauche de l’Elbe, partie avec la Hesse-Cassel.
A ce traité qui devait recevoir une publicité immédiate, se joignaient d’abord des articles additionnels, et ensuite un traité d’alliance offensive et défensive destinés les uns comme l’autre à rester secrets, et dont même aujourd’hui on ne possède pas le texte authentique, bien qu’on en connaisse la substance. Les articles stipulaient la cession à la France des îles Ioniennes, des bouches du Gattaro, la reconnaissance de Joseph comme roi de Sicile h charge par Naj oléon de fournir au roi Ferdinand une indemnité, telle que les îles Baléares ou Candie. Le traité d’alliance prévoyait le cas de la non-acceptation par l’Angleterre et la Turquie de la médiation qu’on allait leur proposer. Si, comme tout portait à le croire, l’Angleterre répondait par un refus, les deux puissances mettaient aussitôt en commun la moitié de leurs forces, elles adressaient leurs sommations aux trois cours de Copenhague, de Stockholm et de Lisbonne, ce qui devait, selon toute probabilité, permettre à la R.ussie de mettre la main sur la Finlande, à la France d’envahir le Portugal. Quant à la cour de Vienne, on ne la mettait pas aussi impérieusement en demeure de se prononcer, mais on s’engageait « à insister avec force auprès d’elle. » Si, de son côté, la Porte n’acceptait pas, on s’obligeait à soustraire au joug des Turcs toutes les provinces ottomanes, Constantinople °A la Roumélie exceptées. Pour l’Angleterre le refus c’é-
130 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
tait la guerre avec toute l'Europe ; pour la Turquie c’était le partage1 et la ruine totale de sa domination.
En dehors de ces stipulations dont l’authenticité est indiscutable, y eut-il dans l’entrevue de Tilsitt des conventions éventuelles et verbales relativement à deux questions qui occupaient depuis longtemps Napoléon, celle de Rome et celle d’Espagne? Le fait est assez probable en ce qui concerne l’Espagne , sans qu’on puisse toutefois l’affirmer d’une façon absolue. La famille des Bonaparte se trouvant substituée sur tant de trônes à celle des Bourbons, régnant même sur des pays que celle-ci n’avait jamais gouvernés, il est peu vraisemblable que Napoléon ait fait mystère à Alexandre de son intention de rattacher l’Espagne à son système et d’établir un nouveau pacte de famille entre les peuples de l’Europe occidentale. Quant à la souveraineté temporelle des papes, on peut dire qu’elle ne comptait alors presque pour rien en Europe, surtout aux yeux d’un empereur schismatique; elle ne pouvait créer aucune difficulté entre les deux états, et c’eût été une précaution superflue que de chercher à obtenir l’agrément d’un souverain pour qui elle n’avait aucun intérêt.
L’œuvre immense qui venait d’être ébauchée à Tilsitt ne reposait, en définitive, que sur des hypothèses. Elle supposait que l’empereur Alexandre se considérerait comme lié par des serments éternels envers un homme qui n’en avait jamais tenu aucun; elle supposait que ce jeune souverain qui n’avait pu être en-
1. Garden, Histoire des traités , t. X. — Bignon, Histoire diplomatique. — De Clerck, Recueil des Traités , etc.
ENTREVUE DE TILSIT
traîné que momentanément par les magnifiques avantages qu'on lui avait assurés, était à jamais converti, touché de la grâce comme saint Paul à Damas, qu’il avait pour toujours dépouillé le vieil homme, oublié son passé, ses idées, ses sympathies, qu’il avait subitement changé de nature, de caractère et même de patrie pour devenir sans retour le plus aveugle séide de la politique qu’il avait combattue jusque-là ; elle supposait que Napoléon serait fidèle à sa parole, qu’il tiendrait jusqu’au bout des promesses en partie verbales, qu’il ne se repentirait jamais d’avoir conclu un marché de dupe; elle supposait enfin que les peuples européens assisteraient jusqu’au bout en spectateurs impassibles et satisfaits à ce bouleversement arbitraire de leurs institutions, de leurs habitudes, de leurs liens nationaux, de leurs traditions séculaires; qu’ils se résigneraient à être les instruments de leur propre oppression, qu’une fois les armées détruites et les gouvernements renversés tout était dit, et qu’il n’y avait plus lieu de s’occuper de ce qu’il y avait audessous. Opinion publique, force morale, sentiments patriotiques, fierté nationale, traditions populaires, amour de la liberté, tout cela était censé ne pas exister. En effaçant les anciennes dénominations géographiques on avait cru supprimer les nations, et l’Europe entière n’était plus aux yeux de ses dominateurs qu’une matière inerte, susceptible de prendre toutes les formes qu’on voudrait lui imprimer.
Jamais apparences n’avaient été plus effrayantes pour la liberté de l’Europe, jamais le césarisme contre nature que Napoléon avait tenté de ressusciter par le plus insensé des anachronismes, ne parut plus près
de se consolider qu'à ce moment où il apparut au monde, appuyé d’une part sur le colosse moscovite, de l’autre sur une puissance militaire sans précédents. On put croire que tout était perdu, désespéré, et cependant ces plans grandioses, cette triomphante conception, cette ligue formidable n’étaient qu’épouvantail, vision et chimère. Napoléon n’avait fait à Tilsit que préparer les éléments d’une rivalité nouvelle : il avait relevé et fortifié de ses mains un antagoniste plus redoutable pour lui qu’aucun autre, parce qu’il était placé hors de ses atteintes. Dans chacune des clauses de cette paix était caché un cas de guerre. Ce contempteur de l’idéologie n’avait su faire à Tilsit que ce qu’il appelait avec mépris de « la politique de fantaisie. » 11 y était venu pour tromper, et il en repartait dupe de sa propre avidité plutôt que de la duplicité d’Alexandre. Il y avait cyniquement trahi d’anciennes et fidèles alliances, il n’en rapportait qu’une amitié douteuse et sans lendemain. En cela il agit non sous la pression d’une nécessité impérieuse, mais de son plein gré, avec une pleine conscience de ce qu’il faisait et poussé seulement par une frénésie d’ambition. On n’a pas besoin d’autre juge que de lui-même pour apprécier la valeur politique de ces stipulations imprévoyantes : « La Yalachie et la Moldavie, écrivait-il à Alexandre le 28 février 1811, forment le tiers de la Turquie d’Europe. C’est une acquisition qui ôte toute force à la Turquie, et on peut le dire, anéantit cet empire , mon ]ilus ancien allié .... Par pure amitié pour Votre Majesté, j’ai reconnu la réunion de ces belles contrées, mais sans ma confiance dans la continuation de son amitié, plusieurs campa-
ENTREVUE DE TILSIT
gnes très-malheureuses n’eussent pu amener la France à voir dépouiller ainsi son plus ancien allié. » Que pouvait-il dire de plus sévère pour lui-même? Sacrifier un allié et donner deux provinces en échange d’une amitié, et d’une amitié de roi, cela était à coup sûr nouveau dans les annales de la diplomatie. « J’ai consenti, continuait-il, à ce que Votre Majesté gardât la Finlande qui est un tiers de la Suède et qui est une province si importante pour Votre Majesté, qu’on peut dire que depuis celle réunion il n’y a plus de Suède , puisque Stockolm est maintenant aux avant-postes du royaume. Cependant la Suède, malgré la fausse politique de son roi, était aussi un des anciens amis de la France. »
Veut-on enfin avoir son témoignage sur la possibilité tant controversée d’une reconstitution du royaume de Pologne, et sur les motifs qui le portèrent à abandonner cette nation qui était aussi une alliée naturelle de la France? « On fatigue les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, dit-on, rétablir la Pologne. J’étais maître de le faire à Tilsit. Douze jours après la bataille de Friedland, je pouvais être à Wilna.... Je le pouvais en 1810 au moment où les troupes russes étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore. » Voilà, disait-il lui-même, tout ce qu’il avait fait, voilà les sacrifices d’orgueil, d’honneur, de loyauté qu’il s’était imposés, et dans quel but? dans quelle espérance? sans compensation, sans garantie, sans autre correspectif que Y amitié d’Alexandre, moins que cela, une promesse d’amitié! On pouvait théoriquement soutenir que les engagements contractés à Tilsit étaient
ÏV.
134 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
réciproques. Mais dans la pratique cette réciprocité s’évanouissait, car les obligations de Napoléon devaient être d’une exécution immédiate ; celles d’Alexam dre étaient d’une échéance à la fois vague et éloignée. L’un donnait, l’autre promettait de faire, selon la vieille formule cio ut faciès , source éternelle de tromperie. Pour ne pas voir tout ce qu’un tel pacte avait de désavantageux, Napoléon avait dû être aveuglé par un accès d’infatuation ou de passion inconcevable. C’est qu’il avait cru non pas acquérir une amitié, mais gagner un complice! Il avait cru subjuguer à tout jamais l’enthousiaste Alexandre, oubliant que cet enthousiasme avait déjà brûlé sur plus d’un autel. Cette tête froide et positive avait eu elle aussi son quart d’heure de duperie, et dans ce quart d’heure elle avait fait de la politique de sentiment. Ce calculateur avait une fois dans sa vie joué au don Quichotte. Aussi le traité de Tilsit une fois signé, son premier mouvement devait être de l’enfreindre.