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CHAPITRE IX

FRANÇAIS SONT REJETÉS SUR l’ÊBRE. (JUILLET- SEPTEMBRE 1808.)

Durant les trois semaines consacrées à ces préparatifs de règne, la situation de notre armée d’Espagne n’avait fait que s’aggraver. Les renforts les plus proches que Napoléon pût lui envoyer se trouvaient sur le Rhin et sur l’Elbe, à l’exception de quelques vieux régiments déjà rentrés en France et qu’il fut forcé de disséminer un peu partout, tandis que les forces de l’insurrection grandissaient chaque jour. A l’est, le maréchal Moncey, sommé par Napoléon de marcher à tout prix sur Valence, était arrivé sous les murs de cette place dans les derniers jours de juin après avoir livré plusieurs combats des plus acharnés. A la suite d’un assaut dans lequel il avait perdu tro s cents hommes, il avait dû reconnaître l’impossibilité de s’emparer de Valence, et il était revenu sur Cuenca à travers mille dangers. A l’ouest, l’insurrection espagnole avait gardé ses positions, mais elles

étaient devenues beaucoup plus fortes par suite d’un événement des plus graves : le Portugal tout entier s était soulevé contre Junot, qui, loin de pouvoir envoyer à Bessières et à Dupont les détachements prescrits par Napoléon, se maintenait à grand’peine sur les points qu’il occupait encore. Au midi, notre escadre de Cadix, après avoir vainement attendu l’apparition annoncée de Dupont, avait dû se rendre aux insurgés.

Ce général lui-même, se voyant menacé de perdre ses communications dans la Sierra-Morena, et se sentant compromis à Cordoue par l’armée de Castanos, qui le tenait en échec sur sa droite vers Séville, et par l’armée de Grenade , qui marchait sur sa gauche vers Jaën, avait rétrogradé jusqu’à Andujar. Là il se trouvait couvert par le Guadalquivir et adossé au débouché des défilés de la Sierra-Morena. D’après l’ordre de Napoléon, Savary lui envoya, pour le renforcer, la division Vedel qui était restée jusque-là sur un point intermédiaire, à Tolède; mais ce secours, utile pour le maintien de ses communications, était loin de mettre Dupont en état de reprendre l’offensive.

L’armée espagnole d’Andalousie était, de toutes les armées de l’insurrection, non-seulement la plus nombreuse, la mieux disciplinée et la plus redoutable en raison de la quantité de troupes régulières qu’elle renfermait, mais elle était aussi celle dont les passions étaient les plus ardentes. Nos soldats, dans leur retraite de Cordoue sur Andujar, avaient reconnu avec horreur, à l’aspect des cadavres mutilés de leurs camarades, qu’ils avaient affaire à un ennemi qui n’attendait aucun quartier et qui n’en accordait non iv. 29

plus aucun. En Italie, en Allemagne, ils ne s’étaient jamais mal trouvés du saccage des villes; cela leur paraissait produire une impression salutaire sur l’habitant, et comme leurs instincts de débauche et de pillage y trouvaient leur compte, ils profitaient du premier prétexte venu pour s’y livrer. A Lubeck il avait suffi de quelques bandes de fugitifs traversant la ville sans l’aveu des habitants pour donner le signal d’une immense dévastation. Souvent il ne fallait qu’un coup de feu parti d’une maison. Les Allemands n’en avaient pas moins fait bon accueil à nos soldats qui, d’ailleurs , savaient souvent se faire pardonner par la légèreté insouciante qu’ils portaient dans le désordre comme en toute chose. Machiavel a remarqué que les Français étaient le peuple dont les exactions étaient le plus supportables , parce que, dit-il, ils n’en savent pas garder le fruit et le dépensent d'ordinaire avec ceux qu’ils ont dépouillés*. Les aventuriers de l’empire pillaient avec entrain et gaieté, comme l’attestent les chansons du temps, en célébrant Vénus, Bacchus et Bellone, c’est-à-dire le viol et l’ivrognerie en même temps que la guerre. Ils semblaient convaincus qu’ils y mettaient tant de grâce qu’il était impossible de leur en vouloir. Mais l’Espagnol, plus susceptible que le Germain, prit très-mal ces aimables plaisanteries. A la suite du sac de Cordoue, il se mit à tuer régulièrement tous les soldats isolés qui lui tombaient sous la main. Quelquefois il les égorgea avec des raffinements de cruauté inouïs qui avaient pour but d’impressionner d’une façon désagréable

Tiitratli cli Francia .

l’imagination des envahisseurs et qui produisirent, en effet, une sensation des plus pénibles. De retour à Andujar, le corps de Dupont avait perdu une grande partie de cette assurance qui est si nécessaire à ce qu'on nomme le moral du soldat.

Les renforts insuffisants dont Napoléon pouvait disposer avaient été dirigés partie sur Saragosse, où le général Verdier venait de prendre la conduite du siège (1er juillet), partie sur la Catalogne, où Duliesme harcelé par les bandes insurgées avait été forcé de rappeler Chabran de Tarragone. 11 destinait le reste à Bessières qui, placé à Burgos avec des forces considérables, était chargé de tenir en respect les insurgés de la Galice , des Asturies , de Léon et de la Vieille-Castille, que commandait toujours ie vieux la Cuesta auquel on avait adjoint le général Blake. Le corps d’armée de Bessières était, dans la pensée de Napoléon, celui qui devait frapper le coup décisif de la campagne. C’est à Bessières qu’il réservait l’honneur de remporter une sorte de victoire d’Iéna espagnole; toutes les autres opérations, celles même de Dupont etdeMoncey, étaient secondaires. C’était dans les plaines de la Castille-Vieille que se trouvait, selon l’Empereur, le nœud de notre situation militaire; ce nœud une fois tranché, toutes les autres défenses de l’Espagne tomberaient d’elles-mêmes. L’illusion de Napoléon à cet égard est complète, et elle se montre avec une lumière qui ne laisse rien à désirer, soit dans ses lettres à Joseph, soit dans les notes si circonstanciées qu’il dicte pour Savary. C’est à Bessières qu’on doit envoyer tous les renforts disponibles, car c’est lui qui couvre Madrid « et c est là qu'est

tout'.» Et si Dupont éprouvait un échec, « cela serait de peu de conséquence; mais le coup qui serait porté au maréchal Bessières, serait un coup porté au cœur de V armée et qui donnerait le tétanos1 2 3. » Savary, à qui sa présence sur les lieux permet d’avoir des idées plus saines que son maître, car il faut rendre justice même à Savary, a pris sur lui d’envoyer à Dupont, qui le demandait avec instances, un nouveau renfort composé de la division Gobert; Napoléon l’en blâme vertement : « Dupont a plus de forces qu’il ne lui faut. » G est encore à Bessières que devait être adressé Gobert : « Je suis fâché, écrit Napoléon, que Savary n’ait pas senti la faute qu’il faisait en hésitant à renforcer Bessières.... C’est à ce maréchal que j’avais destiné la division Gobert8. » Et il ajoute dans la note que j’ai déjà citée cette observation qui traduit encore plus clairement sa pensée : « La vraie manière de renforcer Dupont , c'est d’envoyer des troupes a Bessières. » Que Napoléon fût ici radicalement dans le faux, c est ce que l’événement allait avant peu lui prouver par une leçon terrible; mais il n’est pas superflu de montrer comment et pourquoi il se trompait. Ce grand capitaine commettait ici une erreur analogue à celle dont il s était si souvent moqué aux débuts de sa carrière, lorsqu un de ses adversaires lui avait reproché « de ne pas le battre selon les règles. » Lui aussi il appliquait aux Espagnols la routine politique et militaire qui lui avait si bien réussi vis-à-vis des

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