CHAPITRE VII
DE BAYONNÉ f JANVIER-MAI 18 0 8).
Cependant les troupes françaises continuaient à entrer en Espagne comme si la frontière n’eût pas existé. Après Dupont était arrivé Moncey avec trente mille hommes ; après Moncey la division des Pyrénées orientales sous les ordres de Duhesme avait été dirigée de Perpignan sur Barcelone, marche difficile à expliquer par la nécessité de couvrir l’armée de Portugal. En même temps s’avançait à l’autre extrémité de la chaîne des Pyrénées une autre division conduite par Darmagnac et dirigée de Saint- Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. « Sans faire semblant de rien , écrivait Napoléon, il occupera la citadelle et les fortifications *. » Moncey devait s’avancer de Yitoria jusqu’à Burgos, et s’étendre le plus possible dans le pays sous prétexte de le faire moins souffrir. Le nombre total des troupes enoyées jusque-là en Espagne s’élevait à 80,000 homes, sans compter le corps de Junot. Ce n’était point
1 Napoléon à Claike, 28 janvier 1808.
encore assez aux yeux de Napoléon, et il accélérait vers les Pyrénées la marche de plusieurs corps d'élite et de sa garde commandée par Bessières. Pour combler d'un seul coup tous ces vides sans avoir à rappeler en France l’armée d’occupation d'Allemagne, il fit à la conscription de 1809 un appel anticipé comme tous ceux des années précédentes, et le Sénat le lui vota avec sa complaisance accoutumée. Il poussait tout le monde à armer autour de lui. Il voulait que Jérôme, avec son petit royaume de Westplialie, levât une armée de 40,000 hommes sur deux millions d'habitants : «J’ai 800,000 hommes sous les armes, lui écrivait-il, et je viens d'en lever encore 80,000. » (30 janvier.) Un rapport de Champagny, inséré au Moniteur à la date du 24 janvier, expliquait toutes ces levées et tous ces mouvements de troupes par la nécessité de défendre la Péninsule contre les débarquements projetés des Anglais aux environs de Cadix. Sollicitude bien méritoire s’il fallait en estimer la valeur d’après le nombre de soldats qu’elle déployait! Le rapport de Champagny se terminait par ces paroles fatidiques : « Toute la presqu'île mérite donc de fixer C attention de V. M, » Mais la reconnaissance devenait de plus en plus difficile aux infortunés sur qui s’étendait la généreuse protection de Napoléon. Quelque disposés qu’ils fussent à s’étourdir eux-mêmes, à accueillir les illusions les plus invraisemblables, ils ne pouvaient plus douter qu’il ne se préparât une machination des plus dangereuses contre l’Espagne et contre son souverain. Le réseau qui les enveloppait allait chaque jour se resserrant davantage; et n’osant songer à le rompre, ils ne s’étudiaient déjà plus qu’à ne donner aucun sujet
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de plainte à leur puissant adversaire, dans l’espoir fort illusoire de le faire reculer par rembarras même d’avouer ses projets. Ils regardaient, non sans apparence de raison, la résistance comme impossible. L’armée espagnole était disséminée en partie à Hambourg, en partie en Portugal, où Junot avait ordre de la suivre et de la retenir, en partie enfin vers les côtes méridionales où on l’avait envoyée sur la demande de Napoléon pour repousser le prétendu débarquement des Anglais. Le reste ainsi réduit eût été hors d’état de tenir devant un seul de nos corps d’armée. Et d’ailleurs, comment recevoir les armes à la main des soldats qui se présentaient en alliés, en frères! Dans une telle situation, ce qu’il y avait de mieux à faire, selon les conseillers de la cour d’Espagne, c’était d’attendre que les intentions de l’Empereur devinssent plus claires. Après tout, peut-être étaientelles moins sinistres qu’on ne le supposait. Pouvaiton admettre qu’il fût assez perfide pour vouloir détrôner un souverain qui lui avait donné tant de preuves d’amitié et de confiance ? A toute éventualité n’était-on pas toujours à temps de prendre un parti désespéré et de fuir en Amérique, à l’exemple de la maison de Bragance, après avoir appelé la nation aux armes?
On enjoignit donc aux capitaines généraux des diverses provinces de faire aux troupes françaises l’accueil le plus amical. Elles en profitèrent pour s’emparer partout des places fortes et des citadelles qui se trouvaient à leur portée. Darmagnac à Pampelune, Duhesme à Monjuich et à Figuières, plus tard Murat lui-même à Saint-Sébastien, agissant la
plupart à contre-cœur, mais obligés de se conformer à leurs instructions, mirent en œuvre les plus honteuses supercheries pour s’emparer par trahison de ces places qu’ils n’auraient pu prendre de vive force. Ces actes, sur le sens desquels il était difficile de se méprendre, commencèrent à jeter l’épouvante dans Fâme du roi, de la reine et du favori. Jusque-là, Napoléon avait mêlé tant de démonstrations d’amitié à ses mesures les plus menaçantes que l’hésitation était permise à des esprits aveuglés par une crédulité de parti pris. Ne venait-il pas tout récemment d’envoyer en présent au roi et à son favori quatorze magnifiques chevaux choisis dans ses écuries? Mais il n’était plus possible de fermer les yeux à la lumière, tous ces gages de sympathie n’avaient été que des pièges. Et il lui convenait maintenant que la cour de Madrid comprît enfin ses desseins, car elle ne pouvait plus rien pour les déjouer. Il lui convenait qu’elle prît l’alarme, qu’elle lui épargnât la peine de jeter le masque pour frapper le dernier coup.
A l’intimidation produite par la conduite de ses troupes, il ajoute les menaces d’un langage plein d’équivoques et dont l’obscurité affectée trahit pourtant une sourde irritation. Le pauvre roi, à la suite de la lettre dans laquelle Napoléon avait montré si peu d’empressement à unir une princesse impériale à un fils déshonoré , s’était abstenu de revenir sur cette proposition. Napoléon semblait aujourd’hui lui faire un crime de ce silence : « Yotre Majesté, lui écrivait-il le 25 février 1808, m’a demandé la main d’une prin-* cesse française pour le prince des Asturies. J’ai répondu, le 10 janvier, que j’y consentais . Yotre Majesté
ne me parle plus de ce mariage. Tout cela laisse dans l’obscur bien des objets importants pour l’intérêt de mes peuples. J’attends de son amitié d'être éclairci de tous mes doutes . » En même temps qu’il cherchait au roi cette incroyable querelle, il jouait au souverain offensé; il chassait de Paris Izquierdo, le négociateur du traité de Fontainebleau, non sans lui avoir fait suggérer, par Duroc et Talleyrand, un nouveau projet de traité, véritable épouvantail diplomatique qui imposait à l’Espagne la cession des provinces de l’Èbre en échange du Portugal et de la main d’une princesse française. Ce projet, qui ne fut pas pris au sérieux un seul instant, n’avait d’autre but que de porter au paroxysme le trouble et les perplexités de la cour de Madrid. Il y réussit à merveille, car Izquierdo, qui, depuis deux mois, avait essuyé mille avanies et qui avait vu de près les préparatifs dirigés contre son pays, ne pouvait porter à Madrid que l’effroi et le désespoir dont son cœur était plein. Au moment même de son arrivée, ses avis furent confirmés par un acte qui annonçait que toutes ces mesures préliminaires allaient enfin recevoir leur complément et qu’on se préparait à passer du projet à l’exécution : cet acte était la nomination de Murat au commandement en chef de l’armée d’Espagne.
Murat partait avec des instructions presque exclusivement militaires. Napoléon lui recommandait de maintenir son armée dans le plus grand ordre, d’assurer soigneusement ses communications, de faire occuper tous les postes importants qu’il laissait sur ses derrières; mais il ne lui disait rien du but de l’expédition et se réservait de lui faire connaître ses
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intentions ultérieures au jour le jour. Murat devait éviter jusqu’à nouvel ordre toute communication avec la cour d’Espagne, et ne répondre à ses questions que par le silence. A cela se bornaient ses instructions, mais Napoléon , qui avait besoin en Espagne d’un lieutenant dont le zèle fût stimulé par des passions un peu plus entreprenantes que le pur dévouement, sans prendre vis-à-vis de Murat aucun engagement formel, avait tout fait pour que son crédule beaufrère fût persuadé que l’Empereur pensait à lui pour le trône d’Espagne. Cette persuasion avait été encouragée par des demi-mots, des insinuations à double entente que Napoléon se réservait d’expliquer plus tard d’une manière très-inattendue. S’il ne les avait pas confiés à Murat, il avait eu soin de les laisser tomber devant des confidents qu’il savait incapables de garder un secret : « Le temps peut venir, écrivait-il à Jérôme, le 30 janvier, en lui faisant espérer le grand-duché de Berg, où Murat sera placé ailleurs . » Où pouvait être situé cet ailleurs? Évidemment ce ne pouvait être qu’en Espagne. Murat le crut comme tout l’entourage intime de l’Empereur, et s’il déploya, pendant sa courte lieutenance, une profondeur d’astuce et une audace sans scrupules qui semblent peu compatibles avec les facultés de son âme vaniteuse et légère, on ne peut l’attribuer qu’à la surexcitation d’une ambition qui croyait travailler pour ellemême. Murat devait être trompé et mystifié dans cette affaire aussi complètement que l’ambassadeur Beauharnais, dont il se ma quait si agréablement avec ses familiers.
Murat entra en Espagne le 1er mars; il porta son
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quartier général à Burgos. De là il poussait lentement son armée sur Madrid par un mouvement concentrique. Dupont s’avançait par Yalladolid, Moncey par Aranda, de façon à arriver le premier sur la crête des montagnes du Guadarrama qui dominent Madrid. Une fois que Moncey aurait débouché au delà de Somo-SierraT Dupont devait s’avancer, avec le plus gros de ses forces, jusqu’à Ségovie, ou même jusqu’à Saint-Ildefonse, afin de se trouver en mesure de le soutenir1. Junot avait ordre d’appuyer ce mouvement en se portant sur Elvas et sur Badajoz, où il devait tenir en échec le corps de Solano. En même temps Beauharnais était chargé de notifier au gouvernement espagnol la prochaine arrivée à Madrid de deux divisions françaises se rendant à Cadix. Il devait répandre le bruit que Napoléon lui-même ne tarderait pas à traverser la même ville pour assiéger Gibraltar et se rendre en Afrique. On lui recommandait, enfin, de rassurer à la fois les partisans du prince de la Paix et ceux du prince des Asturies, et si l’un et l’autre voulaient venir à Burgos pour y voir l’Empereur à son passage, de les y encourager2.
Par ses lettres du 14 et du 16 mars, Napoléon donna à Murat l’ordre formel non plus seulement d’approcher de Madrid, mais d’y entrer. Il devait toutefois éviter avec un soin extrême de commettre aucun acte d’hostilité et continuer à prodiguer les assurances pacifique^. « Continuez à tenir de bons propos, lui écrivait Napoléon le 16. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le