INSURRECTION
d’espagne.
avait donné plus d’une fois pendant, les longues péripéties de sa Révolution ; mais là comme dans toutes les monarchies unitaires et centralisées, tantôt la capitale, tantôt quelques hommes, dictateurs improvisés, avaient voulu et décidé, la multitude avait suivi. Elle avait suivi avec une exaltation et un dévouement souvent aveugles; elle n’avait eu ni la pensée ni l’initiative. Ce qui fait l’originalité et la grandeur du soulèvement espagnol, ce qui lui donne une physionomie à part dans l’histoire, c’est que nonseulement toutes les provinces, toutes les villes et même les villages se levèrent à l’insu les uns des autres, mais que chaque homme en quelque sorte, à ce moment de péril suprême, osa, dans son isolement, regarder en face le tyran du monde, et lui déclara la guerre pour son propre compte. Il est toujours facile et souvent peu glorieux de suivre le mouvement qui entraîne les foules, mais lorsque l’homme, sans autre témoin que lui- même, et sous la seule impulsion de son honneur, embrasse d’un coeur intrépide une résolution qui expose sa fortune et sa vie à une destruction presque certaine, ceux qui ont à raconter de tels faits doivent s’incliner avec respect, car ils ont sous les yeux ce phénomène rare et sublime qu’on nomme l’héroïsme.
Cet exemple, des milliers d’hommes le donnèrent au même instant, en accourant en armes au petit centre de leur canton ou de leur province. Seraientils imités et soutenus? Ils l’ignoraient; ils ne savaient qu’une choce, c’est qu’ils préféraient la mort à l’ignominie d’une domination imposée et subie sous de tels auspices. 11 faut dire d’ailleurs que jamais, dans les
temps modernes, la conquête ne s’était encore présentée sous des traits aussi révoltants et aussi hideux. L’invasion de l’Espagne offrait un caractère à part, même parmi les entreprises de Napoléon, où la fourberie avait toujours tenu une si grande place. Il s’y était surpassé lui-même, mais par malheur il y avait aussi dépassé la mesure de ce que pouvaient supporter ses contemporains, car il est certain qu’aucune nation de l’Europe n’était alors assez dégradée pour endurer patiemment les turpitudes qui soulevèrent le peuple espagnol. Yoilà ce dont le plus grand des hommes n’avait pas la moindre idée. Loin d’avoir aperçu un seul des signes précurseurs de cette grande convulsion nationale, il était plein de sécurité, de confiance, de contentement de lui-même. Il avait, par une combinaison ingénieuse, épargné à l’Espagne les horreurs d’une conquête violente, il avait obtenu presque sans effusion de sang le prix de dix années de carnage; tout le monde devait lui être reconnaissant du subtil et salutaire expédient qu’il avait choisi, et bientôt les Espagnols allaient bénir le nom de leur régénérateur ; il ne voyait pas au delà. En cela, le manque de sens moral, la grossière ignorance des susceptibilités de l’honneur, du patriotisme, de la dignité individuelle ou nationale, qui sont un des traits distinctifs de cette âme perverse, équivalent à une lacune de l’intelligence, car ces perfidies, si laborieusement combinées, vont directement contre leur but, ces profonds calculs sont une grosse bévue, ce crime est presque de la niaiserie. A ne rien soupçonner, à ne rien prévoir des effets que de telles noirceurs devaient naturellement produire chez un
peuple fier et passionné, il y avait une aberration de jugement qui paraît à peine croyable ; et l’on conçoit que, plus tard, Napoléon soit allé jusqu'à écrire un faux pour faire absoudre son génie à défaut de son honneur; mais il lui eût fallu pour se disculper refaire sa correspondance tout entière, qui témoigne, quoi qu’on en ait dit, du plus étrange et du plus inconcevable aveuglement, non-seulement avant l’insurrection, mais longtemps après qu’elle a éclaté sous ses yeux.
La résolution héroïque et désespérée qui s’empara des Espagnols à la nouvelle des événements de Bayonne, eut toute la soudaineté d’une explosion; il fallut toutefois au soulèvement quelques jours pour s’organiser. Ce fut en général du 24 au 30 mai 1808 qu il éclata, et presque partout avec des circonstances analogues. Le signal ne partit ni de la ville ni des campagnes ; il fut donné sur tous les points à la fois. Dans les hameaux, dans les villages, sur les routes, des hommes, obéissant à la même pensée, se réunissent spontanément ; ils marchent ensemble au cheflieu ou à la capitale de la province; ils en trouvent les habitants déjà soulevés ou prêts à se révolter ; ils déposent les autorités hésitantes ou suspectes, nomment des juntes insurrectionnelles, s’emparent des arsenaux et arment les populations, après avoir fait décréter les levées en masse. Partout les contributions volontaires affluent dans les caisses du nouveau gouvernement, et tous les hommes en état de porter les armes s’enrôlent sous sa bannière. Nobles, paysans, bourgeois, moines, prêtres, soldats, toutes les classes luttent de zèle et d’émulation. Rien
n’est plus faux et plus insoutenable que l’opinion de ceux qui persistent encore à présenter ce soulèvement comme « l’œuvre des moines. » C’est là un vieux thème inventé par Napoléon pour déshonorer ceux qu’il ne pouvait vaincre. J’en montrerai bientôt l’origine et le peu de solidité. Ce qu’on doit dire à l’honneur du clergé espagnol, c’est que, loin de montrer la complaisance ordinaire de l’Église catholique à l’égard de ce qu’elle nomme les pouvoirs établis, il se prononça avec énergie en faveur du mouvement national; mais il ne le devança pas, il le suivit; et dans les commencements surtout il se manifesta plus d’une fluctuation dans sa conduite.il n’est pas permis d’oublier que parmi les plus empressés à saluer à Bayonne la royauté éphémère de Joseph, figuraient en première ligne les représentants de la sainte inquisition. Les passions religieuses eurent sans doute leur part d’influence dans l’insurrection espagnole. Cette influence s’accrut surtout lorsque Napoléon qui les avait d’abord caressées avec un soin extrême, reconnut l’inutilité de ses efforts pour gagner les prêtres après sa déclaration de guerre au pape, et rompit brusquement avec eux dans l’espoir non moins chimérique de s’attacher les opinions philosophiques. Mais il n’y a pas plus de vérité à attribuer cette révolte au fanatisme religieux qu’à en faire honneur au fanatisme monarchique comme d’autres l’ont essayé; sa force et sa gloire sont d’avoir réuni tous les mobiles et toutes les opinions, depuis la superstition du paysan jusqu’au patriotisme presque républicain de l’étudiant des universités. A côté des bataillons enrôlés sous la bannière des saints de l’Es-
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pagne, on voit figurer dans Tarmée insurgée les compagnies Brulus et de Caton, la compagnie du Peuple, qui avait pour devise : La liberté ou la mort. Cette révolte est essentiellement une révolution d'indépendance, et c’est là ce qui l’a rendue invincible. Aussi restera-t-elle l’éternelle leçon des peuples menacés dans leur existence nationale, en leur apprenant à préférer les maux les plus effroyables à la domination étrangère, même déguisée sous d’apparentes améliorations.
Au milieu de l'unanimité extraordinaire de ce soulèvement, deux catégories d’hommes seulement se montrèrent disposées, non pas à ratifier ce qui s’était fait, mais à transiger avec un état de choses qu’elles considéraient comme inévitable, ce sont celles que dans tous les temps et dans tous les pays on a vues se plier le plus docilement aux circonstances : les fonctionnaires et les gens de cour. Encore faut-il dire que leur défection fut non-seulement très partielle, mais très-passagère, car l’immense majorité des premiers ou resta fidèle à la cause nationale, ou lui revint après une courte hésitation; et quant aux seconds, comme c’est à la cour et non au monarque qu’ils sont attachés, il fallait être naïf comme l’était le roi Joseph pour s’étonner, soit de leur empressement, soit de leur désertion. Au reste on doit convenir que les bonnes raisons pour se soumettre et accepter les faits accomplis ne leur manquaient ni aux uns ni aux autres, et ils ne se firent pas faute de prêcher à leurs compatriotes une résignation qui semblait la loi même de la nécessité. Que voulait- on, qu’espérait-on en organisant une résistance ? Àvait-on la folle idée de triompher des armées de Napoléon? Non, une pareille
illusion ne pouvait entrer dans aucun esprit sensé. Le seul résultat possible de l’insurrection était la défaite, une défaite sans remède, parce qu’elle ajouteterait tous les maux de l’anarchie à tous ceux de la guerre. La facilité avec laquelle s’était accomplie la chute de l’ancienne dynastie indiquait assez que c’était là «un terme fixé par la Providence. » En acceptant un nouveau souverain des mains de Napoléon, l’Espagne n’abdiquait nullement son indépendance, elle la voyait consacrée plus solidement que jamais et soutenue par toute la force de l’empire. Délivrée d’une royauté incapable et vieillie, gouvernée par un prince que recommandaient ses qualités personnelles et son esprit éclairé, l’Espagne pourrait enfin participer aux réformes et aux améliorations dont jouissaient tous les peuples de l’Europe ; elle pourrait reprendre la place éminente qu’elle avait eue parmi les puissances. Tous ces biens dont on allait entrer en possession presque sur-le-champ devaient faire oublier des irrégularités regrettables, mais passées désormais à l’état de faits accomplis, et les bons citoyens ne pouvaient plus avoir qu’une pensée, celle de prévenir des malheurs irréparables par une prompte adhésion au nouveau régime i.
Ces sophismes étaient spécieux; au début surtout plus d’un patriote sincère s’y laissa prendre dans la crainte de voir tant d’efforts généreux aboutir à la ruine et à l’anéantissement de l’Espagne. Mais le sen-
1. Ces représentations ne sont point imaginaires; elles sont le résumé exact de celles que la junte extraordinaire de Bayonne et la junte suprême de Madrid adressaient alors à leurs concitoyens.
timent populaire n’hésita pas un instant, et en préférant la mort même au bonheur qu’on lui promettait, il vit plus juste et plus loin que les sages. Là. où les calculs des politiques sont en défaut, l’instinct des simples triomphe, car l’héroïsme comme le génie est chose d’inspiration, non de raisonnement; et dans toutes les situations désespérées une Jeanne Darc sera toujours supérieure à un Machiavel.
La principauté des Asturies fut de toutes les provinces espagnoles celle qui se prononça la première, si toutefois on peut assigner une initiative à un mouvement qui fut essentiellement simultané. Ce petit pays perdu à l’extrême nord, resserré entre les montagnes et la mer, presque sans communication avec les autres provinces, avait été le dernier refuge des guerriers de Pélage à l’époque de l’invasion arabe; il était digne par son énergie et son patriotisme de servir de berceau à une guerre d’indépendance. Dès le 9 mai la junte des Asturies, réunie à Oviédo, avait décidé aux acclamations de la population entière qu’elle désobéirait aux ordres de Murat, et son président, le marquis de Santa-Cruz, avait déclaré « qu’en quelque lieu qu’il vît un homme se lever contre Napoléon, il prendrait un fusil et marcherait à ses côtés. 1 *> Le soir du 24 mai, vers minuit, le tocsin retentit dans la ville et dans les villages environnants, on s’empare du commandant envoyé par Murat, on enlève l’arsenal où se trouvait un dépôt de cent mille fusils. Le lendemain la junte s’assemble, elle organise la défense, elle décrète une levée de dix-huit mille hommes