Napoléon au prince Eugène, 10 janvier
't. A Champagny, L2 janvier.
238 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
« L'intention de l'Empereur est d'accoutumer par ces démarches le peuple de Rome et les troupes françaises à vivre ensemble, afin que si la cour de Rome continue à se montrer aussi insensée qu'elle l'est, elle ait insensiblement cessé d'exister comme jouissance temporelle sans quon s’en soit aperçu . » Ce procédé ingénieux était celui même que Napoléon employait en Espagne. Miollis devait alléguer tantôt la nécessité de marcher sur Naples, tantôt celle de protéger les derrières de l'armée napolitaine, ce qui était contradictoire, de même que les généraux qui entraient chaque jour en Espagne devaient alléguer tour à tour l’ordre de marcher sur Cadix contre un débarquement anglais, ou celui de couvrir les derrières de l’armée de Portugal. Grâce à ces stratagèmes, tous les préliminaires s’accomplissaient avec une étonnante facilité, mais il fallait beaucoup compter sur la stupidité humaine pour croire que ces deux entreprises s'achèveraient sans qu'on s’en aperçût! Il était en outre souverainement hasardeux et impolitique de vouloir les mener de front, de frapper le souverain pontife au moment où l’on s'attaquait à un peuple qui poussait jusqu’au fanatisme son attachement à l’Église catholique, de compliquer une guerre nationale d’une guerre de religion, d'ajouter à la puissance du sentiment patriotique la force terrible des passions religieuses. L'esprit qui n'a pas su voir ce danger, ou qui, l'ayant découvert, n’a pas su ajourner une mesquine satisfaction de vengeance, un tel esprit n'a jamais possédé le vrai génie politique.
Napoléon était alors si loin de soupçonner la gra-
NAPOLÉON EN ITALIE
vité de ces deux entreprises qui devaient être l’écueil de sa fortune, qu’il semblait impatient de se créer d’autres querelles comme si son activité eût manqué d’aliment. La persévérance de la Russie à réclamer l’exécution des promesses de Tilsit relativement aux principautés l’avait indisposé à tel point, qu’il était presque décidé à recommencer la guerre contre cette puissance. Dans ce moment même, c’est-à-dire le 12 janvier 1808, il chargeait Ghampagny de poser à Sébastiani la question suivante : « Si les Russes voulaient conserver la Valachie et la Moldavie, la Porte est-elle dans l’intention de faire cause commune avec la France dans la guerre? quels sont ses moyens de guerre ? » Son décret de Milan l’avait d’autre part mis en très-mauvais termes avec les États-Unis. Il avait fait saisir ceux de leurs bâtiments qui s’étaient soumis à la visite britannique, et pour éviter une rupture, il était obligé de déclarer que ces bâtiments étaient mis sous un séquestre provisoire au lieu d’être considérés comme étant de bonne prise. Enfin il poursuivait les préparatifs de cette grande expédition de Sicile à laquelle il attachait une importance capitale; il déclarait l’île de Sardaigne en état de blocus comme complice de l’Angleterre, il méditait une expédition pour ravitailler Gorfou, une autre pour punir le dey d’Alger, une troisième pour la Martinique et le Sénégal. Il entassait en quelques mois plus de plans et de projets qu’il n’eût pu en réaliser dans le cours d’un long règne.