‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 63 sur 124 · Napoléon à Murat, 9 avril. · texte numérisé non relu

Napoléon à Murat, 9 avril.

lui-même, à moins de supposer qu’il a été momentanément frappé d’aliénation mentale? « Je n’ approuve pas , écrit-il dans cette prétendue lettre du 29 mars, le parti qua pris Votre Altesse Impériale de s’emparer aussi précipitamment de Madrid ; il fallait tenir l’armée à dix lieues de Madrid. » Or cet ordre d’entrer à Madrid, Napoléon l’a donné à Murat dès le 9 mars, et depuis ce jour il l’a sans cesse renouvelé. Ce n’est pas tout, dès le 9 mars il lui a ordonné d’y entrer, même de vive force si cela est nécessaire, tant il est loin de ces craintes que lui prête la lettre apocryphe : si la guerre s’ allumait tout serait perdu. Il préférait l’emploi des moyens pacifiques, mais sans reculer le moins du monde devant celui de la force : « S’il arrivait, lui écrit-il, que les Espagnols fussent en situation de se défendre à Madrid, le général Dupont doit se diriger par Saint-Ildefonse, se réunir à vous, et marcher sur Madrid pour donner ensemble , si cela est nécessaire. » Le 14 mars, il lui envoie les instructions militaires les plus précises pour ne rien laisser à l’imprévu, et il ajoute : « Ce qui est surtout utile, c’est d’arriver à Madrid sans hostilités, d’y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus nombreux, etc. » Le 16 mars, il insiste de nouveau : « Le principal est d'arriver à Madrid, d’y reposer vos troupes, d’y refaire vos vivres. » Le 19 mars, il est plus pressant encore : « Je suppose que vous recevrez celte lettre à Madrid où j’ai fort à cœur d' apprendre que mes troupes sont entrées paisiblement. »

Napoléon a tellement tout réglé et disposé par luimême dans cette marche de Murat vers Madrid qu’il connaît longtemps à l’avance et le nombre des étapes

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et le jour précis où se fera l’entrée. Dès le 9 mars, il charge Ghampagny de prévenir Beauharnais « que, le 22 ou 23 mars, une armée française de cinquante mille hommes entrera à Madrid, » et, le 23 mars, le jour où nos troupes se présentent aux portes de Madrid, il écrit à Murat : « Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez demain à Madrid. » A partir de ce moment, il ne lui parle plus de cette entrée dans la capitale espagnole que comme d’un fait accompli. Il fait plus; dans la crainte que Murat n’y ait pas assez de troupes pour réprimer une insurrection, il ordonne à Bessières de se porter également sur Madrid à marche forcée avec la garde impériale (26 mars). Et l’on veut que le même homme, écrivant à Murat le 29 mars, à Murat qu’il sait détenteur d’ordres si positifs et si pressants, lui parle de l’entrée à Madrid comme d’un fait accompli contre sa volonté? Et c’est à un calculateur comme Napoléon qu’on ose prêter une pareille aberration?

Les reproches qu’il est censé adresser à Murat sur d’autres points ne sont pas moins inexplicables : « La marche que vous prescrivez au général Dupont, ditil encore, est trop rapide . » Or, cette marche , c’est lui qui l’a réglée minutieusement dans ses instructions du 14 mars et des jours suivants par lesquelles il l’a autorisé à amener à Madrid la majeure partie du corps de Dupont;- et ses intentions à cet égard sont tellement arrêtées, que, le 2 7 mars, il y revient dans les termes les plus formels : « Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà mandé, de réunir les corps de Moncey et de Dupont à Madrid. » En ce qui concerne la conduite à tenir envers les auxiliaires de So-

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lano, la contradiction, sans être aussi flagrante, n’est pas moins réelle entre les ordres fictifs et les véritables instructions : « Laissez Solano dépasser Badajoz, dit Je document supposé.... Tenez-vous toujours à distance des corps espagnols ; si la guerre s’allumait tout serait perdu. » Ces derniers mots indiquent suffisamment l’esprit qui a dicté cette recommandation posthume; on voulait se faire honneur après coup d’une prévoyance qu’on n’avait pas eue. Depuis longtemps, Junot avait l’ordre d’empêcher à tout prix Solano de marcher soit sur Cadix, soit sur Madrid, comme le général Merle avait celui de contenir à Burgos le corps espagnol qui occupait la Galice, et le premier devoir de Murat était de les appuyer l’un et l’autre. En ce qui concerne l’entrevue projetée de Napoléon avec Ferdinand, c’est la môme impossibilité de concilier la lettre supposée avec toutes celles qui la précèdent ou la suivent. Enfin, une dernière fin de non-recevoir contre l’authenticité de ce document résulte de la lettre que Napoléon adresse à Murat le 9 avril et dans laquelle il lui dit : « Je vois, par votre lettre du 3 avril, que vous avez reçu ma lettre du 27 mars. Celle du 30 et Savary, qui doit vous être arrivé, vous auront fait connaître encore mieux mes intentions. » De celle du 29, si importante, si longue, si développée, pas un mot. A supposer qu’il ait pu se donner à lui-même un pareil démenti , est-il admissible qu’il ne fasse pas la moindre allusion à une dépêche qui devait bouleverser tous les plans de Murat? Est-il admissible que non-seulement il la passe absolument sous silence, mais qu’il continue à donner à son lieutenant des instructions de tous points contrai-

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res à celles qui étaient contenues dans cette dépêche?

Que des contradictions si frappantes aient échappé aux historiens qui n’ont pas pu connaître la Correspondance de Napoléon, et qu’ils aient vu dans la trop fameuse lettre du 29 mars un magnifique trait de génie neutralisé par 1 imprudence et l’ambition de Murat, c est là une erreur bien concevable ; mais qu’on nous la donne comme authentique après avoir eu toutes les pièces du procès sous les yeux, c’est là ce qu’on ne doit pas permettre si le bon sens et le discernement ont quelque droit de prévaloir sur la crédulité et l’engouement. Un admirateur passionné de la mémoire de Napoléon, notre devancier dans cette histoire, frappé comme nous des contradictions insolubles que cette lettre du 29 mars offre avec tout ce qui la précède et tout ce qui la suit, en a relevé un certain nombre avec une visible perplexité dans une dissertation des plus ingénieuses b II nous y fait assister, non sans éloquence, au curieux combat que la critique et l’idolâtrie se livrent dans son esprit, puis, au moment de conclure, ne pouvant ni croire que Murat ait jamais reçu une missive aussi extraordinaire, ni admettre que Napoléon ait pu mentir en affirmant qu’il l’avait écrite, il se tire d’affaire par un subtil détour qui lui paraît tout concilier, en disant que la dépêche a été, en effet, écrite, mais qu’elle n’a pas été envoyée. Elle n’est à ses yeux « qu’une inconséquence pleine de génie » et conçue dans un moment où Napoléon « put paraître éclairé par une lumière

'. Thicrs, Hist. du Consulat et de l'Empire , tome VIIJ. Appendice.

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surnaturelle. » Explication qui n’explique rien, car l’invraisemblable, l’impossible, ce n’est pas qu’une telle lettre ait été envoyée, c’est qu’elle ait pu être écrite, c’est qu’un homme, jouissant de ses facultés, ait pu, dans des affaires aussi graves et lorsqu’il s’agissait de son confident le plus intime, non-seulement contredire, mais nier des ordres clairs, positifs, réitérés qu’il venait de dicter ou d’écrire de sa main pendant vingt jours de suite. Voilà le mystère, voilà l’énigme. Et même en admettant l’inconséquence et le repentir, ce thème n’est pas plus soutenable, car, dans ce cas, la pièce apocryphe aurait le caractère d’un de ces mille contre-ordres qu’on rencontre dans la correspondance de Napoléon, tandis qu’elle ne contient pas un mot qui constate un de ces changements de tactique qui lui étaient si familiers. Elle suppose des instructions antérieures dans le même sens, elle se rattache à un système suivi, elle implique tout un ensemble de prévisions et de tempéraments politiques dont il n’y a pas trace dans les autres documents; elle n’a, en un mot, un sens, un but, une raison d’être que si on la considère comme une falsification destinée à tromper l’histoire. Le falsificateur n’a pu être et n’a été que Napoléon lui-même. Mais, se récrie l’auteur que j’ai mentionné plus haut, « il avait trop d’orgueil pour agir ainsi! » Étrange aveuglement après toutes les falsifications que cet auteur a été contraint d’enregistrer lui-même ! Napoléon avait-il trop d’orgueil lorsque, pendant les quatorze ans de son règne, il falsifiait jour par jour au Moniteur toutes les pièces diplomatiques, les nouvelles extérieures, les débats des Chambres et jusqu’aux rapports admi-

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nislratifs? Avait-il trop cTorgueil lorsque plus tard, à Sainte-Hélène, il rédigeait ces six gros volumes de mémoires dont chaque ligne est un mensonge? Avaitil trop d’orgueil lorsque, recevant des visiteurs qu’il savait avides de recueillir chacune de ses paroles, il faisait d’eux les propagateurs jurés de ses faux témoignages? Quelle vraisemblance qu’une âme si grande, si loyale, si véridique, ait pu s’abaisser jusqu’à fabriquer une fiction de plus? Que Napoléon ait effrontément menti à ses contemporains chaque jour et chaque heure de son règne, on est bien forcé d’en convenir; mais, à moins d’être un détracteur systématique de sa gloire, comment supposer qu’il ait pu même concevoir l’idée de mentir k la postérité?

Je ne daigne pas m’excuser auprès de ceux qui ne verraient qu’une inutile digression dans l’examen minutieux auquel je viens de soumettre un des faux historiques les mieux caractérisés qui aient obtenu crédit depuis l’imposture des fausses décrétales. Puisqu’on a pu écrire tant de volumes sur une seule bataille, je puis bien à mon tour consacrer quelques pages à cette victoire moins glorieuse remportée sur la vérité et la justice. Parmi les actes justement flétris qu’on a imputés à Napoléon, il en est que j’ai démontrés vrais par des preuves certaines, d’autres que j’ai trouvés douteux, d’autres enfin dont je n’ai pas hésité à décharger sa mémoire. Ici encore je dirai toute ma pensée sans me préoccuper de ce qu’elle peut avoir de choquant pour des esprits si longtemps nourris de complaisantes fictions, car c’est à eux de savoir accepter la vérité, et non à la vérité de s’accommoder à leur faible tempérament. J’ai déjà dé-

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claré que la lettre du 29 mars est un faux, j’affirme hautement que le faussaire n’est autre que Napoléon. Si, comme il n’y a guère lieu d’en douter, ce jugement est confirmé par l’arrêt définitif de l’avenir, on devra reconnaître que, dans cette ténébreuse affaire d’Espagne, il y a quelque chose de plus honteux encore que tous les pièges qui y furent mis en oeuvre, c’est ce trait de fourberie à la Scapin par lequel Napoléon a en partie réussi, pendant un demi-siècle, à rejeter sur ce pauvre étourneau de Murat, qui n’était ici que son instrument et sa dupe, la responsabilité de l’initiative et de l’événement décisif.

Bien éloigné de cette politique de temporisation et d’atermoiements qu’il lui a plu de s’attribuer plus tard, Napoléon avait enfin jugé que le moment d’agir était venu. Deux circonstances l’indiquent clairement: l’une est son départ pour Bordeaux, où il arrive le 4 avril; l’autre est l’envoi à Madrid de Savary, son homme de confiance et d’exécution. Les instructions données par Napoléon à Savary ayant été, selon toute probabilité, purement verbales, il est difficile d’en connaître la teneur dans toute son étendue. Les actes de Savary disentassez ce qu’elles ont pu être. Sa mission consistait à attirer Ferdinand à Bayonne. Quant à ce qu’il en raconte dans ses Mémoires , ce n’est autre chose qu’un thème très-visiblement calqué sur le document apocryphe que je viens de discuter. Il le développe dans une amplification des plus solennelles qu’il prête à Napoléon et dont l’invraisemblance est poussée jusqu’au grotesque. Et tout ce qu’il dit du reste de son rôle n’est qu’un tissu de fables grossières, débitées avec la placidité et la bonhomie de

Tâme la plus ingénue. Pour donner une idée de la sincérité de ce lion apôtre, il me suffira de dire que Savary n hésite pas à imputer à Murat seul le voyage de Ferdinand à Bayonne. Quant à lui, Savary, s’il a accompagné le jeune roi dans ce fatal voyag'e, c’est uniquement pour « profiter de ses relais; » c’est ce hasard seul qui a fait que « sa voiture s’est trouvée dans le convoi de celles du roi; » en un mot, il est aussi étranger à toute cette aventure qu’à celle du duc d’Enghien. Il déclare, en outre, avec l’autorité d’un témoin oculaire, que Napoléon n’a conçu l’idée de détrôner les Bourbons d’Espagne qu’après avoir jugé par lui-même, à Bayonne, toute l’incapacité de Fei dinand, et après y avoir été en quelque sorte contraint par l’insurrection qui éclata à Madrid à la suite de l’entrée du roi en France.

Il y aurait de la puérilité à réfuter sérieusement de pareilles assertions. La Correspondance de Napoléon démontre jusqu’à l’évidence qu’avant comme après la mission de Savary, et particulièrement en ce qui concerne le voyage des deux rois à Bayonne, Murat ne fait que se conformer aux désirs plusieurs fois exprimés de Napoléon : « Je vous ai dit, lui écritil le 5 avril, de faire venir à l’Escurial l’ancien roi et de vous en rendre toutefois parfaitement le maître ; de

faire venir le prince de la Paix à Bayonne Quant au

nouveau roi, vous me mandez qu’il devait venir à Bayonne. Je pense que cela ne pourrait être qu'utile. »

A partir de la mission de Savary, Murat n’a plus que le second rôle et laisse à Savary la conduite de l’entreprise. Il se soumet docilement aux prescriptions d’un homme initié aux plus secrètes volontés de son

maître : « Il est à désirer, lui écrivait Napoléon le

9 avril 1808, que le prince des Asturies soit à Madrid, ou vienne à ma rencontre. Dans ce dernier cas, je 1 attendrai à Bayonne. Il serait fâcheux qu'il prît un troisième 'parti » (c'est-à-dire : il serait fâcheux qu’il pût s’échapper). « Savary connaît tous mes projets et a dû vous faire part de mes intentions. Quand on connaît le but où l’on doit marcher, avec un peu de réflexion les moyens viennent facilement. » Le lendemain ,

10 avril, en lui annonçant le départ de Reille « avec des instructions dans le sens de celles de Savary, » il ajoutait : « Lorsque le but que je me propose, et que vous aura fait connaître Savary , sera rempli, vous pourrez déclarer verbalement et dans toutes les conversations que mon intention est non-seulement de conserver l’intégrité des provinces et l’indépendance du pays, mais aussi les privilèges de toutes les classes, que j’ai le désir de voir l’Espagne heureuse, etc. Ceux qui veulent un gouvernement libéral et la régénération de l’Espagne les trouveront dans mon système.... Les grands qui voudront de la considération et des honneurs qu’ils n’avaient pas dans V administration passée , la retrouveront, etc. » Ici c’est déjà le futur souverain qui parle. Il apprend enfin , par des lettres de Murat, l’arrivée de Savary à Madrid, et

11 lui exprime sa satisfaction en termes qui témoignent de l’accord parfait qui régnait entre ces trois hommes : * J’ai vu avec plaisir l’arrivée de Savary. Mes instructions étaient absolument conformes à ce que vous vouliez entreprendre . » (12 avril.)

Au moment où Napoléon écrivait cette lettre, il y avait déjà deux jours que le roi Ferdinand VII, décidé

par les promeshes que Savary lui apportait au nom de son souverain, s était mis en route contre l’avis de ses conseilJeis les plus sages pour aller au-devant de Napoléon. 11 avait quitté Madrid le 10 avril, laissant 1 administi ation du royaume à une junte supérieure chargée de gouverner en son absence. Il serait difficile de s expliquer tant d’aveuglement si l’on ne savait à quelles folles extrémités de longues incertitudes peuvent pousser un esprit combattu à la fois par la crainte, 1 espérance et la passion de régner. La situation de Ferdinand était d’ailleurs telle que, même en soupçonnant, comme cela lui arrivait parfois, l’existence des trames dont il était entouré, il lui était trèsdifficile de prendre un parti exempt d’inconvénients et même de périls. En présence de l’accumulation croissante des troupes françaises à Madrid, on ne pouvait y séjourner plus longtemps sans se mettre à la discrétion de Murat. 11 était déjà le maître de la ville, il avait le ton et les allures d’un vainqueur. D autre part, s’enfuir pour chercher un refuge plus sûr, c était faire justement ce qu’on avait reproché comme un crime au roi Charles IV et ce qui avait amené sa chute. C’était, en outre, rompre ouvertement avec l’empereur Napoléon. S’il avait des intentions peu amicales, c’était lui offrir le seul prétexte qui lui permît de les réaliser, car ce que ni Ferdinand ni son précepteur Escoiquiz , bel esprit nourri de réminiscences classiques, ne pouvaient admettre, c’est qu’un grand homme, un héros parvenu à un tel degré de gloire et de puissance, consentît à s’avilir au point de voler une couronne en employant des moyens de coupe-jarrets. Non, ce guet-apens n’é-

tait pas, ne pouvait pas être entré dans son esprit; tout au plus rêvait-il quelque cession territoriale sur la rive gauche de l’Èbre en échange du Portugal , comme Izquierdo venait de l’affirmer tout récemment à la suite d’un nouveau voyage à Paris. On toucherait donc infailliblement son cœur en lui témoignant une confiance magnanime; cela s’était vu dans une foule de tragédies.

A la vérité, l’attitude de Murat n’était nullement rassurante. Non-seulement il refusait de reconnaître le nouveau souverain, mais, tout en le pressant d’accéder aux désirs de Napoléon, il lui montrait souvent une froideur méprisante comme s’il eût dédaigné de jouer plus longtemps le rôle de dissimulation qu’il avait accepté. Mais ne fallait-il pas plutôt s'en rapporter au loyal Beauharnais qui avait toujours parlé le même langage et conseillé à Ferdinand de se jeter dans les bras de Napoléon? L’ambassadeur ne devait-il pas être mieux informé que le général? Et si son témoignage ne suffisait pas, n’avait-on pas celui de l’honnête Savary qui, symptôme significatif, prodiguait à Ferdinand les titres de roi et de majesté que lui refusait Murat, qui déclarait, avec sa franchise toute militaire, « qu’il arrivait à Madrid pour complimenter le roi au nom de l’Empereur; que Napoléon tenait uniquement à s’assurer si les sentiments de Ferdinand étaient aussi favorables à la France que ceux du roi Charles, auquel cas il s’empresserait de le reconnaître; que le meilleur moyen d’y arriver promptement était une entrevue entre les deux souverains, entrevue d’autant plus facile à réaliser que Napoléon était déjà en route pour se rendre à Madrid

et se trouverait tout disposé en faveur du prince s’il îe voyait accourir au-devant de lui1. »

Ainsi se décida ce fatal voyage, malgré les supplications de quelques serviteurs dévoués qui avaient deviné îe piège. Bien qu’il n’eût aucune nouvelle de l’entrée de Napoléon en Espagne, bien qu’il sût même positivement par son frère, l’infant don Carlos, parti quelques jours avant lui, que cette entrée n’avait pas eu lieu, Ferdinand croyait n’avoir pas à dépasser Burgos. IL y arriva dans la journée du 12 avril. Cette ville était occupée par Bessières qui avait reçu de Savary l’ordre, bientôt confirmé par Reille, d’employer, s’il le fallait, la force pour contraindre le jeune roi à poursuivre son voyage jusqu’à Bayonne. Ferdinand manifesta quelques hésitations qui furent bientôt surmontées par les assurances de Savary. A Yitoria il apprit, à n’en pouvoir douter, que Napoléon n’avait pas dépassé Bordeaux. Cette démonstration péremptoire des artifices et des impostures qu’on avait mis en œuvre pour l’attirer hors de son royaume fut un trait de lumière pour son esprit. Il fit venir Savary, lui déclara qu’on l’avait trompé, mais qu’il était décidé à ne pas aller plus loin. Jusqu’à Burgos, l’attitude des populations avait été surtout celle de l’enthousiasme et de l’exaltation, bien que le voyage fût généralement désapprouvé. Mais depuis qu’on s’était rapproché de la frontière, ce n’était plus qu’un cri pour déplorer cette résolution insensée. Le bon sens

1. Escoiquiz : Des motifs qui ont engagé le roi Ferdinand à se rendre à Bayonne. — Cevallos : Exposé des moyens employés pour usurper la couronne d'Espagne.

populaire, à la vue de ces escadrons de cavalerie qui se repliaient de tous côtés sur le passage du cortège royal, en lui fermant toutes les issues sous prétexte de lui servir d’escorte d’honneur, avait bien vite pénétré le mystère de toute cette combinaison si savamment préparée ; la foule se pressait autour des équipages en suppliant le roi de ne pas aller plus loin. A Vitoria, l’émotion populaire devint si menaçante que Savary, bien que déjà armé de tous les moyens de faire plier la résistance du roi et irrité au dernier point de son refus de partir, préféra prévenir une catastrophe en allant, avant de se décider à employer la force, chercher auprès de Napoléon, soit de nouvelles instructions, soit de nouveaux moyens de tromper sa victime.

Entouré des régiments de la division Verdier et de la cavalerie de Bessières, Ferdinand sentit la nécessité de ménager Napoléon. Il voulut au moins avoir de lui une explication rassurante. Il lui écrivit donc le jour même de son arrivée à Vitoria, en lui rappelant tous les gages de docilité et de dévouement qu’il lui avait donnés depuis son élévation au trône, le contreordre envoyé aux troupes espagnoles qui revenaient du Portugal, les soins dispendieux prodigués aux troupes françaises malgré le délabrement des finances, leur admission dans la capitale à l’exclusion de l’armée nationale, enfin le voyage de l’infant don. Carlos et le sien propre. A toutes ces marques d’attachement, Napoléon n’avait répondu que par le silence et par un refus persévérant de reconnaître Ferdinand. Maintenant que, sur les instances réitérées de Savary, sur son assurance que Napoléon désirait seulement

« savoir si le nouveau règne amènerait des changements dans la politique des deux États, » il était venu jusqu'à Yitoria, il priait instamment Sa Majesté de faire cesser la situation pénible à laquelle il était réduit par son silence.

Savary arriva à Bayonne presque en même temps que son maître, et rapporta à Ferdinand la réponse de Napoléon : « Mon frère, lui écrivait l'Empereur, j’ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale. Elle doit avoir acquis la preuve dans les papiers qu’elle a eus du roi son père de V intérêt que je lui ai toujours porté ; elle me permettra, dans la circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En arrivant à Madrid, j’espérais porter mon illustre ami à quelques réformes nécessaires dans ses États.... Les affaires du Nord, ont retardé mon voyage ; les événements d’ Aranjuez ont eu lieu. Je ne suis point juge de ce qui s’est passé, mais ce que je sais c’est qu’il est dangereux d’accoutumer les peuples à répandre le sang et à se faire justice eux-mêmes. » Après cet étalage de bonne volonté et de maximes édifiantes, Napoléon intercédait en faveur du prince de la Paix dont le procès ne pouvait avoir lieu sans déshonorer la reine; or, disait-il: «Votre Altesse Royale n’a d’autres droits à la couronne que ceux que lui a transmis sa mère , » paroles non moins outrageantes pour Ferdinand que pour ses vieux parents. 11 expliquait ensuite son désir de causer avec Ferdinand parla nécessité de connaître si l’abdication de Charles avait été volontaire ou forcée: «Je le dis à Votre Altesse Royale, aux Espagnols, au monde entier, si l’abdication du roi Charles est de pur mouvement, s’il n’y a pas été forcé par l’émeute d’Aranjuez,

je ne fais aucune difficulté de l’admettre et je reconnais Votre Altesse Royale comme roi cT Espagne. » Après cette précaution oratoire si perfide de la part d’un homme qui avait dans sa poche la protestation que ses agents avaient dictée au roi Charles, il en venait à l’affaire du mariage. Il blâmait le prince d’avoir formulé sa demande à l’insu de son père, car, disait-il avec componction au sujet de cette démarche qu’il avait luimême inspirée au jeune prince, par l’entremise de Beauharnais, « toute démarche près d’un souverain étranger de la part d’un prince héréditaire est criminelle. * Il voulait bien toutefois oublier ce crime, et il encourageait de nouveau l’illusion du malheureux jeune homme par les paroles suivantes qu’il fit soigneusement supprimer lorsqu’il jugea à propos de faire publier ce document dans le Moniteur : * Le mariage d’une princesse française avec Votre Altesse Royale je le tiens pour conforme aux intérêts de mes peuples , et surtout comme une circonstance qui m’attacherait par de nouveaux liens à une maison dont je n'ai eu qu’à me louer depuis que je suis monté sur le trône.»

Cette lettre ôtait datée du 16 avril. Le lendemain 17 il écrivait à Bessières : « Vous trouverez ci-joint la copie d’une lettre que Savary porte au prince des Asturies. Si le prince des Asturies vient à Bayonne, c’est fort bien. S’il rétrograde sur Burgos , vous le ferez arrêter cl conduire ci Bayonne1 . »

Ferdinand était toujours à Vitoria, gardé à vue comme un prisonnier par nos troupes, sous les yeux d’un peuple inquiet, frémissant, prêt à tout faire pour

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