L'EMPEREUR NAPOLÉON III
Protecteur de l'ordre rnaç.\ 18^2
1 Histoire des trois grandes loges, par le F.-. Em. Rebold, p. 2'iû.
— 198 -a MEMBRES D'HONNEUR DE LA LOGE
LL.\ AA.\ Imp.\, LL.\ TT,\ III.*. FF.'. Princes : Lucien Murât, 33v., G.'. M.*, de l'Ordre, Vén.\ d'Hon.:.; Jérôme Bonaparte, 33e.'., 1er G.'. Surv.'. d'Hon.'. ; Napoléon Bonaparte, 18e/., 2e G.-. Surv.'. d'Hon.-. : Pierre Bonaparte, 18e. \, Charles Bonaparte ; Louis Bonaparte ; Antoine Bonaparte ; Joaciiim-NapoléonMurat,M.\ ; baron de Chassiron 33e.'.; Le général Montholon, 18e.'. ; Bacciochi, M.'. \
L'astronome Arago, vieux républicain et membre du gouvernement provisoire de 1848, refusa le serment. Il comptait sur la gloire d'une destitution brutale. Le Prince lui joua l'habile tour de le dispenser du serment et de lui laisser ses pensions et ses places.
M. Jules Simon, suppléant de Victor Cousin à la Sorbonne, n'avait pas les mêmes titres à être épargné. Il refusa, lui aussi, le serment; mais ses prévisions ne le trompèrent point. Il s'attendait à être révoqué ; il le fut.
Ainsi, en laissant de côté les exceptions, toutes les opinions eurent leur part de responsabilité, tous les partis furent abusés, subjugués, fascinés, par cet homme étrange que la destinée se plut à pétrir de contradictions : hardi et hésitant, énergique et faible, ambitieux jusqu'à l'assassinat et doux de parole et d'esprit, religieux et exploitant la religion, faisant fî du serment et en exigeant des autres, révolutionnaire et conservateur résolu ; défenseur de la papauté et auteur de la ruine du pouvoir temporel, passionné pour la grandeur de son nom et de son pays et aboutissant à ruiner
1 Tandis que les membres de la famille impériale inscrivaient leurs noms sur les Livres d'Or maçonniques, l'Impératrice Eugénie elle-même, faisant tous ses efforts pour complaire à la Franc-Maçonnerie féminine de l'époque, offrait une médaille en argent portant son effigie à la sœur Plocq de Berthier, Souveraine Grande Maîtresse de l'Ordre de Misraïm, fait que le F.-, de Guéroust relata dans le Franc-Maçon du mois de septembre 1833, p. 158. (Le F.-. Louis-Pierre de Guéroust était l'un des Grands Maîtres ad vitam, 90e et dernier degré de l'Ordre de Misraïm ou d'Egypte; l'un des Grands Conservateurs de l'Ordre et l'un des Grands Commandeurs des Chevaliers Défenseurs de la Maçonnerie.)
le prestige de l'un et de l'autre ; mais n'anticipons point, les fatales conséquences de son incohérente activité nous apparaîtront assez tôt.
Il ne s'éleva, contre le rétablissement de l'Empire, que deux protestations, venues toutes deux de l'exil.
L'une, furibonde, était datée de Londres et signée du Comité révolutionnaire. Elle annonçait sans ambages que la République escamotée aurait recours au régicide.
Citoyens, disait-elle, la démocratie a dû s'imposer quelques mois d'attente et de souffrance avant de frapper le brigand qui souille notre pays, afin de se réorganiser malgré la terreur bonapartiste.
Soyez donc prêts à tout et à tout instant... Quand la grande nouvelle vous arrivera, qu'elle vous trouve debout, sans vous surprendre comme celle du 2 Décembre ; r.ippelez-vous que ce jour-là vous avez attendu en vain un signal de la part des traîtres ou des lâches qui se disaient vos chefs; ne soyez donc plus des moutons qu'on mène, soyez des hommes.
Aussitôt que vous apprendrez que l'infâme Louis-Napoléon a reçu son juste châtiment, quel que soit le jour ou l'heure, partez de tous les points à la fois pour le rendez-vous convenu entre plusieurs groupes, et de là marchez ensemble sur les cantons, les arrondissements et les préfectures, afin d'enfermer dans un cercle de fer et de plomb tous les vendus qui, en prêtant serment, se sont rendus complices des crimes de leur maître. Purgez une bonne fois la France de tous ces brigands qu'elle nourrit et qui la rongent... En punissant les pervers, le peuple devient le ministre de la justice de Dieu...
L'autre était plus modérée et plus digne :
Français, écrivait le représentant de la monarchie, petit-fils de Charles X, en présence des épreuves de ma patrie, je me suis volontairement condamné à l'inaction et au silence. Je ne me pardonnerais pas d'avoir pu, un «eul moment, aggraver ses embarras et ses périls. Séparé de la France, elle m'est chère et sacrée autant et plus encore que si je ne l'avais jamais quittée. J'ignore s'il me sera donné de revoir un jour mon pays ; mais je suis sûr qu'il n'aura pas à me reprocher une parole, une démarche qui puisse porter atteinte à sa prospérité et à son repos. C'est son honneur comme le mien, c'est le soin de son avenir, c'est mon devoir envers lui, qui me décident à élever la voix aujourd'hui.
Français, vous voulez la Monarchie : vous avez reconnu qu'elle seule peut vous rendre, avec un gouvernement régulier et stable, cette sécurité de tous les droits, cette garantie de tous les intérêts,
cet accord permanent d'une autorité forte et d'une sage liberté, qui fondent et assurent le bonheur des nations. Ne vous livrez pas à des illusions qui, tôt ou tard, vous seraient funestes. Le nouvel Empire qu'on vous propose ne saurait être cette Monarchie tempérée et durable dont vous attendez tous ces biens. On se trompe et on vous trompe quand on vous les promet en son nom. La Monarchie véritable, la Monarchie traditionnelle, appuyée sur le droit héréditaire et consacrée par le temps, peut seule vous remettre en possession de ces précieux avantages et vous en faire jouir à jamais. Le génie et la gloire de Napoléon n'ont pu suffire à fonder rien destable ; son nom et son souvenir y suffiraient bien moins encore. On ne rétablit pas la sécurité en ébranlant le principe sur lequel repose le trône, et on ne consolide pas tous les droits, en méconnaissant celui qui est parmi nous la base nécessaire de l'ordre monarchique. La Monarchie en France, c'est la maison royale de France, indissolublement unie à la nation. Mes pères et les vôtres ont traversé les siècles, travaillant de concert, selon les mœurs et les besoins du temps, au développement de notre belle patrie. Pendant quatorze cents ans, seuls entre tous les peuples de l'Europe, les Français ont toujours eu à leur tête des princes de leur nation et de leur sang. L'histoire de mes ancêtres est l'histoire de la grandeur progressive de la France; et c'est encore la Monarchie qui l'a dotée de cette conquête d'Alger, si riche d'avenir, si riche déjà par les hautes renommées militaires qu'elle a créées, et dont la gloire s'ajoute à toutes ses gloires.
Quels que soient sur vous et sur moi les desseins de Dieu, resté chef de l'antique race de vos rois, héritier de cette longue suite de monarques qui, durant tant de siècles, ont incessamment accru et fait respecter la puissance et la fortune de la France, je me dois à moi-même, je dois à ma famille et à ma patrie, de protester hautement contre des combinaisons mensongères et pleines de dangers. Je maintiens donc mon droit, qui est le plus sûr garant des vôtres ; et, prenant Dieu à témoin, je déclare à la France et au monde que, fidèle aux lois du royaume et aux traditions de mes aïeux, je conserverai religieusement jusqu'à mon dernier soupir le dépôt de la Monarchie héréditaire dont la Providence m'a confié la garde, et qui est l'unique port de salut où, après tant d'orages, cette France, objet de tout notre amour, pourra retrouver enfin le repos et le bonheur.
Louis-Napoléon accusa réception de ces deux manifestes en les faisant insérer au Moniteur (5 novembre). Il se jugeait assez fort pour se permettre sans inconvénient cet acte de défi envers leurs auteurs, et il ne se trompait pas. En effet, la nation n'éprouvait pour le moment, à l'égard des démago-
gués, que de la lassitude et de l'horreur, et elle se sentait tout heureuse d'abdiquer une souveraineté qui lui pesait parce qu'elle n'avait pas su s'en servir.
Quant au comte de Chambord, l'inaction persévérante qu'il cherchait à justifier au commencement de son manifeste, et qui demeura jusqu'à la fin la très correcte mais très peu profitable règle de sa vie, faisait qu'on ne le connaissait pas. Il ne voulait s'abaisser à aucune compromission, ni faire aucune violence à la fortune ; il attendait que le peuple l'appelât. Si le peuple l'eût connu, s'il eût été capable d'apprécier une telle loyauté, un tel désintéressement, le peuple l'eût appelé et la France eût évité ainsi bien des malheurs. Mais, en attendant, un autre avait pris sa place.
Les puissances européennes mirent toute la mauvaise grâce possible à reconnaître le nouveau Pouvoir. L'Angleterre, par la plume même dun ministre des affaires étrangères qui était l'ami particulier de Louis-Napoléon, affectait de ne lui donner dans ses dépèches que le titre d'Altesse royale, comme si elle reconnaissait en lui l'héritier du roi de Hollande, mais non celui de l'Empereur des Français. Ce fut bien pire lorsque le nouveau souverain eut été formellement proclamé sous le nom de Napoléon III ; la diplomatie anglaise, toujours par Torgane de lord Malmesbury, exigea en quelque sorte les explications les plus bysantines sur l'interprétation à donner à ce titre. Napoléon consentit à mander l'ambassadeur, lord Cowley, pour lui déclarer qu'il ne considérait pas son Empire comme rétrospectivement héréditaire, et cela pour les motifs suivants : 1° si telle eût été sa manière de voir, il se serait appelé Napoléon V, attendu que son oncle Joseph et son père Louis avaient tous les deux survécu au duc de Reichstadt ; 2° s'il s'était considéré comme Empereur par droit d'hérédité, il n'aurait pas eu besoin d'élection ; 3° enfin, dans la même hypothèse, il aurait fait dater son règne de la mort de son cousin ou de son père. Le comte Walewski, à Londres, répéta de vive voix ces mêmes assurances au chef du Foreign-office. Il semble qu'elles eussent
dû suffire. Néanmoins lord Malmesbury adressa à lord Cowley deux dépêches assez considérables, qui se trouvent in extenso dans ses Mémoires, pour exiger que l'interprétation ci-dessus figurât aux documents officiels.
Au public français, l'Empereur et ses amis donnaient une autre explication plus simple. 11 était Napoléon III et non Napoléon II, à cause du précédent posé par Louis XVIII qui ne s'était point nommé Louis XVII. On pouvait répliquer qu'il avait existé réellement un Louis XVII, que le fils de Louis XVI avait été reconnu par une fraction du territoire français et par les puissances étrangères, que des armées s'étaient battues sous ses drapeaux et en son nom, tandis que le duc de Reichstadt n'avait jamais été reconnu par personne comme Napoléon II. Mais à quoi bon cette querelle de mots? Peu importait le chiffre si l'homme avait les qualités que l'opinion croyait voir dans ce nom prestigieux de Napoléon. On s'étonne de l'importance que l'Angleterre attacha à cette affaire, surtout si lord Cowley connaissait la véritable origine du nombre III dans l'anecdote que rapporte lord Malmesbury.
L'adhésion de l'Angleterre fut enfin donnée le 6 décembre. Elle avait été devancée, dès le 3, par celle d'un Etat de second ordre, le royaume des Deux-Siciles, où régnait un Bourbon qui visiblement chercha à désarmer, par cet empressement, les préventions dont il se savait l'objet de la part du nouvel Empereur. Arrivèrent ensuite successivement, dans un espace de temps assez court, les félicitations d'autres petits pays : Belgique, Piémont, Espagne, Pays-Bas, Danemark, Suède, Saint-Siège, Portugal et Turquie. Mais les trois grandes puissances continentales parurent vouloir se faire prier encore plus que l'Angleterre. Les souverains de Russie, d'Autriche et de Prusse s'étaient promis entre eux de refuser au parvenu que le suffrage populaire venait de faire leur égal, lé titre de « frère » consacré dans les relations officielles entre tètes couronnées. Les deux derniers réfléchirent et reculèrent, au moment de commettre cette incorrection
Mais le premier se croyait de taille à pouvoir marquer impunément, même tout seul, sa mauvaise humeur. L'ambassadeur de Russie à Paris présenta donc aux Tuileries, le 5 janvier 1853, en grande cérémonie, des lettres de créance dans lesquelles Napoléon III était appelé « mon bon ami » au lieu de « Monsieur mon frère » par le Tsar Nicolas Ier.
Il est d'usage que le souverain, à qui une copie en a déjà été remise, reçoive ces lettres closes et se borne à les passer à son ministre des Affaires étrangères sans les ouvrir. Napoléon III fit autrement. Il avait préparé sa réplique. Il rompit le cachet et parcourut attentivement la lettre ; après quoi il pria, de sa voix la plus caressante, l'ambassadeur russe, de remercier chaleureusement Sa Majesté le Tsar de sa bienveillance et tout particulièrement de l'appellation de « mon bon ami », qu'il lui adressait; car, ajouta-t-il, « si l'on subit ses frères, on choisit ses amis. »
Seulement, quand « son bon ami », à Saint-Pétersbourg, le 12 janvier, reçut à son tour l'ambassadeur de France : « Qu'est-ce donc, lui demanda-t-il, le front rembruni, que cette ouverture conciliatrice de votre gouvernement, dont vous avez parlé à mon ministre Nesselrode, au sujet de la question des .Lieux-Saints ? Est-ce qu'il existe réellement entre nous une question des Lieux-Saints ? » L'ambassadeur ne put fournir aucune explication, Napoléon III n'ayant pas l'habitude de confier ses projets à ses serviteurs, sinon pour l'exécution ; mais ces ouvertures prétendues conciliatrices n'étaient pas un mythe; elles constituaient le premier pas dans la voie qui allait, quelques mois plus tard, donner un premier démenti à l'aphorisme de Bordeaux « l'Empire, c'est la paix! » et conduire une flotte française dans la Mer Noire.
Au roi de Naples, qui avait donné l'exemple, il ne fut tenu aucun compte de son empressement à reconnaître le nouveau régime ; mais des retards et des hésitations de l'Empereur de Russie, bonne note fut prise. La mémoire des injures est plus tenace que celle des bienfaits.