‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 5 sur 124 · Napoléon à Andréossy, 1er décembre 180b · texte numérisé non relu

Napoléon à Andréossy, 1er décembre 180b

1 G HISTOIRE DE NAPOLÉON Ier.

places fortes de la Silésie étaient en effet encore au pouvoir des Prussiens, pendant que Napoléon en disposait avec tant de libéralité. Il convient de rappeler enfin que cette offre, presque dérisoire à force d’être insuffisante et précaire, était faite à une puissance impitoyablement frappée p^ir le traité de Presbourg, poussée à bout par les procédés les plus méprisants, et réduite à ne plus trouver de salut que dans notre propre ruine. On est donc autorisé à conclure que, quelque infatué qu’il fût alors. Napoléon ne put luimême prendre beaucoup au sérieux son offre d’une portion de la Silésie : il y vit un moyen de sonder les dispositions de l’Autriche, une occasion de la contraindre à manifester ses sentiments secrets, plutôt qu’un appât de nature à l’entraîner.

Le jour môme où il chargeait Andréossy de faire à l’Autriche cette proposition insidieuse, Napoléon posait publiquement dans son trente-sixième bulletin ce qu’on peut appeler les termes du problème de la résurrection polonaise: « Il est difficile, disait-il, de peindre l’enthousiasme des Polonais. Notre entrée à Varsovie était un triomphe, et les sentiments que les Polonais de toutes les classes montrent depuis notre arrivée ne sauraient s’exprimer. L’amour de la patrie et le sentiment national est non-seulement conservé en entier dans le cœur du peuple, mais il a été retrempé par le malheur. Sa première passion, son premier désir est de redevenir nation. Les plus riches sortent de leurs châteaux pour venir demander à grands cris le rétablissement de la nation, et offrir leurs enfants, leur fortune, leur influence. »

La constatation de ces faits dans un de ces bul-

letins fameux qui avaient déjà changé la face de l’üurope était à elle seule un plaidoyer en faveur du rétablissement de la Pologne; et pour les Polonais en particulier, une seule conclusion paraissait possible, après des considérants aussi décisifs. Mais il convenait à Napoléon de poser la question et non de la résoudre; il évoquait donc sans détour cette grande éventualité ; « Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Cette grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance? Du fond du tombeau renaîtrat-elle à la vie? » Puis au lieu de conclure et de ré pondre à ces questions en homme d’État qui doit rendre compte de son opinion, au lieu de dissiper les illusions ou de fixer les incertitudes par une déclaration franche et digne, traçant à chacun la ligne de ses devoirs, il se dérobait tout à coup par une sorte de subterfuge théologique, comme les casuistes seuls ont le privilège d’en imaginer : « Dieu seul, répondaitil, qui tient dans ses mains les combinaisons de tous les événements, est V arbitre de ce grand problème politique / » Si tout ce que Napoléon pouvait faire pour les Polonais était de les renvoyer à Dieu, ce n’était pas la peine d’avoir une armée de cinq cent mille hommes; le premier moine venu eût suffi pour cela. C’était dire assez clairement qu’il se réservait de trancher plus tard la question dans le sens qui conviendrait le mieux à ses intérêts; mais en formulant cette conclusion ambiguë qu’on eût dit rédigée par un augure, il savait bien que la Pologne entière ne lirait que les prémisses et serait la dupe volontaire de cette équivoque préméditée. Le lendemain 2 décembre Napoléon reçut la lettre dans laquelle Murat lui faisait

connaître les conditions auxquelles une partie de la noblesse polonaise mettait son concours, c’est-à-dire la reconnaissance préalable de l’indépendance de la Pologne : « Les Polonais qui montrent tant de circonspection, lui répondit-il aussitôt, qui demandent tant de garanties avant de se déclarer, sont des égoïstes que l’amour de la patrie n’enflamme pas. Je suis vieux dans la connaissance des hommes. Ma grandeur n’est pas fondée sur le secours de quelques milliers de Polonais. C’est à eux à profiter avec enthousiasme de la circonstance actuelle, ce n'est pas à moi à faire le premier pas. Qu’ils montrent une ferme résolution de se rendre indépendants, qu’ils s’engagent à soutenir le roi qui leur serait donné, et alors je verrai ce que j' aurai à faire .... Faites bien sentir que je ne viens pas mendier un trône pour un des miens ; je ne manque pas de trônes à donner à ma famille I » Que lui demandaient-ils donc en échange de ce sang généreux qu’ils étaient prêts à verser pour lui? un mot, et dans la crainte si légitime qu’ils éprouvaient de voir leur patrie sacrifiée de nouveau après tant d’abandons successifs et d’immolations stériles, il feignait de n’apercevoir que des calculs égoïstes, il n’y trouvait qu’un prétexte à de vaines récriminations d’orgueil, ou même à des iniures sans dignité. C’est ainsi qu’il se plut à ne voir qu’une sottise dans la résistance inattendue que lui opposa Kosciuszko.il s’était cru tellement sûr d’obtenir l’adhésion de ce grand citoyen par la seule perspective des avantages personnels qu’une si haute coopération semblait lui promettre, qu’il avait fait publier dans le Moniteur une prétendue proclamation de Kosciuszko

invitant ses concitoyens à venir se ranger sous la bannière de l’invincible Napoléon; mais cette fable fut bientôt démentie par Kosciuszko lui-même, et le dépit de Napoléon fut d’autant plus vif qu’il s’attendait moins à un pareil mécompte.

A dater de ce moment, il y eut scission parmi les chefs de la nation polonaise, les uns, comme Joseph Poniatowski, Zajoncheck, Wybicki, Dombrowski, persistant quand même à attendre tout de lui, malgré ses réticences, les autres, de beaucoup les moins nombreux, préférant l’abstention jusqu’à ce qu’il eût consenti à donner la garantie qu’ils réclamaient. Un troisième groupe , à la tête duquel était le prince Adam Gzartoryski, un des membres les plus actifs du cénacle des jeunes conseillers d’Alexandre, s’obstina à espérer la régénération polonaise de la bonne volonté du czar. Cette illusion était peut-être aussi profonde que la première, mais telle était dès lors la situation désespérée des patriotes polonais qu’ils ne pouvaient guère vivre que d’illusions. On peut dire d’ailleurs qu’ils ne se trompaient pas en comptant sur la générosité d’Alexandre; ils se trompaient seulement en lui attribuant un pouvoir qu’il n’avait pas. Alexandre n’était pas indigne d’inspirer de si hautes espérances ; il alliait à la subtilité byzantine une réelle élévation de sentiments, mais quelque puissant qu’il fut, il n’eût pas touché impunément à l’intégrité de l’empire.

Un de ceux qui s’étaient ralliés au czar, le comte Michel Oginski, a exprimé avec une parfaite netteté les sentiments de défiance qui éloignèrent de Napoléon une partie des Polonais , et pour être dans le

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vrai, il y a peu de chose à ajouter à son jugement sur ce point. Exposant les raisons qui avaient dicté sa conduite dans un mémoire adressé, en 1811, à l’empereur Alexandre, il disait : « Pour rétablir un pays indépendant il faudrait supposer à Napoléon ces sentiments libéraux, ce caractère de modération, de désintéressement, de générosité qui n’est nullement compatible avec l’avidité de conquérir, avec le besoin d’affaiblir, de diviser, de détruire tous les États de l’Europe, avec son insouciance pour le bonheur et la tranquillité des peuples.... Et comment présumer que ce favori de la fortune, qui se croit l’envoyé de Dieu destiné à régler les affaires du monde entier, que cet homme entreprenant qui a détruit tant de trônes, qui n’en a élevé quelques-uns que pour être les supports de sa grandeur, qui change de résolutions et de projets avec autant de promptitude qu’il les conçoit, qui ne s’est jamais occupé du bonheur des hommes et n’en fait cas qu’autant qu’ils peuvent lui offrir leurs bras pour exécuter ses desseins, comment, dis-je, présumer que cet homme extraordinaire, insensible au sort malheureux de l’Europe qu’il a bouleversée, soit sensible seulement à la triste position des Polonais , et qu’il veuille rétablir leur patrie en lui assurant un gouvernement libre et indépendant ‘ ? »

Ilien de plus juste et de plus frappant que ces réflexions, rien surtout de mieux justifié par la conduite ultérieure de Napoléon envers les Polonais. Quoi qu’on dise en effet pour l’excuser, et en admettant

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