Napoléon à Joseph, 13 juillet
vieilles monarchies centralisées de l’Europe, sans se douter qu'il se trouvait en présence de circonstances toutes nouvelles, et que ni les hommes ni les choses ne ressemblaient à ce qu'il avait eu à combattre jusque-là. Un Iéna était possible contre une monarchie militaire, parce que les troupes régulières, qui font la force d’un tel État, étant par nature incapables de se reconstituer d’elles-mêmes, une fois ces troupes détruites ou dispersées, l’État se trouve sans défense. Mais ce mot n’avait pas de sens lorsqu’il s’agissait de forces recrutées par l’insurrection, d’abord parce que celles-ci, étant toutes volontaires, se reformaient spontanément après la bataille, et ensuite parce que chaque armée ne représentait qu’elle-même , car il y avait en Espagne autant d’armées que de provinces.
L’incrédulité avec laquelle Napoléon niait la force et le sérieux de cette révolte, tenait à des illusions d’un autre genre ou plutôt à la constitution même de son esprit. Cette âme toute de calcul ne pouvait concevoir ce fanatisme sauvage et désintéressé, cet accès de folie héroïque qui s’était emparé de toute une nation. Il y avait là un phénomène moral qui était au-dessus de sa compréhension. Que de malheureux conscrits, recrutés à grands renforts de gendarmerie, se fissent tuer pour un galon, pour une croix, pour un grade, pour cette fausse monnaie de la gloire, cela lui paraissait non-seulement une chose toute simple, mais un fait normal comme le cours des saisons; mais que de pauvres paysans, que des bourgeois inoffensifs, sans y être forcés et sans être payés pour cela, se fissent tuer pour leur patrie, pour la liberté, cette vieille blague , comme disait la soldatesque impériale,
il y avait là quelque chose qui passait son imagination; on lui faisait un conte à dormir debout l Et cependant il avait vu le mouvement de 92, mais c'était là de l’antiquité la plus reculée, et l’Espagne était si peu révolutionnaire I Ce n’était pas une moindre méprise que de se figurer qu’en tenant Madrid on tenait tout. Lorsqu’on avait pris Berlin, on était maître de la Prusse; lorsqu’on avait pris Vienne, on était maître de l’Autriche; cela était à peu près vrai. Mais lorsqu’on avait pris Madrid, on était tout au juste maître de la superficie qu’occupait la capitale. En Espagne, grâce à la forte et résistante constitution provinciale de ce pays, le centre était partout et il n’était nulle part. Il n’y fallait donc pas penser aux grands coups de théâtre frappés sur un point unique, car ce point ne s’y trouvait pas; et l’armée de la Guesta n’était pas plus la tête de l’insurrection que Madrid n’était le cœur du pays. Toute cette fantasmagorie des grands effets militaires était ici en défaut, sans application possible; on ne soumettait définitivement que ceux qu’on tuait, et, comme l’écrivait Joseph un mois plus tard, « il eût fallu cent mille échafauds en permanence pour maintenir le prince condamné à régner sur les Espagnols1. »
Quelle que soit la puissance du préjugé établi en faveur de la merveilleuse pénétration du génie de Napoléon, on est forcé de convenir que ces caractères si frappants de l’insurrection espagnole lui échappèrent totalement, et cela malgré les faits, malgré les renseignements les plus positifs et les plus clairs. Il ne