I. Napoléon à Murat, 23 mars
La crise prévue avait bien commencé, en effet, pendant ces deux jours, mais elle avait fini tout autrement qu’on ne l’espérait.
Mais si Murat n’avait pas d’instruction spéciale en vue d’une complication qui surgissait en dehors de toute prévision, il avait des instructions générales qui lui dictaient clairement la détermination qu il devait prendre, et son ambition exaltée h un point extraordinaire par les fausses espérances qu’on lui avait laissé concevoir, la lui indiquait plus sûrement encore. « Rassurez tout le monde, lui disait Napoléon dans toutes ses lettres, tenez la balance égale entre tous les partis ; je veux rester l’ami de l’Espagne, mais être en état de surmonter la résistance par la force ; dites aux Espagnols que j’arrive, que j’ai les meilleures intentions pour leur pays ; envoyez-moi les princes à Burgos et à Bayonne si vous en apercevez la possibilité h » Que la fuite delà cour s’accomplît ou non, ces diverses recommandations trahissaient 1 arrière-pensée évidente de se présenter à la nation espagnole en arbitre souverain entre les deux partis qui la divisaient. L’équilibre se trouvant violemment rompu
au profit d’un de ces deux partis, Murat était essentiellement dans l’esprit de ses instructions en cheichant à le rétablir au profit de 1 autre, sans rien préjuger d’ailleurs du fond môme du débat. Mais il s y prit avec une finesse et un machiavélisme que l’ambition seule pouvait suggérer à son esprit qui ne brillait pas en général par une grande force de calcul.
Il était aux portes de Madrid lorsqu’il reçut de la
• Lettres de Napoléon à Murat, du 8 au 16 mars 180b.
LA RÉVOLUTION D’aRANJUEZ.
reine d Êtrurie, qu’il avait connue en Italie et qui s’était réfugiée auprès de ses parents après avoir été chassée de son royaume par Napoléon, un message dans lequel on implorait sa pitié en faveur des sou— veiains détrônés et du prince de la Paix. La reine, après avoir rappelé à Murat les liens d’amitié qui Punissaient à Godoy, le suppliait instamment d’étendre sur lui sa puissante protection et de venir voir le roi ô àranjuez, Murat n y alla pas, mais il y envoya son aide de camp Monthion. Cet officier vit les souverains déchus, il fut témoin de leur douleur, de leur effroi^ de leurs angoisses au sujet de Godoy, de leurs implacables rancunes contre le fils qu’ils accusaient de tous leurs maux. Monthion rapporta à Murat une lettre de la reine d’Espagne remplie des plus humbles supplications : il était avec l’Empereur leur seul espoir de salut. Elle faisait appel à son amitié, à ses sentiments d humanité. Le prince de la Paix n’avait été si cruellement persécuté qu’en raison de son attachement pour la France et l’Empereur. Elle ne demandait qu’à aller finir paisiblement ses jours dans un pays qui convînt à la santé du roi ainsi qu’à la sienne, avec le roi et avec leur unique ami qui était aussi celui de Murat (22 mars).
Il est singulier que dans les lettres notoirement falsifiées que Napoléon fit publier beaucoup plus tard au Moniteur sous le nom de la reine d’Espagne, on ait laissé subsister une quantité de passages où est exprimé avec la même naïveté ce désir de vivre dans la retraite si peu compatible avec les regrets ambitieux qu’on lui prêtait : a Que le grand-duc, disaitelle dans une autre de ces lettres, obtienne de l’Em-
pereur qu’on donne au roi mon mari, à moi, au prince de la Paix, de quoi vivre ensemble tous trois, dans un endroit bon pour nos santés, sans commandement ni intrigues1. » Ce n’étaient certainement pas là les sentiments d’une reine qui aspirait à remonter sur le trône. Mais il convenait à la politique de Murat comme à celle de Napoléon qu’elle parût ressentir des regrets qu’elle n’éprouvait pas ; et il n’était d’ailleurs pas difficile de l’amener à les feindre en lui rendant l’espoir de se venger.
En recevant ces informations de son aide de camp, Murat conçut aussitôt l’idée d’utiliser la toute-puissance que lui donnait ce rôle de protecteur, pour obtenir du roi une protestation contre son abdication. Si sa renonciation au trône ne lui avait pas été arrachée par la violence, elle avait été du moins dictée par la crainte, et n’avait été accompagnée d’aucune des formalités usitées en pareil cas. Monthion retourna donc à Aranjuez dans la journée du 23 mars. Il en rapporta une pièce anti-datée du 21, dans laquelle le roi déclarait n’avoir abdiqué la couronne *< qu’afin d’éviter de plus grands malheurs et d’empêcher l’effusion du sang de ses sujets, ce qui rendait ledit acte nul et de nul effet. » Armé de cette pièce qu’il voulait garder secrète jusqu’à ce que Napoléon eût décidé l’usage qu’il lui convenait d’en faire, résolu d’autre part à ne pas reconnaître Ferdinand tant qu’il n’en aurait pas reçu l’ordre, Murat, on le voit, n’engageait personne; il laissait les choses entières, réservait très-adroitement la liberté d’action de l’Em-
1. Les lettres de la reine d’Espagne furent publiées dans le Itoni-
ur du 5 février 1810.
pereur. Il n’avait fait en quelque sorte que prendre une mesure conservatrice de la position qu’on lui avait prescrite, il l’avait même rendue incomparablement meilleure au point de vue de l’arbitrage projeté, puisque par suite de cette protestation il n’y avait plus en Espagne, au lieu d’un roi, que deux prétendants à la couronne, s’appuyant l’un et l’autre sur des titres contestables.
Au milieu des passions ardentes qui agitaient le peuple espagnol il y avait peu de place pour la prévoyance ou la réflexion. Aussi l’entrée de Murat à Madrid, qui eut lieu dans la journée du 23 mars, futelle considérée généralement comme une force de plus pour le nouveau règne. Il avait fait répandre une proclamation dans laquelle il dénonçait à l’indignation publique ceux qui cherchaient à exciter une injuste et ridicule défiance contre l’armée française. La grande majorité le crut sur parole. Personne n’ignorait que Beauharnais était depuis longtemps le conseiller et le partisan décidé du prince des Asturies ; l’Empereur était donc pour le prince, il était impatient de le marier à une de ses nièces, et les troupes françaises ne pouvaient que consolider le trône de Ferdinand. Le public n’y regardait pas de plus près, et nos soldats furent reçus à bras ouverts par les habitants de Madrid. Ils assistèrent le lendemain à l’entrée de Ferdinand dans sa capitale. Cette réception donna lieu à de telles convulsions de joie et d’amour qu’on est étonné que Murat, si léger qu’il fût, n’ait pas été frappé comme d’autres observateurs de l’énergie sauvage qui se manifestait dans les transports du peuple.
258 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
Les correspondances entre Paris et Madrid exigeaient alors six ou sept jours au minimum. Napoléon ne reçut donc que le 27 mars la lettre où Murat lui annonçait les événements qui s’étaient accomplis du 18 au 20 mars, c’est-à-dire la révolution d’Aranjuez, la chute de Godoy, l’abdication du roi. Quant à la protestation, il ne la connut que le 30 mars, car Murat ne l’eut dans les mains que le 23 et selon toute probabilité ne l’envoya que le 24. Mais avant d’avoir connaissance de cet acte si important pour lui. Napoléon, sous le coup du premier mouvemént, traçait à Murat une ligne de conduite dont le sens était l’approbation anticipée de tout ce qu’il avait fait : « Je reçois votre lettre du 20 mars, lui écrivait-il le 27..., Vous devez empêcher qu’il ne soit fait aucun mal ni au roi, ni à la reine, ni au prince de la Paix — Jusqu’à ce que le nouveau roi soit reconnu par moi , vous devez faire comme si V ancien roi régnait toujours ; vous devez attendre pour cela mes ordres. » On ne pouvait définir plus nettement le sens général de la politique que Murat venait de suivre sous la dictée de son ambition autant que de ses instructions antérieures. Quant à l’intention qui inspirait Napoléon dans cette attitude de haute impartialité qu’il voulait prendre entré les deux rois, elle ressort avec toute la clarté désirable de la lettre suivante qu’il adressait le même jour, 27 mars, à son frère Louis, roi de Flollande :
« J’ai résolu de mettre un prince français sur le
trône d’Espagne. Le climat de la Hollande ne vous convient pas. D’ailleurs, la Hollande ne saurait sortir
de ses ruines Répondez-moi catégoriquement. Si
je vous nomme roi d’Espagne, l’agréez-vous, puis-je
la révolution d’aranjuez. 259
compter sur vous?... Ne mettez personne dans votre confidence et ne parlez à qui que ce soit de l’objet de cette lettre, car il faut qu’une chose soit faite pour qu’on avoue y avoir pensé. »
Ainsi la résolution de Napoléon de détrôner les Bourbons d’Espagne pour leur substituer un prince de sa propre dynastie, résolution annoncée jusque-là par mille indices des plus clairs, est constatée matériellement, à la date du 27 mars, par un document d’une authenticité irrécusable. A ce moment, Napoléon ne sait encore rien de la protestation de Charles IV, c est le 30 mars seulement qu’elle lui parvient avec une dépêche de Murat, et le seul sentiment qu elle lui inspire, c’est une approbation plus complète et plus explicite que jamais pour la conduite du grand-duc de Berg : a Je reçois vos lettres, lui écritil, avec celles du roi cV Espagne.,.. Vous avez bien fait de ne pas reconnaître le prince des Asturies. Vous devez faire placer le roi Charles IV à l’Escurial, le traiter avec le plus grand respect, déclarer qu’il commande toujours en Espagne, jusqu’à ce que j’aie reconnu la révolution. Je suppose que le prince de la Paix viendra par Bayonne . » Ces derniers mots, rapprochés des instructions qui prescrivaient à Murat d’envoyer les princes à Burgos, et d’un passage d’une lettre du même jour adressée à Bessières, démontrent que Napoléon, sans ordonner précisément à son lieutenant de lui envoyer Godoy, le roi et la reine en employant la force, lui insinuait en toute occasion de prendre sur lui cette initiative hardie. En lui laissant voir qu’il la prévoyait, il lui donnait à supposer que la mesure allait de soi : « Protégez le prince de la Paix,
HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
écrivait-il à Bessières, il n'est envoyé en France que pour le sauver. Accueillez avec les plus grands égards le roi Charles IV et la reine si le grand-duc de Berg les dirigeait de votre côté. »
A la date du 27 mars, Napoléon a donc non-seulement ordonné et approuvé tout ce que Murat a fait jusque-là en Espagne, mais il est allé beaucoup au delà, puisqu’il lui a déjà suggéré ce qui ne devait s’accomplir que plus tard et a disposé de la couronne en l’offrant à son frère Louis. Il importe d’avoir toutes ces circonstances présentes à l’esprit si l’on veut juger avec impartialité un des faux les plus audacieux et jusqu’ici le plus universellement acceptés qu’on puisse citer dans le triste répertoire des supercheries historiques. La pièce à laquelle je fais allusion est une lettre très-connue de Napoléon à Murat en date du 29 mars 1808. Cette lettre a été publiée pour la première fois, par Las Cases, dans le Mémorial de Sainte- Hélène; elle a été reproduite par Montholon, qui affirme, comme Las Cases lui-même, en avoir reçu communication de Napoléon en personne. Elle porte à un si haut degré l’empreinte du style et des idées de l’Empereur, qu’elle a trompé tous les historiens, même ceux qui n’ont pu s’empêcher d’observer à quel point elle est en contradiction avec tout ce que Napoléon a écrit avant et après cette lettre. Venus les derniers et avec les plus sûrs moyens d’investigation, les éditeurs de sa Correspondance , tout en constatant qu’il leur a été impossible’ de retrouver soit l’original, soit la minute, soit même une copie authentique de ce document, n’ont pas hésité à le classer à sa date parmi les lettres de l’Empereur,
sans se soucier autrement des intérêts de la vérité historique et des méprises auxquelles ils exposent la bonne foi de leurs lecteurs.
Cette lettre, écrite dans l'intention évidente de rejetei sur Murat la responsabilité des événements d Espagne, n est autre chose qu'une longue remontrance dans laquelle Napoléon prophétise à son beaufrère, avec une prévoyance qu'un historien n'hésite pas à nommer surnaturelle , toutes les difficultés qui vont surgir autour de lui. Il s’y plaint avec amertume d'être entraîné et compromis par la précipitation étourdie de Murat : « Il craint que Murat ne se trompe et ne le trompe lui-même sur la situation de 1 Espagne. Murat ne doit pas croire qu'il attaque une nation désarmée; les Espagnols sont un peuple neuf , énergique, qui a tout le courage et l'enthousiasme des hommes qüe n'ont point usés les passions politiques. L’aristocratie et le clergé sont les maîtres de l’Espagne. Ils feront des levées en masse qui éterniseront la guerre. ... L’Espagne a cent mille hommes sous les armes; divisés sur plusieurs points , ils serviront de noyau au soulèvement total de la monarchie.... Il peut faire beaucoup de bien à l'Espagne, mais quels sont les meilleurs moyens à prendre? Ira-t-il à Madrid? Exercera-t-il l’acte d’un grand protectorat en prononçant entre le père et le fils?... Il ne faut rien précipiter, il convient de prendre conseil des événements.... Il le désapprouve d’être entré si précipitamment à Madrid, il fallait s’en tenir à dix lieues. Murat aura soin de ne l'engager à une entrevue avec Ferdinand, que s'il juge la situation des choses telle que Napoléon doive le reconnaître comme roi d' Espagne. Il fera en sorte que
les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que Napoléon prendra, ce ne sera pas difficile, il n’en sait ■rien lui-même . » Vient ensuite l’exposé des plans que l’Empereur médite pour la régénération de l’Espagne et le perfectionnement de ses institutions. 11 y joint de nouvelles recommandations sur les ménagements que Murat doit avoir pour tous les habitants, et particulièrement pour la noblesse et le clergé ; il spécifie les promesses qu’on doit leur faire. La lettre se termine par quelques instructions militaires que nous examinerons avec les autres.
Ce qui frappe à première vue dans cette communication démesurément longue et verbeuse, c’est d’abord l’extrême différence de ton et de langage qui la distingue de toutes les lettres que Napoléon adresse à Murat avant et après le 29 mars. On y reconnaît la même main et le même esprit à n’en pouvoir douter; mise en regard des autres, elle produit néanmoins une dissonance des plus sensibles. Elle n’a ni leur concision, ni leur sobriété toute pratique, ni leur allure rapide et directe, on. y sent la composition littéraire. Elle touche à tous les sujets avec une généralité pompeuse et solennelle qui rappelle ces tirades qu’on adresse à un confident de tragédie. Autant Napoléon, dans sa correspondance avec Murat, est bref, précis, rigoureux, impératif, autant il est ici vague, prolixe et délayé. Au lieu de le brutaliser selon son habitude lorsqu’il a à se plaindre de lui, il le désapprouve en termes pleins d’une modération magnanime. Au lieu de s’adresser à lui à la seconde personne, comme dans toutes ses lettres de cette époque sans aucune exception , il lui donne de V Altesse lmpé -
la révolution d’aranjuez. 263
riale, singularité d’autant plus remarquable que, même pendant les premières années où Murat fut roi, il lui refusa son titre de Majesté. Au lieu de lui dire nettement ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas, il lui fait un cours complet de politique sur le passé et l’avenir de l’Espagne; il lui donne des conseils dont il n a lui-meme jamais tenu aucun compte; enfin, il lui déroule, avec un sang-froid parfait, une série de prédictions dont la moindre, n’eût-elle fait que traverser son esprit, eût suffi pour lui faire modifier ses plans du tout au tout.
Mais ces disparates générales, quelque apparentes qu elles soient pour un œil exercé, ne sont rien auprès des contradictions de détail que présente ce document lorsqu’on le rapproche des ordres et des instructions si explicites que Napoléon écrit à la même époque et au même personnage. Qu’il ait caché à Murat l’offre qu’il venait de faire au roi Louis en affectant une indécision qui n’était plus dans son esprit, on ne saurait s’en étonner. Qu’il lui parle des Espagnols comme d’un peuple neuf et énergique, de l’aristocratie et du clergé comme des deux classes toutes-puissantes en Espagne, alors que tout dans sa conduite prouve qu’il ne croyait ni à cette énergie ni à cette toute-puissance, alors qu’il lui reprochait « d’attacher trop d’importance à l’opinion de la ville de Madrid et aux fantaisies de /a populace1, » on peut encore l’admettre, car les actes d’un homme ne sont pas toujours d’accord avec ses pensées. Mais comment expliquer les incroyables démentis qu;il s’y donne à