‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 30 sur 124 · IV · texte numérisé non relu

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122 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

médaille antique qui était restée gravée dans les imaginations depuis les guerres d’Italie, elle avait appesanti ce corps qui semblait autrefois consumé par le feu du génie ; mais la mobilité extraordinaire de son regard inquisitif et pénétrant, l’incessante inquiétude de toute sa personne décelaient les agitations intérieures de cet esprit ardent, toujours en éruption'. Il était resté en lui beaucoup du Corse. Il avait traversé cette civilisation si raffinée, cette espèce de chaos philosophique de la fin du dix-huitième siècle, en s'appropriant avec une prodigieuse faculté d’assimilation tout ce qui pouvait lui servir; il en avait exploité les idées, adopté les formes et le langage, mais au fond l’homme primitif s’était peu modifié. Il avait . gardé de ses compatriotes jusqu’à certaines superstitions qui sont comme une marque d’origine. Lui qui n’avait pour toute religion qu’une foi plus souvent aflectée que réelle en son étoile, on le voyait parfois*, raconte Meneval, faire tout à coup des signes de croix involontaires à l’annonce de quelque grand danger ou d’un grave événement. Et le naïf secrétaire ajoute, pour donner un tour philosophique à une chose qui l’était peu, que ce geste se traduisait mentalement par : Dieu tout-puissant ! Enfin sous la bonhomie apparente et la grâce féline de ses manières, lorsqu’il voulait se montrer bienveillant, se cachait la vieille âpreté et l’insurmontable défiance de l’insulaire sans cesse en garde contre ses ennemis. On remarqua que pendant les dix-neuf jours que les deux empereurs passèrent ensemble au milieu des effusions de la plus tendre amitié, Alexandre prit ses repas chaque jour chez Napoléon, mais Napoléon ne rompit pas une

ENTREVUE DE TILSIT

seule fois le pain chez Alexandre. Il montra la même circonspection lors de l’entrevue d’Erfurt. Dans les visites qu’il fît au czar, il se présenta toujours entouré d’une escorte dont le nombre et la force formaient le plus frappant contraste avec le confiant abandon du souverain russe1.

On ne connaît que par voie d’induction une partie des confidences échangées dans ces longs entretiens. Ils n’eurent pour la plupart d’autres témoins que les deux empereurs, mais les stipulations même des traités de Tilsit en disent assez long pour qu’on n’ait aucun besoin de recourir à de vaines conjectures. Chose significative et nouvelle, c’est le vainqueur qui offre les concessions et le vaincu qui les accepte ! C’est qu’il ne s’agit pas pour Napoléon de dicter la paix à la Russie épuisée, mais de gagner à tout prix et à jamais le cœur d’Alexandre, et, comme il le disait luimême dans une note adressée à ce souverain, « de passer dans un seul instant d’une guerre ouverte aux plus intimes relations 2. » Sous l’empire de l’idée qui le domine, et selon sa méthode constante, en diplomatie comme à la guerre, de tout sacrifier au but principal, Napoléon fait litière aux pieds du jeune czar des intérêts de nos alliés et des constantes traditions de la politique française. Il a juré à la Turquie de ne jamais faire la paix sans elle et de maintenir son intégrité, il offre à Alexandre la Moldavie et la Valachie, ou du moins il se charge de les lui faire obtenir, et si la Turquie résiste, eh bien ! les deux puissances se

1. De Maistre, Correspondance diplomatique, publiée par Albert Blanc.

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