Toreno, Hist. de la révolution d’Espagne
puis cela fait, les représentants de cette humble contrée, à peine perceptible sur une carte d’Europe, saisis d’un enthousiasme inexprimable, déclarent solennellement la guerre àl’oppresseur des peuples . Sublime accès de folie, aussi digne des regards de l’histoire que l’immortelle inspiration qui poussa les trois cents fils de Sparte au-devant de toute une armée 1 Et en commençant cette lutte si prodigieusement inégale, la junte des Asturies se croyait si bien réduite à ses seules ressources, elle agissaittellement en son propre et privé nom que sans plus attendre et sans consulter personne, elle envoie sur-le-champ en Angleterre, pour y réclamer l’appui des forces britanniques, deux députés, dont l’un était le vicomte de Matarosa, le même qui, plus connu plus tard sous le nom de comte de Toreno, nous a laissé le récit le plus fidèle et le plus judicieux qui ait été publié sur ces événements. Les envoyés delà junte débarquèrent à Falmouth dans la nuit du 6 juin 1808, et dès le lendemain à sept heures du matin ils étaient admis à l’hôtel de l’Amirauté. Ils apportaient à Ganning la déclaration de guerre que la junte des Asturies venait de signifier à l’empereur des Français, roi d’Italie, et la requête qu’elle adressait à S. M. britannique. A l’audition d’un message si extraordinaire, la vive intelligence de Ganning , suppléant aux nouvelles qui faisaient absolument défaut, entrevit aussitôt quel prodigieux ébranlement devait avoir reçu la Péninsule pour qu’il s’y produisît des événements aussi inouïs. Il comprit qu’une émotion si vive et si profonde ne pouvait pas être un fait isolé, que cette conflagration n’était que l’épisode d’un vaste incendie; il promit aux députés
INSURRECTION DESPAGNE. 3C9
1 appui énergique de la Grande-Bretagne et bientôt leur en donna par écrit 1 assurance officielle au nom du cabinet.
Au moment où les montagnards asturiens jetaient leur cri de guerre, un cri semblable leur répondait à l’autre extrémité de la Péninsule, à Carthagène. Là ce fut le désir de conserver à l’Espagne une escadre que Napoléon faisait diriger sur Toulon par l’amiral Salcedo, qui précipita les événements. La vue de cette honteuse spoliation, accomplie au grand jour comme l’acte le plus légitime, remplit les habitants de colère et d’indignation. La nouvelle des abdications de Bayonne qui survint au même instant acheva de les décider à la révolte. Ils savaient que l’escadre devait d’abord relâcher à Mahon; c’est là qu’ils iront l’arrêter. Ils se précipitent vers la demeure du capitaine général, le déposent et le remplacent par un de leurs adhérents, nomment une junte d’insurrection, ouvrent leurs arsenaux et leurs dépôts d’armes aux provinces voisines. Gela fait, ils se hâtent d’envoyer à Mahon un officier de marine qui vient intimer à Salcedo la défense de partir et l’escadre échappe à ses ravisseurs (22, 23 mai). Murcie imite aussitôt Carthagène. Une autre ville du même littoral, la riche et populeuse Valence, n’a pas attendu ce signal pour éclater. A Valence, la lecture du numéro de ia Gazette de Madrid , qui contient les abdications, a suffi pour soulever le peuple. En une heure toute la ville est debout aux cris de : Vive Ferdinand ! mort aux Français !
Malheureusement on ne s’en tient pas aux paroles. Ici comme dans la plupart des villes où se trouvent de grandes agglomérations populaires, l’irritation des
multitudes, surexcitée jusqu'au délire, amène des scènes lamentables auxquelles de courageux citoyens essayent en vain de s'opposer. Le comte de Cervellon, qui trahissait l'insurrection en feignant de la servir, échappe à une mort méritée grâce au dévouement de sa fille qui arrache aux mains des accusateurs les preuves écrites de sa trahison; mais le baron d’Albalat, innocent quoique suspect, est mis en pièces par une foule furieuse, nouvel exemple des méprises de ces justices sommaires qui jugent sans discernement et frappent à l’aveugle. Quelques jours plus tard le peuple de Valence, tombé sous la domination d’un prêtre fanatique, le chanoine Calvo, déshonore sa révolution par le massacre des résidents français réfugiés dans la citadelle. Mais ces assassinats sont bientôt punis par le supplice de Calvo et de ses partisans, et la ville, honteuse de leurs excès, va les effacer avant peu par des exploits qui la réhabiliteront aux yeux du monde.
Au début de l’insurrection, ces scènes sanglantes qui, une fois la guerre engagée, deviendront le plus souvent de justes quoique inexorables représailles, sont loin d’être un fait général; on peut même soutenir qu’elles sont exceptionnelles, surtout si l’on tient compte de la violence des passions qui s’y trouvaient enjeu. Les Français établis en Espagne furent piesque partout protégés contre la fureur populaire maigre la haine dont ils étaient devenus l’objet. Quant aux fonctionnaires qui furent frappés, si leur châtiment était à la fois irrégulier et excessif, leur adhésion au gouvernement de Murat était à bon droit considérée comme un crime. Dans beaucoup de villes on
se contenta de les déposer; dans d’autres on les enrôla purement et simplement dans l’insurrection. A Valladolid , résidait le capitaine général du royaume de Léon, don Gregorio de la Guesta, vieux militaire et bon patriote, mais caractère hautain et obstiné, habitué à ne croire qu’à la force enrégimentée et comme tel jugeant toute résistance inutile. Les révoltés, voyant que ni par leurs prières, ni par leurs raisons, ni par leurs menaces, ils ne pouvaient décider le vieux général à se déclarer pour l’insurrection, élevèrent une potence devant le balcon de son hôtel et le sommèrent de choisir entre la mort et le commandement des forces insurgées. Ce raisonnement péremptoire mit fin aux scrupules de la Guesta, soit qu’il fût intimidé, soit qu’il comprît enfin qu’une telle énergie pouvait devenir un puissant instrument de délivrance.
Le soulèvement de la Galice avait suivi de près celui des Asturies, pays auquel elle confine de plusieurs côtés. Cet événement fit tomber au pouvoir de l’insurrection les ports et les arsenaux du Ferrol et de la Gorogne, dont Napoléon travaillait depuis longtemps à s’assurer la possession. Mais on eut à y déplorer le meurtre du capitaine général Filangieri, homme qui s’était fait aimer par la douceur et la droiture de son caractère. On apprit presque en même temps la révolte de la province de Santander, qui menaçait de très-près nos communications par les Pyrénées. Celle du royaume d’Aragon fit son explosion à Saragosse où le peuple devina et choisit un héros en la personne de don José Palafox; enfin celle de la Vieille- Castille et de la Catalogne vint compléter en peu de ours l’insurrection des provinces du nord. Seule-s les
provinces basques , inondées de nos soldats qui les parcouraient dans tous les sens, s’abstinrent de prendre part au mouvement. Déjà le midi tout entier était en feu. Là, comme partout, c’était sans rien savoir de ce qui se passait dans le reste de l’Espagne qu’on avait couru aux armes. La junte insurrectionnelle de Séville croyait si bien être seule en agissant pour tous, qu’elle avait pris naïvement le titre d e Junte suprême d’Espagne et des Indes , persuadée qu’elle était le dernier asile du patriotisme espagnol et parodiant à sa façon le beau vers du poète :
Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Ce bel élan national fut malheureusement souillé par le meurtre du comte del Aguila. L’Andalousie était la province où il y avait le plus de troupes espagnoles, grâce aux précautions que Napoléon avait prises pour les éloigner de Madrid. Il s’en trouvait un assez grand nombre à Séville, plus encore à Cadix, et au camp de Saint-Roque, près de Gibraltar. Ces combinaisons, soi-disant prévoyantes , eurent pour effet de faire de l'Andalousie, pays fortifié naturellement par les escarpements de la Sierra Morena , le centre le plus formidable de l’insurrection espagnole. Les troupes de Séville ayant immédiatement pris parti pour la cause nationale, la junte songea aussitôt à s’assurer de Cadix, le premier port de la Péninsule, et du camp de Saint-Roque où se trouvait sa plus importante armée. Castaîïos, le commandant du camp, se prononça dès l’arrivée de l’envoyé de la junte de Séville. L’émissaire envoyé à Cadix y rencontra des o. stades inattendus. Le capitaine général de Cadix
était ce même Solano qui avait fait campagne en Portugal comme auxiliaire de Junot. Mécontent d’abord de son triste rôle dans cette aventure, mais gagné depuis par les flatteries de Murat, Solano s’était résigné à accepter le nouveau régime. Après avoir tout fait pour arrêter le mouvement, il se soumit d’assez mauvaise grâce lorsqu’il en eut reconnu la force irrésistible, et promit d’obéir à la volonté populaire.
Mais il n’était plus en son pouvoir de dissiper la défiance et les ressentiments que ses tergiversations avaient excités dans l’âme d’un peuple dont quelques jours auparavant il était l’idole. Saisi dans la maison d’un ami où il avait cherché un refuge, Solano fut massacré sur une place de Cadix et mourut avec un courage qui aurait fait sa gloire s’il l’avait employé contre les ennemis de son pays. Don Thomas de Morla fut nommé capitaine général à sa place. La junte lui intima l’ordre d’attaquer la flotte française qui, depuis la catastrophe de Trafalgar, était bloquée dans le port de Cadix. Il adressa des sommations menaçantes à l’amiral Rosily qui la commandait, et fit les préparatifs nécessaires pour bombarder l’escadre en cas de résistance. Rosily gagna quelques jours par des négociations, puis il prit position au milieu de la rade, hors de portée des feux de la ville, convaincu qu’il ne tarderait pas à être dégagé par le corps de Dupont qui devait occuper l’Andalousie.
Jaën et Cordoue s’étaient promptement ralliées au mouvement de Séville. Grenade se prononça en armant toute sa population valide; elle entraîna dans la révolte les troupes suisses que Théodore Reding
commandait à Malaga. A Badajoz, capitale de l'Estrémadure, le peuple attendit, comme dans beaucoup d'autres villes, le jour de la Saint-Ferdinand (30 mai) pour s’insurger. Il fit sa révolution presque sous le canon des Français qui occupaient Elvas , à peu de distance de là, et se mit sur-le-champ à relever les fortifications de la ville qui tombaient en ruines. L'Estrémadure eut en peu de temps une armée de vingt mille hommes, qui rendit de grands services en interceptant les communications de Junot avec l'armée française d’Andalousie.
On voit par ce rapide coup d’œil jeté sur l’insurrection d’Espagne, avec quel ensemble et quelle spontanéité éclata cette grande commotion. Il est aussi puéril de l’expliquer par l’influence d'une certaine classe ou d'une superstition particulière, monarchique ou religieuse, que d’attribuer à un ruisseau la formation de l’Océan. Ce n’était pas le sentiment monarchique qui était irrité contre Napoléon, car ce n'était certes pas la république qu’il apportait à l’Espagne ; ce n’était pas non plus le sentiment religieux, car, sans parler de l'affaiblissement des idées religieuses qui s’était opéré partout, même en Espagne, à la suite des luttes philosophiques du dix-huitième siècle, Napoléon était encore aux yeux du clergé espagnol le restaurateur des autels, le grand soutien du catholicisme. On ne savait rien ou presque rien encore de ses démêlés avec le pape. Ce qu’il avait blessé et révolté par d'irréparables outrages, c’étaient d’abord ces sentiments d’honneur et de justice élémentaires que tout homme porte dans sa propre conscience, c’était ensuite ce grand sentiment à la
fois individuel et collectif qui embrasse tous les autres, et qu’on nomme le patriotisme.
Pendant que se déclarait cette grande crise nationale, dans laquelle l’Espagne devait se retremper ou périr. Napoléon, toujours à Bayonne, pressait à la fois l’arrivée de son frère Joseph qu’il voulait faire régner sur les Espagnols, celle des députés récalcitrants qui devaient bon gré ou malgré offrir cette couronne au nom du peuple, enfin ce qu’il lui plaisait d’appeler la réorganisation d’un royaume qui déjà n’était plus à lui. Il avait signifié ses intentions à Joseph par une lettre brève et péremptoire qui n’admettait pas d’objections: «C’est à vous, lui disait-il, que je destine cette couronne — à Madrid, vous êtes en France, Naples est le bout du monde. Je désire donc qu’immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au maréchal Jourdan et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne.... Vous recevrez cette lettre le 19, vous partirez le 20 et vous serez ici le 1er juin. » (10 mai.) Ce ton impératif était calculé en raison des répugnances connues de Joseph à abandonner un royaume où il se considérait comme affermi, et aussi en raison de son caractère facile et complaisant. Il est fort probable, en effet, que lors de son voyage en Italie, Napoléon avait parlé à Joseph de son élévation au trône d’Espagne comme d’une éventualité possible. Si plus tard il avait offert cette couronne à Louis, c’était, selon toute apparence, par égard pour le peu d’empressement que lui avait témoigné son frère aîné. Ce qui est certain, c’est que Joseph quitta à contre cœur le royaume de Naples,
et partit, sinon disposé à désobéir, du moins peu satisfait du changement qu’on lui imposait et avec l’espoir secret d’y échapper1. Mais Napoléon prenait d’avance toutes ses précautions pour que l’acceptation de Joseph lût pour ainsi dire forcée, et qu’il se trouvât engagé avant d’avoir eu le temps de rien voir par luimême. Dès le commencement du mois de mai, il s’était eiforcé d’obtenir de la junte suprême de Madrid et du conseil de Castille une déclaration appelant Joseph au trône d’Espagne. L’empereur espérait donner au guet-apens de Bayonne la couleur d’une déférence pour le vœu national. Ces deux assemblées ne lui ayant envoyé, après s’être fait beaucoup prier, qu’une décision mêlée de beaucoup de réserves, il se flatta de tirer un meilleur parti d’un simulacre d’assemblée de cortès. Il les convoqua à Bayonne, comme ces députés de la Cisalpine qu’il avait, quelques années auparavant réunis à Lyon, et qui, venus pour assurer la liberté de leur pays, étaient repartis après la lui avoir livrée. Cette junte extraordinaire, chargée de donner en même temps un roi et une constitution à l’Espagne, était convoquée pour le 15 juin; elle devait réunir dans son sein les représentants de la grandesse, du c'ergé, des ordres religieux, des universités, de l’armée, du haut commerce, des colonies, et même de l’inquisition.
Elle fut composée en réalité, partie des grands d’Espagne qui avaient accompagné les princes à Bayonne et que Napoléon avait retenus en France,
1. Voir Miot de Melito, un peu en désaccord sur ce point avec les Souvenirs de Stanislas Girardin, et les Mémoires du roi Joseph.
partie de hauts fonctionnaires empressés de sauvegarder leur position sous tous les régimes, partie enfin de tous les personnages qu’on parvint à entraîner à grand renfort de promesses, de menaces ou de flatteries. Elle devait comprendre cent cinquante députés, et n’en réunit qu’un peu plus de la moitié.
Cette solennelle parodie des formes et des principes de la souveraineté nationale ne devait être que la préface des combinaisons de Napoléon. En se consacrant à la régénération de l’Espagne, il avait eu surtout en vue de s’emparer de ses ressources. C’est ce qu’il avait fait dans tous les pays dont il avait entrepris de faire le bonheur, c’est ce qu’il venait de faire dans le malheureux Portugal, et l’on ne doit pas laisser attribuer à une conception bienfaisante et civilisatrice des projets uniquement inspirés par des convoitises d’ambitieux. L’impatience fiévreuse avec laquelle Napoléon s’occupa des finances, de la marine et surtout des colonies de l’Espagne, tenait tout entière à l’illusion qui lui faisait supposer qu’il allait y trouver des moyens immenses pour réaliser ses projets siir le reste du monde; c’est se moquer du bon lecteur que de la représenter comme une noble et généreuse ambition de faire oublier l’usurpation à force de bienfaits. Certes, s’il avait été capable d’éprouver ces vertueux sentiments, ce n’était pas l’occasion qui lui avait manqué pour les mettre en pratique. Parmi les peuples qu’il tenait courbés sous sa verge de fer, il n’aurait eu que l’embarras du choix s’il avait voulu déployer cette philanthropie expiatoire. Malheureusement chaque page de sa correspondance est là pour
318 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
prouver qu’en s’occupant de l’Espagne, il ne pense qu’à lui-même.
Au premier moment, il éprouve une sorte d’éblouissement à l’idée qu’il va mettre la main sur tant de riches possessions. Il fait le calcul des piastres que va lui rapporter le Mexique; il lance dans toutes les directions des avisos qui vont porter aux colonies espagnoles le roman de l’abdication de Bayonne, arrangé de façon à les détourner d’une rupture. Il compte sur ses doigts les vaisseaux, l’appoint redoutable que la marine espagnole et les nombreux ports de la Péninsule vont lui permettre d’ajouter à ses escadres. Avant la fin de septembre 1808, il veut avoir 35 vaisseaux neufs. Ces 35 bâtiments ajoutés aux 42 qu’il possède déjà, aux 54 vaisseaux qu’il lève sur les puissances alliées et jusque sur la Russie, va lui constituer un armement total de 131 vaisseaux de guerre1. A cette pensée son imagination s’exalte et il s’écrierait volontiers comme à Boulogne : « L’Angleterre est à moi 1 » Il écrit au pauvre Decrès jusqu’à six lettres dans la même journée sur les magnifiques plans qu’il médite. Mais à l’heure où il développe ces vues fantastiques qui n’existèrent jamais que sur le papier et que par une singulière aberration on a décorées du nom de réorganisation de la marine espagnole, tous les ports de la Péninsule sont déjà aux mains de l’insurrection . Pour donner une idée du prétendu profit que l’Espagne aurait reçu de l’impulsion imprimée à ses ressources maritimes, il suffit de dire qu’il destine tous ces armements à une gigantesque expédition